aime aimer air amis amour anniversaire belle blog bonne centerblog chez coeur
Rubriques
>> Toutes les rubriques <<
· Journal et pensées poète teston michel (14)
· Les templiers, tragédie michel teston (6)
· Messages Lumière de Marie - Teston (11)
· Baudelaire poète maudit Michel Teston (10)
· Prosopopée ou Dialogue avec les disparus (13)
· Le vent dans les cyprès Michel Teston (14)
· Sarah, poème de Baudelaire, Teston (0)
· Zarathoustra 68, Michel Teston écrivain (7)
· J'ai rencontré un ange teston écrivain (12)
· La nuit sur la mer teston michel poète (2)
comment je vais, patricia? tout doucement, je vieillis (80) et je deviens gâteux petit à petit, au point de ne
Par Michel, le 23.11.2024
comment vas-tu michel ? http://patrici a93.centerblog .net
Par patricia93, le 20.11.2024
merci, petite soeur! j'ai quatre-vingts ans cette année, tu vois comme le temps passe! on se fait traiter de p
Par michel, le 14.11.2024
bonjour petit frangin d,une autre vie , j,espère que ce message te trouvera en meilleur santé et que cela
Par +veronique+, le 31.10.2024
merci beaucoup, petite soeur véro. je ne vais pas très bien je vais peut-être entrer dans une maison de retrai
Par teston tramontane, le 29.10.2024
· Journal et pensées d'un jeune poète des années 60 (13)
· Les templiers, tragédie michel teston
· les templiers,tragédie michel teston
· Journal et pensées d'un jeune poète des années 60 (12)
· Messages Lumière de Marie - Teston
· Sarah, poème de Baudelaire
· journal et pensées poète teston michel (Début tome 2)
· Journal et pensées poète teston michel (suite 11)
· Messages Lumière de Marie, Luz de Maria
· La nuit sur la mer teston michel poète
· Chico Xavier 2019 date limite par Teston
· Ardèche chanson Teston Michel poète
· Le jour où tout le monde priera (Michel Teston, écrivain)
· Baudelaire poète maudit par Michel Teston
· Zarathoustra 68, Michel Teston écrivain
Date de création : 27.01.2012
Dernière mise à jour :
26.07.2024
379 articles
Première de couverture de "Zarathoustra 68, le révolutionnaire" (Michel Teston).
Suite et fin du livre, page 100 à 132.
(Pour lire à partir du début plus facilement, cliquer sur le lien à la fin de cette page, ou au fond à droite dans la colonne noire sur Zarathoustra 68 Michel Teston écrivain).
Voici donc la suite et la fin de mon petit livre atypique de politique-fiction.
Il reste encore quelques fautes de scanner que je corrige chaque fois que je me relis, mais c'est fastidieux de voir qu'un scanner vous rajoute des fautes par centaines, et les plus inattendues: des coquilles incroyables. Enfin, il est quand même lisible à présent.
Mes sept pages sont regroupées sous le même titre: "Zarathoustra 68, Michel Teston écrivain". Pour lire l'ouvrage, il faut commencer par la page la plus ancienne.
Je vous souhaite une bonne lecture.
Le révolutionnaire (Titre du chapitre)
Ainsi donc, c'est le 10 mai 1968 que commença véritablement l'émeute estudiantine dans toute son ampleur nationale, ce qui entraîna quelques semaines plus tard, les accords de Grenelle. C'est à cette époque que s'engagea la révolution universitaire.
100
Une révolution digne de ce nom ne se fait pas du jour au lendemain, aussi les étudiants turent-ils amenés à de rapides décisions concernant les examens de l9année en cours. La forme elle-même des examens était âprement discutée. Zarathoustra proposa la réforme suivante qui ne fut pas retenue. S'adressant àune assemblée d'étudiants, voici ce qu'il leur dit alors:
"Camarades! (il était de bon ton à l'époque de s'affiibler de pareils épithètes ) je suis venu tout à l'heure à la réunion et j ai ete frappé par le climat qu 'il y régnait. Vous vous perdez en discussions inutiles et vous ne proposez rien, alors que vous savez très bien que c'est l'imagination qui fait avancer le monde. Ce n 'est pas dans un climat de démagogie, d'enthousiasme pur, j'allais dire d'hystérie collective, quSon créera quelque chose. Or, de quoi s 'agit-il? Il s 'agit de savoir Si cette année nous allons passer les examens et quels genres d'examens nous passerons éventuellement..."
( Je rappellerais, pour donner une idée, qu'il y avait pleins d'interrupteurs et de brouhaha dans les amphis et qu'il fallait
101
avoir une certaine éloquence pour faire entendre sa voix, ce qui évidemment était le cas de Zarathoustra).
"... Camarades! vous êtes tous partisans de la révolution, et d'une société nouvelle, pour ne pas dire un ordre nouveau qui a une trop mauvaise connotation, mais ce n'est pas à vous qu'il faut que je dise qu'une révolution ne se fait pas du jour au lendemain, qu'une révolution ne se fait pas sans casse!
Dans l'immédiat il nous est impossible de savoir quelle sera la valeur véritable des examens nouveaux que nous allons proposer. Dans l'immédiat il nous est impossible de les replacer dans leur contexte sociologique. Je proposerais donc la solution suivante: nous passons les examens normalement sous leur forme traduionnelle et parallèlement nous passons des examens d'un type nouveau... Il faut quand même se mettre à la place des étudiants qui doivent quitter cette année l'université: ils ont besoin de leur laisser-passer s'ils veulent s immiscer dans la société bourgeoise, fût-ce pour pratiquer la tactique du cheval de Troie... Vouloir les empêcher de passer leurs examens, c 'est vouloir compromettre leur avenir, sinon lointain, du moins immédiat il est bien entendu qu'en regard
102
de l'avenir, c'est-à-dire vis-à-vis de nous, seul compterait l'examen révolutionnaire, mais cette solution transitofre et ce compromis que je propose, permettraient de limiter la casse et de sauver les meubles.
Quant à l'examen d'un type nouveau, voki la solution que je proposerais. Les oraux ne se dérouleraient plus devant un ou deux examinateurs, mais devant tout un jury composé de profisseurs et d'étudiants. A l'issue de chaque épreuve, chaque membre du jury donnerait une note, et la note finale résulterait de la moyenne générale. Le jury comprendrait disons une dizaine de membres; les examens ne se feraient par écrit qu ½la demande expresse du candidat Ainsi disparaîtraient, je pense, nombre d'injustices dues au népotisme ou à l'humeur d'un seul examinateur.. Voilà, camarades, ce que j'avais àvous dire, c'est à vous maintenant d'apprécier 'S
Ainsi, corne on le voit, c'est par l'université qu'a commencé la grande révolution sociale qui devait s'épanouir pleinement sous la Sixième République. On peut dire aussi, je crois, que dès cette époque Zarathoustra avait déjà, même si ce n'était qu'à l'état embryonnaire, toute une conception philosophiquement
103
nouvelle de la société. On a pu dire que cette révolution avait été, à l'origine, un conflit de générations. Il y a là une part de vrai, surtout lorsqu'on sait qu'elles flirent les idées hardies, et trop souvent hélas! contestables, de Zarathoustra sur le jeune pouvoir et aussi sur le patriarcat de l'époque.
Mais revenons un petit peu en arrière et reconsidérons tous les abus qu'il y avait à l'époque. En 1968, lors des premiers incidents qui opposèrent principalement les étudiants aux pouvoirs publics, il y avait déjà quelque deux cent mille chômeurs chez les jeunes. On sait quel danger présente pour un pays la menace du chômage, et on sait aussi à quel point le chômage et la guerre, extérieure ou civile, sont intimement liés. En effet, tous ces jeunes sans emploi constituaient une race particulièrement oisive et suffisamment savante pour ne pas s’abaisser à faire une trop basse besogne, laquelle, à l'époque, était réservée aux travailleurs étrangers, et notamment aux arabes d'Afrique du Nord, récemment décolonisés. L'oisiveté, dit-on, est la mère de tous les vices. Il est évident que si ces jeunes avaient trouvé du travail, ils auraient moins été amenés à se poser des questions. Il est évident aussi que s'il y avait eu encore une de ces sales guerres coloniales comme l'Indochine
104
ou l'Algérie, où on aurait envoyé de force tous ces jeunes, comme leurs aînés, il n'y aurait pas eu de problèmes intérieurs, ou plus exactement ceux-ci auraient été noyés dans des problèmes encore plus graves. Mais la guerre est précisément une des conséquences de ce que Zarathoustra appelait le patriarcat, mais qu'on pourrait appeler également, en langage plus familier, le piston. Elle est aussi la pire des solutions, mieux, elle n'est pas du tout une solution, et on ne saurait honnêtement la souhaiter en quelque cas que ce fût. Pourtant, l'homme est misérable et comme l'a dit Camus, si on veut que les hommes s'aiment, il faut leur envoyer la peste. La misère de l'homme fait que c'est par la souffrance qu'il apprend le mieux, et c'est parfois au contact de celle-ci qu'il apprend à devenir meilleur.
Ainsi donc, on peut dire que ces jeunes, issues de familles bourgeoises pour la plupart, étaient en quelque sorte trop bien et ne souffraient pas assez. Inconsciemment, ils recherchaient et avaient besoin de la souffrance, ou plutôt de quelque aventure dangereuse. Mais l'événement qui changerait tout ne venait pas; comme l'aurait dit Lamartine, et non pas un célèbre journaliste de l'époque, la France s'ennuyait et il n'y avait même pas de
105
travail. Par suite de leur non-emploi, les jeunes n'avaient aucun pouvoir dans une société dIrigée tout entière par les adultes qui, loin de faire place aux jeunes, gardaient ou même cumulaient jalousement des places qu'ils avaient eues sans diplômes, pendant que les jeunes chômaient avec leurs diplômes qui leur promettaient la lune. Souvent, les adultes réclamaient pour les jeunes ce qu'ils avaient été incapables d'obtenir cux-mêmea. Ces difficultés justifiaient le célèbre mot de Zarathoustra:
"Camarades! n'êtes-vous pas surpris comme mot lorsque vous constatez à quel point les débuts dans la vie sont dfficiles. N'êtes-vous pas surpris lorsque vous constatez, chez les fonctionnaires surtout, que c 'est celui qui est le plus vieux, celui qui travaille le moins, qui gagne le plus d'argent? N'êtes-vous pas indignés; outrés, oflusqués, lorsque vous voyez que l'argent manque aux uns et surabondent aux autres, dans une même société? Car je vous le demande, camarades, à quelle époque la vie vaut-elle le plus la peine d'être vécue: est-ce à vingt ans ou est-ce à soixante-dix ans? A quelle époque se trouve ou devrait se trouver le bonheur; est-ce à vingt ans, ou à
106
soixante-dix ans? A quelle époque doit-on le plus profiter de la vie, est-ce à vingt ans ou à soixante-dix ans? Surtout quand on pense qu'on n'est jamais sûr d'arriver à cet âge-là?
Si on veut rendre le monde meilleur, si on veut essayer de faire le bonheur des hommes, il faut donc donner de plus grandes possibilités à la jeunesse. Il faut que la jeunesse gagne plus d'argent et il faut aussi une meilleure démocratie car, je le répète, c'est au niveau de la jeunesse que doit se forger le bonheur. Il faut aristocratiser les jeunes prolétaires afin de réduire les inégalités et les injustices et il faut que dès le berceau tout homme se trouve dans les meilleures conditions possibles... Je suis pour l'aristocratisation généralisée de la jeunesse!"
Entre parenthèses, moi, Jacques Duchmol, votre humble serviteur, je dirai au passage que soixante ans après les choses ont beaucoup changé. Il n'a jamais été dans l'idée de Zarathoustra de persécuter les vieux et de procéder à un quelconque eugénisme, comme j'ai pu l'entendre, ici ou là. Depuis cette époque, on a fait de l'enfant un roi, on est tombé dans le culte de la jeunesse, mais en ce temps-là, les choses
107
étaient inversées. Bref je me garderai bien de commenter ces pensées célèbres, contestatrices autant que contestables. Je me contenterai simplement de rapprocher ce passage de cet autre, consigné dans ses célèbres Carnets quelque temps auparavant:
" Ce soir, samedi 17j uin 1967 je viens d'avoir la première idée d%tne révolution sociale qui consisteraà en l'aristocratisation des masses populaires. Le principe serait de f aire béneficier les masses des avantages de l'aristocratie, ou plus exactement de la bourgeoisie qui a remplacé cette dernière en 1789. O,; Si on regarde bien, quel est le seul véritable avantage de l'aristocratie, sinon une éducation princière avec toutes les conséquences qui en découlent? Je me rejère àStendhal qui disait que l'avantage de la noblesse, c'est de pouvoir être à dix-huit ans, ce qu'un autre ne peut être qu'a' quarante. Et c'est précisément de ce problème-là qu'il s'agit ici. Je trouve que la vie est malfaite: on y voit les vieux avoir tout l'argent et toutes les facilités à une période de la vie où les besoins , mis à part la santé, sont de plus en plus réduits, et d%£n autre côté, on voit de pauvres jeunes gens sacrifier leur jeunesse pour avoir plus tard une bonne situation qu'en
108
definitive ils n 'auront jamais. Plus tard ils deviendront à leur tour ces vieux dont je viens de parler, et le cercle vicieux continuera d'une génération à l'autre. Les seuls vrais avantages dans l'histoire, ce sont ceux qui peuvent profiter du surplus des riches vieillards, autrement dit, ce sont les aristocrates, ce sont les fils à papa. Or, Si on veut réduire les injustices, si on veut réduire les inégalités, c 'est au départ qu'il faut les prendre, le plus tôt sera le mieux, car l'écart sera moins grand et la correction plus facile, en vertu du principe qu'il vaut mieux prévenir que guérir
La démocratisation de l'Enseignement a contribué pour une bonne part à ce que j'appelle l'aristocratîsation des masses, mais elle est encore loin d'être parfaite puisque le pourcentage des vrais prolétaires est encore infime chez les étudiants. D'autre part, il ne suffit pas d’instruire - l'instruction est relativement facile avec tous les moyens dont on dispose àl'heure actuelle - il faut surtout donner à tous les jeunes tous les avantages que peuvent avoir les fils de riches.
Le fils à papa ne serait plus favorisé par rapport aux autres si on augmentait le salaire des jeunes travailleurs, et quand je dis augmenter, ce n'est pas de trois pour cent que je parle, mais
109
plutôt de trois cent pour cent. On annihilerait ainsi l'influence du milieu familial et des facteurs sociologiques. Le jeune pourrait mieux se choisir et se déterminer lui-même. On a beau dire, mais il nty a que l'argent qui compte et c'est lui qui est àl'origine des plus grosses injustice£ Dans notre société ce sont souvent les jeunes qui travaillent le plus et qui pourtant gagnent le moins. Jîfaut détruire cette civilisation du patriarcat et revenir à une conception plus primitive certes, mais aussi plus naturelle, plus juste et plus logique qui est finalement la loi du plus fort, la loi du plus jeune et du plus costaud.."
Au passage, de dirais que moi, Jacques Duclirnol, je n'étais pas du tout d'accord avec ces idées de Zarathoustra et qu'à l'époque, je m'étais même disputé avec lui à ce sujet... Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, je reprends la citation:
'Nos illustres vieillards qui détiennent tous les poste clés s 'accomodent assez bien des guerres en faisant des bénefices personnels pendant que les jeunes sans emploi sont utilisés comme chair à canon.
Peut-être même que nos guerres sont le seul fait du
110
patriarcat, ou si on préjère de la gérontocratie. Notre civilisation fait de la ségrégation vis-à-vis des jeunes en profitant de leur candeur et de l'instinct paternel. Mais la jeunesse ne devient adulte qu'en se révoltant et c 'est ainsi qu'elle ne doit pas attendre que les adultes décident ce qu'il f aut faire pour elle, car elle pourrait attendre longtemps, mais au contraire, elle doit se promouvoir elle-même.
Il n'est évidemment pas question de faire comme ces peuplades primitives qui suppriment tout simplement leurs parents lorsqu'ils sont trop vieux et à charge, ne parlons pas d'eugénisme, ni même d'eugénisme sounois et hypocrite, celui qui consiste à se débarasser très vite de ses vieux parents en les envoyant dans une maison de retraite, véritable camp de la mort mais il est seulement question de reconsidérer la chose et de créer une nouvelle civilisation où le jeune adulte serait sur un pied d'égalité avec l'adulte le plus ancien. Les salaires ne monteraient plus avec la seule ancienneté, mais avec le grade ou la fonction.
On augmenterait considérablement les allocations familiales pour les pères de famille, afin bien sûr de ne pas les désavantager. Ainsi, on serait plus rapidement général ou
111
capitaine, et on ne monterait en grade que rarement et sur épreuves.
J'ai pris ici comme exemple, ajouta Zarathoustra, les grades de l'Armée, car c'est là qu'ils sont exprimés de la manière la plus flagrante et la plus nette, mais chacun sait qu'il n y' aura pas de civihsation vraiment civilisée, Si je puis dire, tant qu 'existeront les armées en guerre avec aussi des services secrets en guerre permanente. Jl faudra, à l'avenir garder les armées pour des opérations humanitaires nécessitant de grands moyens, et garder des forces de police non secrètes, pour le maintien de l'ordre social, je dirais même pour l'assistance sociale des personnes en danger...
Voilà en gros, comment je verrais une meilleure civilisation pour les temps à venir." (Passage extrait de ses Carnets).
En fait, peu après les événements de mai 68, Zarathoustra ne tarda pas à trouver de nombreuses occasions pour affirmer ses point de vue philosophiques. On peut dire en effet que dès la rentrée de novembre 68 l'Université tout entière flit pratiquement sacrifiée à la cause de la révolution sociale. Elle devint un centre d'essai et de discussion où il était pratiquement
112
question de tout, sauf d'études. Elle fût menée par des gens qui, comme Zarathoustra, pouvaient être considérés comme des cobayes et des victimes de l'Enseignement de ces dix dernières années. Beaucoup s'offiisquèrent précisément du sacrifice de toute une génération, en l1occurence, celle de 45, dite aussi du baby-boom. Ils semblaient oublier que ces gens-là étaient des victimes depuis déjà bien des années, et que par conséquent, un peu plus, un peu moins, ilS ntavaient plus grand-chose à perdre.
On peut donc dire que la crise de l'Université ne se termina véritablement que par l'avènement au pouvoir, beaucoup plus tard, de Zarathoustra, lors de la fin de la Cinquième République et des élections qui s'en suivirent.
L'Université se transforma complétement, pour devenir peu àpeu ce qu'elle est aujourd'hui. Son règne tyrannique et dictatorial en matière de culture était bien fini, en partie grâce àla multiplication des moyens audio-visuels et à la dévaluation complète des diplômes les plus prestigieux.
Mais revenons un petit peu à Zarathoustra. Quel fût son comportement pendant ces années transitoires, pendant ce qu'on a appelé aussi sa traversée du désert ou sa longue marche? Eh bien! par le magnétisme de sa personnalité, ce personnage, Si
113
calme, si frêle, si chétif se mit à exercer une autorité tenant du caprice de la diva ou du despotisme napoléonien. Lui qui naguère, n'osait jamais rien demander à personne, sans doute par timidité, commandait presque inconsciemment, au doigt et à l'oeil, tant le moindre de ses désirs semblait être un ordre auprès de tous ceux ou celles qui l'entouraient. Beaucoup l'adoraient et se seraient fait tuer pour lui. Je pense à ce mot de Napoléon disant qu'il n'y a rien de tel que la force quand elle s’appuie sur la faiblesse: "Voyez les jemmes... " disait-il.
Ainsi donc ce garçon, qui inspirait le calme et la quiétude, vit bientôt se former autour de lui, au cours des mois et des années qui suivirent, une véritable armée de partisans. Ce qui au début n était qu'un folklore d'étudiants se battant à coups de matraques et de couvercles de poubelles, ce qui n'était que comités d'action, groupements pseudo révolutionnaires, trotskysants ou anarchisants, s'organisa peu à peu dans la dignité, le sérieux et la légalité autour de Zarathoustra. Dans cette sorte d'armée où l'antimilitarisme était pourtant de rigueur l'aspect folklorique, coloré, bruyant et sympathique gardait un rôle primordial. Dans le fond, il s'agissait maintenant de séduire la nation, y compris dans les chaumières reculées, et non pas de s'opposer à elle ou
114
de la braquer.
Zarathoustra qui, avons-nous dit, avait un côté music-hall par son talent de poe te, eut l'idée de constituer une sorte de clique composée de musiciens de toutes sortes, lesquels, vêtus d'uniformes aussi chatoyants que fantaisistes, l'accompagnaient souvent dans ses déplacements ou ses récitals, souvent au son de quelque marche militaire très connue, dc quelque musique de jazz, de Jacques Brel ou de Georges Brassens, les deux grands troubadours de cette époque. Il avait un penchant marqué aussi pour les tambours, de sorte que les musiciens qui l'accompagnaient sur scène, étaient des champions des percussions toutes catégories.
"Rien n'est plus noble que le tambour, disait-il, quand je l'entends autour de moi, un frisson esthétique me traverse de part en part, etje suis alors en état de réciter mes poèmes."
Ainsi, il déployait, grâce à ses musiciens, un faste peu ordinaire qui contribua grandement à fasciner les foules, estudiantines ou pas. Les journalistes y mettant du leur, il n'eut
115
pas de peine à déboulonner ses copains de mai 68: Cohn-Bendit, Sauvageot ou Geismar.
En 1999, après s'être fait acclamé dans toutes les villes de province et surtout à Paris, il se présenta sans complexe à la Présidence de la République. Les Français votèrent en masse pour lui. Il modifia la Constitution, et devint donc le premier, et aussi le dernier Président de la Sixième République.
Nous connaissons tous à l'heure actuelle quelles furent les grandes lignes de la politique zarathoustrienne et je ne reviendrai pas là-dessus, d'autant plus que nous en subissons encore les conséquences. Je ne m'attarderai donc pas sur la Cinquième République, ni même sur l'aspect purement historique au jour le jour de la Sixième République. Comme je le disais au début de ce discours, c'est surtout l'homme qui m~intéresse chez Zarathoustra, et notamment le philosophe.
Il y a deux aspects chez lui, comme d'ailleurs chez tout homme: un aspect positif et un aspect négatif car personne n'est parfait. L'aspect positif c'est, selon moi, le philosophe au pouvoir. N'oublions pas qu'il fut le premier vrai philosophe à gouverner pratiquement l'Europe par la France interposée. Sans
116
doute, cela répondait-il à un besoin moderne, à un signe des temps, sans doute était-ce la conséquence d'une réaction de l'homme face au progès et à l'automation. Zarathoustra pensait en effet que l'homme était fait de chair et d'os, que l'homme était plus bête qu'ange, et que par conséquent il ne retournerait jamais assez à la nature. N'oublions pas qu'on lui doit, entre autres choses, la création de tous ces parcs immenses où le citadin recherche et trouve l'évasion. On lui doit aussi le reboisement de nombreuses régions, la création de réserves d'animaux, la suppression presque complète du bruit assourdissant: la fameuse loi du 25 novembre 1999, que j'ai moi-même fait voter en tant que ministre d'état. Et ici j'ouvre une parenthèse pour m'adresser aux jeunes qui n'ont pas connu cette époque de bruit intense et généralisé, cause de bien des maladies nerveuses, psychiques, cardiaques et autres. Ceux qui aiment tant faire du bruit, même aujourd'hui, n'ont heureusement pour eux jamais entendu un pot d'échappement, jamais vu décoller un Boeing ou un Concorde, ni entendu un Mirage franchir le mur du son. De nos jours, on se demande même comment de tels bruits ont pu exister. Fallait-il que les peuples d'alors fûssent complètement abrutis pour aimer ainsi
117
se casser les oreilles! Pourtant, avant Zarathoustra, aucun gouvernement ne se souciait de ce genre de pollution. Sans doute trouvait-on ça tout naturel...
A cette philosophie du retour à la nature dépolluée s'ajoutait aussi chez lui une philosophie qu'on pourrait qualifier d'humaniste. Très tôt, il s'était rendu compte à quel point les rapports humains étaient tendus et agressifs, sinon dangereux. Vers les années soixante-dix, par exemple, la circulation était déjà devenue quasiment impossible, surtout en ville. Tout marchait aux feux rouges et verts. Tout le monde était obligé d'attendre pour pouvoir traverser une rue, et encore, fallait-il le faire à des endroits qu'on appelait des passages cloutés, en souvenir de clous que personne n'avait vu, sauf peut-être en des temps immémoriaux. Un automobiliste pressé, Si je puis me permeffre ce pléonasme, se croyait obligé de faire courir un piéton sur les dits passages cloutés, mieux même, par je ne sais quel calcul machiavélique, il misait là-dessus, sachant que s'il y avait un accident, il n'aurait, lui, aucun dégat tandis que le piéton serait impitoyablement écrasé. Aussi, il y avait plus de seize mille morts par an sur les routes; on assistait tous les jours
118
à des algarades qui allaient parfois jusqu'au meurtre tant les gens étaient enragés ou hypertendus.
Conversant un jour avec des vieux, Zarathoustra apprit que les gens étaient plus heureux autrefois, avant-guerre. ( Il s'agissait de la guerre de 39-45, bien entendu) que les gens étaient beaucoup plus détendus, les rapports sociaux beaucoup plus sympathiques.
"Autrefois, lui dirent-ils, Si quelqu'un se tombait dans la rue, il y avait aussitôt une dizaine de personnes pour venir le relever ou le secourir. Maintenant, vous êtes accidenté sur le bord de la route et personne ne s'arrête... Les gens étaient moins pressés. On se rencontrait dans la rue et d'emblée on se serrait la main, et on discutait le coup devant un canon de vin. Du reste les cafés étaient bondés... Le soir, en été, on sortait les chaises devant la porte et on veillait tout en papotant et en rigolant... Tout ceci est bien terminé maintenant... Il est vrai que le fligidaire, la voiture, la télé, la machine à laver, etc, apportent un certain confort, mais finalement on n'est pas plus heureux pour autant, parce qu'on ne sait pas en profiter. On n'a pas su bien employer le temps qu'on avait gagné... Alors que ces
119
machines devraient apporter la douceur de vivre, il semble au contraire qu'elles enragent l'individu...
"Et puis monsieur, ajouta un des vieux, en soulevant légèrement sa casquette du bout de l'index, maintenant il n'y en a plus que pour l'argent!" Et il cracha parterre.
Reconnaissons objectivement qu'il a bien failu attendre Zarathoustra pour qu'on supprime enfin les voitures en ville, mis à part les transports en commun et les véhicules prioritaires, et même qu'on en revienne purement et simplement à la bicyclette.
D'autre part, il pensait qu'il failait philosopher davantage, qu'il fallait réapprendre à vivre, car l'homme était inadapté au progrès. Il s'ingénia donc, pendant toute la durée de ses mandats à simplifier la vie du citoyen. C'est dans cette optique qu'il réforma la bureaucratie, et qu'il abrogea la quasi-totalité des lois par trop mesquines.
" Il faut faire confiance en l'homme, disait-il, en tant qu'individu, et ce n est pas en multipliant les lois, surtout les lois qu'on n'est pas capable d'appliquer, qu'on supprimera les
120
scélérats et les crapules... et on peut dire, à la limite, que les lois n'auraient aucune raison d'être dans une société conviviale. Il vaut mieux châtier le hors-la-loi et laisser en paix les honnêtes gens, que de châtier par laxisme tous les innocents à coups de lois et de règlements sans pour cela punir le hors-la-loi. Il n’y a qu'une seule loi, c'est la loi d'amour, toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à elle."
La notion de participation, née des journées de mai 68, trouva avec lui sa pleine expression. Désormais tout se faisait en famille, la société tout entièrè était comparable à une famille tenant des conseils de temps à autre, chaque fois qu'une décision importante devait être prise. Lorsqu'un individu commettait quelque méfait, on essayait de le remettre dans le droit chemin plutôt que de le condamner, et de le neutraliser plutôt que de le supprimer. C'est encore certainement par humanisme que Zarathoustra réforma les tribunaux et la Justice. On sait en effet qu'il donna d'autant plus d'importance aux tribunaux qu'il abrogea un grand nombre de lois. A présent, reconnaissons-le, la Justice est plus sérieuse qu'autrefois: par exemple, on n'est plus acquitté ou condamné par le seul fait de
121
l'argent, de l'intervention de l'Etat ou de l'éloquence d'un avocat, autrement dit, comme le disait La Fontaine, selon qu'on est puissant ou misérable. C'est ici sans doute que la notion de conseil de famille dont je parlais plus haut a trouvé sa pleine expression.
Un autre aspect positif de Zarathoustra résidait dans sa non-violence dont il a toujours été un chaud partisan. S'il était pour les réformes, voire pour les révolutions, du moins était-il contre toute efflision de sang. Il ne voulait pas, comme il le disait souvent, tomber de Charybde en Scylla. La paix ne doit pas et ne peut pas s'imposer par la violence, sans quoi c'est un non-sens; toutefois, il reconnaissait que la violence est parfois inévitable quand c'est le seul moyen pour éviter une autre violence encore plus grande, et que Si elle est, en principe, mauvaise, à l'échelon de l'individu ou même du groupe, elle est souvent justifiée sur le plan collectif ou national quand il s'agit de préserver le grand nombre. S'il dénonçait la violence, par contre il préconisait l'événement pour la marche en avant du monde, affirmant qu'il pouvait y avoir un événement sans violence, contrairement à ce qu'on pourrait croire.
122
"Prenons les événements de mai 68, me disait-il un jour, c'est ici qu'on voit à quel point un événement fait prendre conscience aux foules de certains problèmes jusque-là délaissés ou ignorés. Je ne connais aucun Français qui n'ait pas discuté des événements en mai 68, en famille, ou même avec quelque rencontre fortuite. Pour un peu, tout le monde se serait tutoyé dans les rues, et le terme de camarade aurait succédé à celui de citoyen des années 1789. Je dirais donc que l'événement, avec ou sans violence, est le nerf de toute révolution..."
S'il est incontestable que c'est du temps de Zarathoustra que date la politique actuelle, il est bien évident que ce n'est pas uniquement grâce à lui, comme certains ont tendance à le croire, que la révolution sociale s'est produite. A ce propos je voudrais dire deux mots sur sa conception du pouvoir: il était ouvertement contre le pouvoir personnel, et il a d'ailleurs traité ce thème, comme vous le savez, dans une de sa déclaration d'Epinal en 1973. C'est un peu grâce à lui qu'a été démystifié ce genre de pouvoir. Les Français finirent par s'apercevoir que personne n'était indispensable, et que les grands hommes, il y
123
en avait toujours de rechange Car finalement ils répondent aux besoins d'une société et uniquement à ça.
On a les chefs qu' on mérite, disait-il. On ne naît pas chef on le devient et malgré sot par la force des choses, par le hasard L'homme qui réussit est comme le spermatozoïde qui féconde l'ovule. Il a eu un coup de pot de tomber juste sur l'ovule, alors qu 71 avait deux cent millions de concurrents. De surcroît l'oeuf qu 71 afécondé ntest pas génial non plus, il peut très bien donner naissance à un mongolien ou à un taré."
Pour ma part, je dirais que Zarathoustra n'a jamais décidé quoique ce soit d'important sans en faire part à son entourage. Il n'imposait jamais son point de vue: il se contentait de persuader son auditoire et, lorsqu'il n'y arrivait pas, il s'inclinait. Avec lui, toutes leS décisions étaient prises au cours de conseils restreints où chacun, en dépit de ses fonctions différentes, était sur un pied d'égalité.
"Mon cher Duchmol, me disait-il je suis résolument contre le pouvoir personnel par contre je crois en la nécessité,
124
comment dirais-je, biologique, du chef. Si le chef ne répondait pas au besoin et à l'aspiration profonde du groupe, j'aurais refusé de l'être, jamais je ne me serais présenté aux prés identie îles, et je ne serais pas ici. Mais quoiqu'on dise la foule a besoin d'idoles, et une foule, même composée d'éléments intelligents, se comporte toujours bêtement...
La preuve que même les peuples intelligents se conduisent bêtement a été fournie par l'Allemagne nazie, disait-il. Comment un peuple européen tout entier, a-t-il pu se conduire comme il l'a fait? Voilà une question qui donne à réfléchir et qui montre bien que lorsqu'un peuple se met à adorer un homme cela devient extrêmement dangereux et annonce quelque guerre: regarde Louis XIV Napoléon, Staline, Hitier, j'en passe et des meilleurs...
La paix a horreur des grands hommes d'état. C'est pourquoi le référendum n 'est qu'un mythe, un mensonge pour le peuple et une farce aux yeux des dirigeants machiavéliques... Les élections, quoique nécessaires, car elles donnent au peuple l'impression que c'est lui qui gouverne, ne sont qu'une duperie le plus souvent.
On ne dira jamais assez que l'homme propose et que Dieu
125
dispose. En fait, un chef n 'a presque aucun pouvoir et ne peut que s'en remettre au déterminisme du monde. Les hommes ne font que se tromper eux-mêmes sur leurs pouvoirs respectifs. C'est pourquoi, bien que reconnaissant la nécessité du chef je suis contre le pouvoir personnel qui exagère et glorifie le rôle du chef lui attribuant tout ce qui est bien et attribuant à son opposition tout ce qui est mal, ou considérant le mal en question comme inévitable, tel un imbécile qui recevant deux coups de bâton serait heureux à la pensée qu'il aurait pu en recevoir trois, et qui remercierait son bourreau à la fin de la torture...
Ce n'est pas moi qui attribuerais les grands événements de l'Histoire, comme les guerres ou les paix par exemple, au seul f ait des dirigeants. On voit bien que, dans tous les cas, ils ont été dépassés.
Les rois eux-mêmes (excusez-moi, Votre Majesté, de rapporter ici les propos du dernier de nos révolutionnaires) ne sont en fait responsables que des faits les plus petits, ceux dont on ne parle pas, les faits qui jouent à l'échelon des personnes et des relations avec l'entourage.
Qu'un premier ministre donne un portefeuille à un de ses
126
amis, me disait Zarathoustra, c'est là quelque chose dont il est pleinement responsable et dont on peut le féliciter ou le blâmer mais, s’il signe un traité de paix, ou s’il est l'auteur de quelque grand fait de ce genre, on peut dire sans se tromper, je crois, qu'il n'y est pour rien et que, s’il n'avait pas été là pour le faire, il y aurait eu quelqu'un d'autre à sa place, n’ importe qui, quelqu’un qui aurait surgi de nulle part, comme un champignon. Or, de quoi se vantera le ministre, ou de quoi sera-t-il félicité, sinon d'avoir arrêté la guerre? Par contre, il ne se vantera pas d'avoir pistonné un ami incapable et d'avoir pratiqué le népotisme.
Je pense, mon cher Duchmol, poursuivait-il, que n’ importe qui peut exercer une fonction donnée, et finalement, la seule difficulté, souvent insurmontable, c'est justement d'accéder àcette fonction, d'autant plus qu'elle suppose une émulation, un concours, un combat le plus souvent.
Ce n'est pas parce qu'on est le chef qu'on commande. A y regarder de près personne ne commande vraiment et personne n'est tout à fait responsable. Seuls l'orgueil et la bêtise peuvent s'attribuer ou revendiquer des responsabilités pleines et entières. L'homme, quel qu'il soit, n'a guère de liberté. Les
127
hommes d'action se donnent l'illusion du pouvoir, seulement l'illusion. A l'origine, ils font tous un complexe d'infériorité qu'ils ont voulu à tout prix compenser ou surcompenser Ce sont tous des orgueilleux. Ils posent devant l'Histoire qui leur célèbrera, pensent-ils, plein de louanges dans les siècles des siècles, et ils se croient responsables des événements auxquels ils n 'ont fait qu'assister; mais ce n test là qu'illusion, qu 'apparence. fis ne sont rien de plus que les autres, leur création personnelle est minime. En réalité, les grands hommes, Si grands hommes il y a, ce sont les créateurs, les artistes, les saints."
Que sa majesté le roi Henri V me pardonne de rapporter ces propos républicains du révolutionnaire Zarathoustra. Mais enfin, voici ce qutil disait encore:
"Que reste-t-il aujourd'hui de Louis XIV? Une image aussi fausse que figée, représentant un grand roi. fi ne reste qu'un nom auquel on rattache un tas de choses qui ne sont pas de son fait à lui. Parallèlement, que reste-t-il de la Fontaine, par exemple, cet écrivain mis en quarantaine par le roi? Douze
128
livres de fables que des millions de gens ont longuement méditées et méditent encore depuis trois siècles et dans lesquelles on va chercher le bon sens et la sagesse dont on a tous les jours besoin... Qui est le plus grand,de Louis XIV ou de La Fontaine? Louis XIV, dira-t-on, mais justement c'est grâce à des gens comme La Fontaine que le Roi-soleil nous éblouit tant. Ainsi, on glorifie le roi de ce qu'il n'est même pas, et on oublie les vingt millions de sujets sans lesquels Louis XIV n'aurait jamais été le Roi-soleil ".
Arrivé à la fin de mon discours qui ne voulait pas lasser l'assistance, on pourra s'étonner peut-être que je n'aie pas parlé ici de tous les défauts et de toutes les erreurs politiques de Zarathoustra. Il est bien évident qu'on pourrait en trouver... Qui n'en a pas? Mais en hommage à l'amitié que je lui ai toujours portée, je n'en parlerai pas.
Comme tout régime qui reste trop longtemps au pouvoir, le sien a également dégénéré peu à peu car, en dépit de la nouvelle conception de la démocratie qui est née de l'époque zarathoustrienne, le dit régime a fini par ne favoriser toujours que les mêmes catégories de gens. C'est là une chose à la fois
129
classique, fatale et irrémédiable, et c'est pourquoi je n'ai pas peur ici de proclamer, comme d'ailleurs Zarathoustra, que "le changement est nécessaire à la vie et à la santé des peuples." Zarathoustra a eu le mérite de s'en apercevoir ou du moins de sentir qu'il avait fait son temps. A vrai dire, je ne sais pas plus que personne quelles ont été les véritables raisons qui ont motivé le départ de Zarathoustra... Peut-être l'amour de sa femme ici présente, la poétesse, tragédienne et danseuse hors pair Alexandra de La Fresnaye ? Peut-être un jour nous en parlera-t-elle?... Ou bien s'agit-il de toute autre raison?... On s est perdu en conjectures à ce sujet...
En tout cas, le 10 décembre 1999, à l'âge de 54 ans seulement, celui qui avait été le plus jeune Président de la République d'Europe, se retirait brusquement de la scène politique, après une entrevue discrète avec sa majesté le futur roi Henri V ici présent. Il mourut brutalement, on le sait, il y a vingt ans aujourd'hui, victime d'un stupide accident de la route...
Je ne m'attarderai pas sur la suite que tout le monde connaît. La crise politique et constitutionnelle qu'entraîna le départ de
130
Zarathoustra. La troisième guerre mondiale suivie des événements planétaires et apocalyptiques que nous connaissons tous. Puis la seconde Restauration et l'arrivée au pouvoir de sa majesté le roi Henri V au terme de sa longue et glorieuse marche...
Comme quoi, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, l'Histoire, même si elle ne nous sert jamais exactement les mêmes plats, est un éternel recommencement...
Mais pour ce qui est de Zarathoustra, il n'en reste pas moins admirable et affachant, quoiqu'il ait pu arriver, quoiqu'il puisse arriver encore de nouveau sur notre vieille planète. Il est entré dans l'Histoire comme le dernier et le plus authentique des révolutionnaires, et aujourd'hui encore partout dans le monde des milliards d'hommes se réclament de lui et de sa philosophie politique...
J'ai eu le privilège de voir Zarathoustra trois jours avant sa mort, il y a donc vingt ans, alors qu1il coulait des jours heureux avec sa chère épouse, qu'il était en pleine possession de toutes ses facultés intellectuelles et physiques et que nul ne pouvait prévoir sa fin aussi bête que dramatique dans cet accident de la route causé par un sanglier qui lui fit perdre le contrôle de sa
131
voiture.
Nous habitions à deux pas l'un de l'autre, lui dans sa chère Lozère, et moi dans ma bonne vieille Ardèche, et voici les paroles prophétiques qu'il m'a confiées et que tout le monde connaît aujourd'hui, mais que j'ai quand même plaisir à répéter et qui sera le mot de la fin:
" - Dupuy, lui dis-je (car depuis le collège je l'ai toujours appelé ainsi) quand est-ce que tu reviendras au pouvoir? Sans toi on est perdu; depuis que tu es parti on ne sait plus qui on doit y mettre...
- Après moi, mon cher Duchmot, me répondit-il, après moi il n'y a pas d'autre alternative que le retour du Grand Roi... et il ajouta avec humour... je veux dire, le retour de Jésus!"
Entre ici, Zarathoustra ! Entre ici, aux côtés de Rousseau et de Jean Moulin ! Tu as bien mérité de la patrie ! Tu as bien mérité ta panthéonisation!
Entre ici, Zarathoustra, et merci!
Que la nation et la France, que l'Europe et l'Humanité te soient à jamais reconnaissantes!
132
FIN
Lien pour lire le livre "Zarathoustra 68" en entier:
http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html
"Zarathoustra 68, le révolutionnaire"
(Michel Teston, ISBN 2-9509937-0-2, 1999).
Lien sur ma tragédie complète : "Les Templiers" :
http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm
Bonne lecture.
Ci-dessous ma reprise de "Diego".
Photo prise par l'auteur (Nau 26tb) ©Teston
Suite de mon roman: "Zarathoustra 68". Pages 71 à 99.
Suite et fin du Chapitre "L'étudiant".
"reine des facultés" comme dit Baudelaire qu’il admirait tant.
"Mon grand principe, me disait-il, consiste à aller toujours de l'avant et à poser des jalons loin devant moi, de sorte qu'au dernier moment je puisse choisir le chemin qui me convient le mieux, c 'est-à-dire le chemin que je choisis librement au sens sartrien du terme. Je ne suis pas encore à la croisée des chemins que j'ai déjà les yeux fixés vers d'autres carrefours. C'est ainsi qu'il faut faire, je crois, si on veut aller le plus loin possible. Libre, c'est bien le mot, car enfin notre liberté ne dépend-t-elle pas de l'étendue du choix que nous avons, et n'est-ce pas dans l'embarras du choix qu'on réalise le plus sa liberté?
Je ne suis pas encore bien vieux, ajoutait-il, mais j'ai déjà mesuré à quel point nous sommes déterminés, et cela d'autant plus que nous sommes par ailleurs inconscients. Certes, je preférerais être un imbécile heureux qu'un savant malheureux, et le bonheur est bien la meilleure des choses, mais ce sont les imbéciles heureux qui sont les moins libres, bien qu'ils croient l'être plus que tout autre puisqu'ils ne se sont jamais posé la question. Une de mes grandes constatations, banales s'il en fut
70
- mais le génie est à base de banalités, souviens-toi de l'oeuf de Colomb - c'est que l'intérêt guide le monde. On l'oublie trop souvent, même si c'est là une affirmation qui scandalise. Bien sûr, il y a l'interêt légitime et l'interêt illégitime, celui qui sert les autres et celui qui nuit aux autres, mais ce qui est sûr, en tout cas, c'est que sans intérêt l'action ne serait pas possible, on ne seraù pas assez motivé. Il est peut-être vrai que l'action est intrinséquement mauvaise mais pour agir il faut aller dans le sens de l'intérêt. Tu vois, Duchmol, l'amour lui-même et l'amitié ne sont qu'intérêt. On parle parfois de rencontres extraordinaires, hasardeuses, et on s'étonne que des Racine ou des Verlaine aient pu avoir comme amis des Boileau ou des Rimbaud, par exemple, mais dans le fond, si les grands esprits se rencontrent comme on aime à le dire, c'est souvent parce qu'ils ont des intérêts communs.Va parler de poésie à un imbécile: il te riera au nez parce qu'il a d'autres chats àfouetter, mais si tu en parles à un éditeur intelligent que la chose intéresse, tu trouveras peut-être, un ami. il faut savoir frapper aux bonnes portes, ou encore avoir la chance... et tout n 'est qu'intérêt".
71
Ainsi donc, Zarathoustra était étudiant, mais il était aussi journaliste, bibliothécaire, syndicaliste, et je ne sais quoi encore. Il faisait déjà de la politique, il s'intéressait beaucoup àl'actualité et au cinéma, que ce soit le dernier film à la mode, ou un film de ciné-club, à une époque où, je le répète, la télévision était à peine existante et n'avait qu'une chaîne en noir et blanc. Mélomane lui-même, il était, ai-je déjà dit, amateur de musique et de théâtre, et on pouvait le rencontrer à toutes les principales manifestations culturelles de la ville, quelles qu'elles fissent. Je crois que tout le monde connaissait un aspect de sa personnalité, mais rares étaient ceux qui pouvaient reconstituer le puzzle tout entier; je crois, en toute modestie, que je faisais partie du nombre de ces derniers, excusez-moi, et je suis fier d'avoir eu un ami comme lui, aussi, quand on connaissait la tranquillité de ce garçon, on ne pouvait pas ne pas étre étonné par son incroyable diversité.
Avant de revenir sur ses activités, je voudrais parler maintenant de l'homme privé... Un fait me semble marquant, c est sa profonde inadaptation au monde des édudiants en particulier, et au monde extérieur en général, inadaptation qui alla cependant en décroissant, à mesure qu'il s'affirmait dans la
72
société; mais précisément, il ne faut pas croire qu'il put faire triompher ses idées de but en blanc. Il y avait chez lui quelque chose d'aberrant, de monstrueux dans son comportement. Je pense que c'était peut-être une des conséquences de son éducation particulièrement faussée et déséquilibrée. Il était sans doute à la rechercher d'un équilibre. Il luttait sans doute, comme je l'ai déjà dit, contre sa propre folie.
"Le génie, aimait-il à répéter, naît d'une lutte de titans entre l'homme d'une part, la folie et la mort de l'autre".
En effet, il était choquant de le voir toujours seul dans son coin.
"Je n'ai jamais vu un type si seul " me disait un camarade en parlant de lui. Il était choquant, dis-je, de le voir souvent manger seul, à une table du restaurant universitaire, anxieusement, comme un chien, sans même relever la tête, tout pressé qu'il était d'en avoir fini. Parfois, certes, il était d'une franche gaîté, entouré d'amis et de copains, mais sincèrement, je pense qu'à l'époque il était bourré de complexes, comme on se plaisait à le dire à l'époque.
73
A la lumière de notre amitié qui prenait facilement des airs confidentiels, je vais essayer d'analyser ces complexes, si j'ose dire, et d'en rechercher leur origine... Je disais tout à l'heure que tout avait été déséquilibré chez lui dès le départ. Le milieu familial avait certainement pesé lourd dans la balance. Toujours est-il que ses rapports avec les filles étaient apparemment inexistants à l'époque... Incroyable, me direz-vous, quand on sait quel légendaire don juan il devint par la suite, et pourtant, même Si cela faisait encore partie des paradoxes de la vie dont je parlais précédemment, il en était bien ainsi à ce moment-là... Zarathoustra se plaignait en effet d'avoir eu une jeunesse dépourvue de la moindre tendresse, du moindre baiser, de la moindre sensualité, que ce soit chez lui ou dans son entourage immédiat qui était plutôt d'un jansénisme pascalien. Il se plaignait de l'hypocrisie de la société, notararnent à l'époque oû, tout comme moi, il était cloîtré dans un véritable monastère. Je crois qu'on a dit, en parlant de Napoléon, qu'il considérait les femmes comme des conquêtes à faire au même titre que l'Egypte ou l1Italie, par exemple. Sous cet angle, la plus grande de ses victoires n'était pas Marengo ou Austeriitz, mais tout
74
simplement le coeur de Joséphine! Je crois qu'il en fut de même pour Zarathoustra. Certains ont même osé parler chez lui d'homosexualité. Sur ce plan, je ne suis pas du tout d'accord. Je reconnais cependant qu'il y avait un aspect de dandy chez lui, pour ne pas dire un aspect péripapéticien, au sens premier du terme, c'est-à-dire un philosophe qui marche à pied. En effet, il fallait le voir traîner d'un café à l'autre, assis à une terrasse, un verre sur sa table, méditant sans doute sur la condition humaine. Il avait parfois un parapluie qu'il savait manier avec dextérité et avec lequel on l'a parfois caricaturé par la suite. Sans doute, ce parapluie n'était-il que l'annonce de son légendaire bâton de maréchal, sa légendaire canne, à la Leclerc, inséparable de sa silhouette?
Les grands hommes n'ont-ils pas tous leur mythe et leur légende? Napoléon rendit fameux son bicorne en travers et sa redingote grise, de Gaulle son képi à deux étoiles, Churchil, son cigare, Hitler sa mèche et sa moustache, Zarathoustra pour sa part, imposa pour longtemps, sa cravache et son col Mao, même le jour où il ne les porta plus.
Etant un des premiers à avoir porté les cheveux longs, dans les années soixante, il était très reconnaissable, au point de faire
75
même scandale, au début, ce qui semble aujourd'hui incroyable, vu l'évolution de la mode et des moeurs. De là à passer pour un homosexuel, il n'y avait évidemment qu'un pas, qu ses ennemis politiques franchirent évidemment sans hésiter, tout jaloux qu'ils étaient. Mais ses relations suivies avec les femmes ne commencèrent qu'avec ses premiers succès politiques, un peu comme Si la réussite, consistait d'abord, et uniquement, en un meilleur fonctionnment des hormones, grâce à l'amélioration du statut social de l'animal alpha, ou du mâle dominant, car l'homme est un loup pour l'homme.
On notera ici l'aspect idéaliste de Zarathoustra. Il avait vu loin, très tôt, et il s'était très tôt fixé une ligne de conduite. Il avait tout sacrifié en vue de son hypothétique réussite. Ses amis, devant l'aspect quasiment pathologique et mégalomaniaque de ses ambitions, lui laissaient volontiers entendre qu'il n'avait qu'une chance sur mille de voir un jour ses rêves se réaliser, mais ce qui était extraordinaire en lui, c'était ce calme serein, cette sorte de certitude qu'il y avait toujours en lui, et il pensait certainement, en ce qui le concernait, qu'il y avait non pas une chance sur mille pour qu'il réussisse, mais on contraire neuf cent quatre-vingt-dix-neuf
76
"La foi renverse les montagnes, aimait-il à répéter, ce qu'il faut avoir avant tout, c'est la fot au sens le plus élargi du terme, etje crois que j'ai la foi".
Personne ne le prenait vraiment au sérieux lorqu'il parlait de ses rêves sur la société parce qu'on les trouvait utopiques; il en résultait une incompréhension entre lui et les autres, et par suite, une inadaptation. Cependant, d'aucuns sont bien embarassées aujourd'hui, quand ils s'aperçoivent, a posteriori, qu'il avait objectivement raison, même au plus profond de ce que, vu de l'extérieur, on aurait pu qualifier de folie. En fait, tout grand homme paie lourdement son génie, et on n'est pas, comme ça, un génie, impunément. On ne peut pas commettre ce crime effroyable de se croire supérieur sans être rejeté par la société, non plus comme supérieur, mais comme inférieur. Les hommes sont comme ces animaux stupides que sont les poules: ils ont une hiérarchie et des souffre-douleur, des boucs émissaires obligés sans lesquels leur société ne fonctionnerait pas et serait bloquée. Certes, il ne s'agît pas chez eux de coups de bec par lesquels on marque sa supériorité, sa préséance, sa position orgueilleuse et stupide dans la hiérarchie sociale, c'est
77
à peine plus subtil: il s'agit plutôt d'une sorte d'exclusion, de ségrégation, d'ostracisme, qui font qu'on ne vient pas en aide aux malheureux, qu'on ne recherche pas leur compagnie, bien au contraire, puisqu'on cherche en fait à les exploiter, voire àles éliminer, en cas de rebellion, de contestation. Pas besoin de forcer la machine, les choses se font quasiment toutes seules, tant la loi de la jungle est impitoyable...
Mais revenons à nos moutons, si je puis dire, et disons que Zarathoustra n'eut pratiquement aucune aventure amoureuse avant ses premiers succès. Sans doute, n'a-t-il jamais exclu l'amour de sa vie, mais il l'envisageait comme 1' aboutissement, comme le parachèvement d'une vie consacrée tout entière à un idéal politique. Pour lui vraisemblablement, la gloire passait avant. Il fallait d'abord donner un sens a sa vie en dehors de la simple procréation. En dépit des condamnations du pape, il était déjà à cette époque un chaud partisan de la pillule, récemment inventée. Il allait même jusqu'à dire qu'il était résolument contre la procréation dans la mesure où elle engageait la liberté future d'un homme qui n'avait, somme toute, pas demandé à naître, surtout dans un contexte de malheur, de souffrance et de mort.
78
"On sait ce qu'est la vie, disait-il, mais on ne sait pas s'il y a un paradis ou un enfer. Or, la vie est misérable, même pour le plus nanti des hommes, puisqu'en definitive il faut souffrir et mourir, souvent absurdement et sans comprendre. Quant à la responsabilité devant Dieu, en s'abstenant de procréer, on ne l'engage pas, et on ne peut pas faire le mal en ne faisant rien du tout, d'autant plus que la plupart des saints n'ont même pas procréé".
Par ailleurs, il n'avait pas confiance en l'humanité, avec ou sans Dieu. Il pensait qu'elle était incorrigible et qu'on avait ton de croire le contraire.
"En perpétuant la race, on perpétue le péché, comme si on n'en avait pas marre! Le mal est inextricable de notre monde, disait-il, et on ne pourra détruire le mal qu'en détruisant le monde, et la meilleure façon de le détruire ne consiste pas dans une guerre qui serait la solution finale, mais dans le refus de la procréation d'une race de vipère. Ainsi, les hommes, et le mal avec lut disparaîtront peu à peu dans la non-violence et la
79
paix, et avec le dernier survivant viendra obligatoirement le néant, ou à defaut, le Royaume de Dieu! Le refus de la procréation est le seul moyen honnête de hâter la fin du monde et de mettre un point final à la souffrance humaine!"
Personnellement, je crois qu'il galéjait quand il nous sortait de telles pensées aussi déroutantes et paradoxales, car en entendant de pareils propos, on aurait pu penser qu'on avait affaire à un illuminé, d'autant plus qu'il faisait même intervenir la Bible dans ses paroles:
"Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi; mais pleurez sur vous et sur vos enfants. Car voici, des jours viendront où l'on dira: "Heureuses les entrailles qui n 'ont point enfanté, et les mamelles qui n 'ont point allaité! Alors ils se mettront à dire aux montagnes: Tombez sur nous! Et aux collines:
Couvrez-nous! Car, si l'on fait ces choses au bois vert, qu arrivera-t-il au bois sec?"
"A partir du moment où on vit, poursuivait-il, il faut essayer de refaire le monde, c'est un fait, et j'y contribue comme je
80
peux, il faut s'aimer les uns les autres, c'est un fait également, mais il ne faut pas croire que l'homme sans Dieu pourra transformer le monda Le monde est et sera toujours misérable; il ne nous reste donc plus qu'a souhaiter l'avènement, par la main de Dieu, ou par son retour sur terre, d'un nouveau paradis terrestre."
Par ces citations j'ai voulu rappeler l'éducation chrétienne de Zarathoustra, que j'ai parfois soupçonné de catharisme, et non pas de jansénisme , comme certains historiens ou journalistes ont pu l'affirmer. Mais revenons à ce que je disais.
"Faites l'amour et non pas la guerre", tel était alors le slogan de beaucoup d'étudiants soixante-huitards, et en replaçant ces idées de Zarathoustra dans leur époque, on peut dire qu'elles n'étaient pas du tout choquantes et même qu'elle reflétaient bien l'opinion estudiantine d'alors.
Un des grands mérites de Zarathoustra fut de se confondre et de s'identifier à la jeunesse d'alors et de pressentir toutes ses aspirations, de là son immense succès politique. Il a, le premier, unifié la jeunesse en réconciliant l'étudiant et l'ouvrier qui s'opposaient depuis des siècles. Il s'aperçut, un des premiers,
81
que les étudiants devenaient de plus en plus prolétaires et qu inversement les prolétaires devenaient de plus en plus étudiants, sans doute grâce à la multiplicité des moyens d'instruction et de culture comme la télévision. Et, à y regarder de plus près, on s'aperçoit qu'en fait Zarathoustra était à la fois un étudiant et un ouvrier, obligé qu'il était de gagner sa vie, n'ayant pas droit à la moindre bourse . Par sa situation, il a donc plus que tout autre compris ce qu'étaient la mentalité ouvrière et paysanne, et il était désigné pour réconcilier tout le monde.
A l'image de Mao Tsé-toung qu'il admirait passionément, non pas en tant que philosophe mais en tant que chef d'état, Zarathoustra, ai-je dit, choisit d'être un modeste bibliothécaire. Il est évident que par le choix du métier on pressent déjà l'intellectuel qu'il était en train de devenir, et il est certain que les livres, même pour celui qui les manipule, sont autre chose tout de même que de simples petits pains ou de vulgaires bouteilles circulant sur un tapis roulant: ils ont leur personnalité propre, et surtout leur contenu. Peu importe la présentation et la reliure, laissons cela aux bourgeois. JIs renferment le savoir humain, et on imagine volontiers Zarathoustra feuilletant quelque livre de sociologie, de psychologie ou de droit...
82
Et c'est alors qu'on assiste à la création d'une figure historique. En créant son propre personnage, Zarathoustra devait peu à peu contribuer à la lente élaboration de son propre mythe. En effet, c'est à cette époque-là qu'il accepta de porter le surnom de Zarathoustra.
Etait-ce en souvenir du grand prêtre de l'Antiquité qui eut, dit-on, une influence sur les cathares dont Zarathoustra se réclamait? Voulait-il ainsi s'affirmer comme une sorte de chef religieux et charysmatique? Pour ma part, j'ai longtemps pensé que c'était une simple réminiscence nietzschéenne, ou peut-être un simple surnom de collégien. Jusqu'au jour où j'ai rencontré Darboïevski, un ami commun aujourd'hui disparu, du temps où nous étions tous trois au pensionnat, et qui m'a certifié qu' àl'époque Zarathoustra lui avait dit:
"Darbo, tu es trop con pour croire à la réincarnation, mais moi, je me souviens d'une vie antérieure où j'étais Zoroasfre... Je m'en souviens comme je te vois!"
Vexé, piqué au vif, Darboïevski le surnomma sur-le-champ
83
Zarathoustra. Ce surnom lui resta, jusqu'au jour où lui-même décida de le garder...
C'était la version de notre camarade disparu. Pourtant je puis affirmer, moi qui l'ai connu pendant plus de quarante ans, que Zarathoustra ne croyait pas à la réincarnation, à ma connaissance, d'autant plus que l'Eglise la condarnnait à l'époque...
Quoiqu'il en soit, des millions d'étudiants s'habituèrent vite, suite aux événements de mai 68, à la silhouette de ce jeune homme vêtu de son inséparable veste à col Mao, jeune homme qui fit un jour son apparition à la Télévision, mais qu'ils pouvaient voir aussi aux cours de Censier ou de la Sorbonne, dans tous les restos U, les cités U ou les B.U. de la capitale. Sa silhouette fut bientôt inséparable de leur décor; il faisait partie des meubles, Si je puis dire, et il finit même par se confondre avec l'Université contestataire comme de Gaulle avec la France ou Guy Mollet avec la S.F.I.O.
Certes, il faisait bien tout ce qu'il pouvait pour passer inaperçu, mais finalement il n'y arrivait pas, et c'est peut-être précisément à force de vouloir à tout prix passer inaperçu, qu'il eut bientôt une Si grande présence et qu'il devint célèbre. Mais
84
au préalable, la période obscure qu'il passa dans les bibliothèques dura cependant quelques années. Des années pendant lesquelles Zarathoustra se moqua complétement des cours de la Faculté mais se cultiva incroyablement à la manière de l'éternel autodidacte qu'il était. Sans doute, ne savait-il pas bien, à cette époque, où il allait vraiment. Sans doute, l'avenir était-il plus ou moins flou pour lui, sinon bouché, mais sans doute aussi pensait-il que le temps qu'il était en train de sacrifier se retrouverait un jour.
C'est le 8 mai 1968 que tout commença. Le fait vaut la peine d'être relaté. Revenons un instant par la pensée à cette époque-là... Dans le monde entier, et notamment en Europe, de Barcelone à Varsovie, de Rome à Prague, de Berlin à Paris, on assiste à d'incroyables mouvement d'étudiants. Ceux-ci manifestent généralement pour obtenir une plus grande liberté, pour être considérés comme des adultes, pour agir en responsables, au sens où l'entend Saint-Exupéry.
Quelques jours auparavant, Rudi Dutschke, dit Rudi le Rouge, avait failli être assassiné à Berlin par un fanatique, et peu après à Paris, on avait pu assister à de véritables scènes d'émeute opposant étudiants et forces de l'ordre. Après ces
85
divers événements, les étudiants provinciaux réagirent eux-mêmes rapidement à leur façon. Partout, ils se plaignaient d'être véritablement mis dans des ghettos par l'Administration. Ce que voyant, une vague réactionnaire se mit à déferler sur un monde en pleine mutation. Les gouvernements , qu'ils fussent occidentaux ou communistes, l'Eglise, les corps constitués, l'Education Nationale, l'Etat, l'Armée, la Police, etc, tout semblait vouloir empêcher, mais en vain, une gigantesque évolution quasiment inéluctable. C'est ainsi qu'en France par exemple, dans les universités, on empêchait hypocritement, comme si on voyait le mal partout, selon la morale traditionnelle, les garçons de recevoir les filles, et vice-versa, sans même considérer qu'il s'agissait souvent d'étudiants majeurs. On ne se rendait pas compte du déséquilibre que cette ségrégation sexuelle engendrait dans l'éducation. Les parents exigeaient de leurs enfants une morale, leur morale, désuette et datant d'un autre siècle. Il y avait un véritable conflit de génération basé sur une incompréhension mutuelle. Par exemple, une des grandes erreurs des adultes c'était de croire que la jeunesse etait immorale ou amorale uniquement parce qu'elle portait des cheveux longs ou des mini-jupes. Ils
86
croyaient cela parce que de leur temps il n'y avait que les putains qui portaient des mini-jupes, et ils en concluaient que la jeunesse était plus débauchée qu'avant. Ils ne comprenaient pas que tout cela n'était qu'apparence, que symbole, que révolte devant l'hypocrisie. Les adultes voyaient du mal là où les jeunes n'en voyaient pas, et par contrecoup, les adultes débauchés pervertissaient ou essayaient de pervertir une jeunesse originellement pure. La société se conduisait en bigote vicieuse. L'hypocrisie sociale, les tabous, ont maintenant, il est vrai, presque totalement disparu en France, encore qu'on puisse se demander si on n'est pas tombé d'un extrême dans l'autre, et Si on n'assiste pas à un éternel recommencement de l'histoire, et àun éternel conflit de génération.
Mais c'est ainsi que nous vivions la société à l'époque. Je ne parlerais pas de l'Enseignement proprement dit. En quelques années le nombre d'étudiants avait quadruplé et les pouvoirs publics avaient été submergés. Cela avait entraîné des séries de réformes malheureuses qui avaient désorienté un peu plus encore les étudiants d'alors.
Naturellement, parmi les victimes, Si on peut dire, de l'Enseignement de cefle époque, il y avait Zarathoustra. Notre
87
génération est bien sans doute celle qui a le plus essuyé de réformes et de changements révolutionnaires en tous genres. Il ne se passait pas une seule année scolaire sans que quelque chose d'important ne fût profondément modifié. Ces mesures qui étaient souvent inévitables contribuèrent à discréditer l'Enseignement et à semer la pagaille. Certes, depuis Zarathoustra qui a plus que tout autre démontré combien on pouvait être génial sans diplôme et crétin avec un doctorat, on n ajoute plus la même importance aux diplômes. L'Enseignement a pris des aspects nouveaux, et les mots self-made man ou autodidacte ne veulent plus du tout dire ce qu'ils disaient il y a trente ans, en ce sens que maintenant nous sornmes tous des autodidactes, alors qu'autrefois ces mots étaient l'apanage d'une petite minorité exceptionnelle.
Ainsi donc, en 1968, les étudiants firent une grève de plusieurs semaines. Pour donner plus de poids à leurs revendications, les étudiants boycottèrent le restaurant universitaire où Zarathoustra avait l'habitude de manger. A vrai dire le restaurant n'était pas en cause car on y mangeait plutôt bien, comparé aux autres, mais ce boycottage avait l'avantage d'être le moyen le plus efficace et le plus spectaculaire pour
88
mobiliser tout le monde. La grève fut longue et difficile car elle obligeait les étudiants à s'alimenter en ville à des prix excessifs, ou à manger des sandwichs. Tant et si bien qu'au bout de quelque temps les étudiants finirent par se lasser de leur propre grève; cependant, le processus étant engagé, par respect humain peut-être, il n'y avait personne pour renverser la vapeur de ce mouvement stupide...
Personne? Non, car il y eut Zarathoustra en personne pour briser cette grève. Et un jour, à midi, devant le restaurant, à la surprise de tout le monde, il se mit à haranguer la foule, peut-être pour la première fois de sa vie, et obtint gain de cause. Mais écoutons-le plutôt.
"Je ne sais si c’était par intuition, me dit-il, mais je sentis ce jour-là que tout le monde en avait marre de la grève, bien que tout le monde fit semblant de la soutenir. Juste avant moi un orateur était monté au balcon pour y prêcher la poursuite de la grève. Je sentais tout au fond de moi que ses paroles sonnaient faux et n'accrochaient pas vraiment le public. Devant l'inertie des étudiants qui étaient, une fois encore, sur le point de se résigner, ce fut plus fort que moi, j'éprouvai le besoin de
89
monter au balcon, tant je me sentais intérieurement sous l'emprise de la passion. Face à la foule pour la première fois assemblée à mes pieds, je ressentis une étrange émotion. Ce fit ce que j'appellerais une sorte de dépucelage psychique. Moi, le timide, je sentis d'un coup le sang me monter à la tête devant tant de bêtise prétendument révolutionnaire. Alors que, souventes fois, j'avais besoin de chercher mes mots avant de parler, je fus étonné par mapropre éloquence dans un contexte pareil. Je pensai à ce bègue que fut Démosthène, ou encore àces mots perdus quelque part dans la Bible et qui disent en substance qu'il faut d'abord croire et ne pas trop refléchir parce que le Saint-Esprit vous aidera au moment voulu. Semblablement, il me fallait d'abord penser à monter sur le balcon et non pas penser à chercher mes mots. Et c 'est alors, et alors seulement, que pour moi le miracle se produisit car la foi renverse les montagnes.
Je ne me rappelle pas très bien ce que j'ai dit ce jour-là, en tout cas, je me souviens d'avoir découvert l'importance de la démagogie chez un orateur qui veut parvenir à ses fins. Je compris ce jour-là que tout était dans le choix des questions, dans la fa çon de les poser Contrairement à Mao Tsé-toung je
90
ne faisais qu'une confiance limitée au peuple et aux masses. Ainsi, ce jour-là, je voulais faire cesser la grève et faire retourner mes camarades au restaurant. Je sais très bien que si j'avais posé la question comme ceci par exemple: Voulez-vous continuer la grève? La foule m'aurait répondu en choeur par un oui franc et massif teinté de respect humain. Mais je lui tendis un piège et je lui posai d'abord la question: Avez-vous faim? Ce à quoi elle répondit oui. Je surenchéris alors en disant: Voulez-vous manger? La foule surenchérit à son tour et me répondit à nouveau par un oui, ce que voyant, je plaçai ma banderille et hurlai: Eh bien! il ne tient qu'à vous de manger! Et cela d'une manière mélodramatique enjoignant le geste à la parole et en montrant du doigt le restaurant que je comparai dans un style métaphorique à la porte du paradis, et en citant la Bible de surcroît: "Heureux ceux qui ont faim car ils seront rassasiés!"
Comme on le voit, l'intervention fut brève, mais je n'avais pas dit ces mots que la porte était défoncée, que tout le monde se précipitait pour manger, et que je gagnai d'un coup l'estime et la considération générales, car j'avais, me semble-t-il,
91
délivré le peuple d'un fardeau dont il n'osait plus se débarasser".
Voilà bien une pensée qui reflète le caractère de Zarathoustra: on retrouve ici en effet le rédempteur, le saint, celui qui, même s'il n'y a pas toujours réussi, a toujours cru agir pour le mieux-être de l'humanité. Ce fut, somme toute, à partir de ce jour-là qu'il commença son incroyable ascension sociale, son incroyable course aux honneurs. C'est en effet à partir de ce fait si anodin que ses camarades le découvrirent véritablement. Ce fut pour eux une véritable révélation. Il sortit subitement de la quarantaine dans laquelle il avait été mis, ou dans laquelle il s'était mis lui-même volontairement ou peut-être du fait de sa timidité. Sitôt après ce petit exploit, il fut très sollicité, très prisé, tant par les garçons que par les filles. Lui qui, jusqu'ici, avait toujours été apolitique reçut des propositions de camarades appartenant aux partis politiques les plus divers. A vrai dire, il ne se sentait pas plus de droite que de gauche, pas plus gaulliste qu'anti-gaulliste, sans pour cela être du centre qu'il abhorait. Comme Baudelaire, comme tout poète
92
intelligent, comme tout intellectuel honnête, il se sentait une àme d'opposant systématique, étant trop à gauche pour les gens de droite, et trop à droite pour les gens de gauche ou, Si on préfère, rejeté de tous les côtés. En Tchécoslovaquie il eût été traité de pro-occidental, tout comme en France on le traitait de maoiste. Tout cela parce qu'il ne recherchait que la vérité. A travers sa petite expérience, il avait constaté que la politique, c'était de la politique, Si je puis me permettre cette lapalissade. Il ne regarda donc que son intérêt et ses ambitions, comme tout homme d'action irrespectueux qui se respecte. Sentant que l'avenir appartenait à une certaine gauche, il s'inscrivit au SNE-Sup. En peu de temps il s'acquit aiors une sorte dç popularité qui faisait que, par son caractère intellectuel et non engagé, il accrut encore l'estime et la considération qu'il avait déjà auprès des étudiants. Il était certainement un très mauvais homme de parti en ce sens qu'il planait bien au-dessus des questions bassement matérielles ou sectaires, mais, par sa poésie, par son obédience sur les autres, il était irremplaçable. Dans les grèves qui suivirent, il se fit de plus en plus remarquer et il s'affirma peu à peu comme le leader toutes catégories de l'ensemble des étudiants français. Son influence dépassa vite le
93
stade des partis, il devint, comme on dit aujourd'hui, très médiatique, au point qu1on assista bientôt à un véritable culte de la personnalité, en ce qui le concernait. Il provoquait paîfois des scènes hystériques que Johnny Hallyday ou Claude François auraient pu lui envier. Lors des grèves, les étudiants allèrent jusqu'à scander son nom sur l'air des lampions, on le porta en triomphe. Sa réputation s'étendit rapidement jusqu'à la France entière, et à Paris, il rencontra tous les milieux politiques estudiantins. Articles, photos, interviews à la Radio ou à la Télévision se succédèrent. Histoire peut-être, d'être plus crédible et de ne pas passer pour un charlatan, un fanatique, un frimeur ou un rigolo, il s'efforça de tenir des propos plus modérés qu'au début, et il eut l'idée de mettre à profit sa célébrité en publiant des ouvrages poétiques et en donnant, le premier en France par les proportions qu'ils prirent, des récitals poétiques de sa composition. De ce fait, la chansonnette yéyée, qui depuis des années déjà marquait des signes d'essoufflement, fût définitivement reléguée à sa juste place, c est-à-dire à un simple divertissement sans prétention philosophique ou sociale, cependant que la poésie zarathoustrienne enflammait la partie la plus intelligente de la
94
société.
Par la richesse, la puissance et l'éloquence de son verbe, il devint vite un des chefs de file intellectuels de la génération du baby-boom d'après guerre. Pour ainsi dire acculé par les faits, comprenant que sa voie se trouvait désormais dans la politique, et comprenant aussi qu'il avait beaucoup à apprendre dans ce domaine, attendu que l'enthousiasme seul de la jeunesse n'est pas suffisant pour gouverner un pays, surtout à une époque où la technocratie sévissait encore dans toute sa rigueur, il eut l'idée d'aller voir celui qui allait devenir quelques années plus tard Président de la République, à savoir François Mitterrand. L'entrevue tut naturellement historique par les conséquences qu'elle eut. En effet, ce qui aurait pu n'être qu'une visite sympathique et courtoise devint un véritable événement en ce sens que les deux hommes se prirent d'amitié et turent amenés àcollaborer par la suite, bien que François Mitterrand ne fût àl'époque, je le rappelle aux jeunes générations, qu'un des chefs de l'opposition au général de Gaulle. Peu après, Zarathoustra devint président du SNF-Sup et s'initia à la politique d'une manière plus pragmatique, tout en poursuivant ses études de droit, de lettres et de sciences humaines. Là, il apprit ce que
95
devait être, selon lui, une république moderne et prépara peu à peu son accession au pouvoir.
Entre temps, il convient également de mentionner la petite entrevue qu'il eut alors avec le Président de la République lui-même. En effet, peu après les événements de mai 68, lors d1une réception que donnait le Président en l1honneur de la jeunesse, et qui comprenait presque uniquement des sportifs, Zarathoustra fut félicité par le général de Gaulle, non pas en tant que leader étudiant, mais pour ses livres et surtout ses disques exportés déjà dans le monde entier. Les photographes ne manquèrent pas l'illustre poignée de mains, même Si de Gaulle ne l'avait acceptée que sous l'emprise de ses conseillers qui voulaient ainsi désamorcer les événements de mai 68. Quant à Zarathoustra, il détestait cordiaiement de Gaulle mais, sans doute par opportunisme politique, il accepta de lui serrer la main sans faire d'histoires.
Néanmoins, cette bienveillance un peu forcée du gouvernement tilt très utile à Zarathoustra car sans elle il n'aurait peut-être pas reçu les suffrages de millions de Français. En fait, s'il réussit à conquérir les chaumières et s'il inspira tant de sympathie, c'est sans doute qu'il était trop jeune pour être
96
pris au sérieux et qu'on ne voyait en lui qu'un artiste du genre d'Antoine ou de Hallyday. En tout cas, après avoir reçu la légion d'honneur à vingt-trois ans, il semblait à l'abri de toute persécution politique, contrairement à son ami Cohn-Bendit qui avait été expulsé de France. Bon gré, mal gré, le gouvernement l'avait bel et bien consacré sans même le vouloir vraiment... Et quelques années plus tard, lors des élections présidentielles, de Gaulle s'étant retiré de la scène politique, l'anodine photographie dont je parlais tout à l'heure parut à la une des journaux. L'opinion qui avait soif de grands hommes et qui souhaitait comme toujours un changement, vit en Zarathoustra un futur successeur du général de Gaulle.
Zarathoustra bénéficiait de l'appui total de la jeunesse et on se rendit alors compte de ce qu'était la puissance véritable de la jeunesse dans un pays, lorsqu'elle a trouvé une union, un consensus, un chef, et une voie claire à suivre. On ne critiquera jamais assez le comportement de Zarathoustra et de tout homme d'action, car je pense quant à moi que l'action est mauvaise en soi, surtout lorsqu'elle ignore délibérément Dieu. Mais je n'ai pas ici l'intention de juger un ancien camarade et ami,par contre, ce que je sais, ce qui est incontestable, c'est que
97
l'enthousiasme qu'il déchaîna fut tel que dès l'âge de vingt-cinq ans il songea à se présenter aux prochaines élections présidentielles et n'en fût empêché que par la force des choses. Il disait:
"La démocratie telle que nous la concevons aujourd'hui, n'est en fait que la démagogie. Tous les moyens de séduction ou de violence hypocrite sont bons pourvu qu'au bout du compte on ait plus de 50% des voix." disait-il, ou encore:
"Pour moi, une démocratie qui a des services secrets qui ne respectent pas la loi et qui sont donc au-dessus des lois, qui surveillent et interceptent le courrier, qui procèdent à des écoutes téléphoniques, qui censurent les livres et les articles, comme on le fait actuellement, n'a de démocratie que le nom, c’est encore un état totalitaire".
"La conséquence de la démagogie, c 'est le laisser-faire, ou plus exactement le laxisme criminel. L'état tue par omission, et le tour est joué: ni vu, ni connu"
"On paie très cher des hommes politiques aux frais du contribuable pour qu'ils mettent un terme au problème du chômage... Au lieu de cela leurs mesures ne font que
98
l'empirer.. Un gouvernement qui ne supprime pas le chômage, qui ne le réduit même pas, est le véritable coupable des milliers de suicides d'un pays. C'est un état totalitaire qui s'ignore. Ces politiciens-là sont tous des fantoches ou des fascistes".
J'arrêterais là l'énumération de ses pensées, je vous renvoie à ses oeuvres, et notamment à son "Recueil de maximes politiques". Mais j'y ajouterais une de ses pensées dont je fus le confident:
"Vois-tu mon cher Duchmol, me disait-il, il faudra bien un jour venir à bout de la bêtise démocratique, de la bêtise des masses populaires, car enfin qu'est-ce qu'il peut y avoir comme cons sur la terre! Le pouvoir n 'est pas fait pour les aristocrates, ni pour les initiés dans tous les sens du terme, le pouvoir est fait pour les saints. L'âge d'or, ce sera lorsque les saints seront au pouvoir".
Il bouffa alors longuement la fumée de sa cigarette, et il ajouta, l'air goguenard: "Mais nous ne serons plus là, mon cher Duchmol".
99
"Zarathoustra 68, le révolutionnaire" (Michel Teston 1999, ISBN 2-9509937-0-2)
(A suivre)
Lien pour lire le livre "Zarathoustra 68" en entier:
http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html
Lien sur ma tragédie complète : "Les Templiers" :
http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm
Ma reprise de Ferré: Avec le temps.
© Teston, photo de l'auteur, droits réservés.
Aujourd'hui je vous propose la suite de mon petit roman-feilleton: "Zarathoustra 68" . Je vous souhaite une bonne lecture.
(Suite de la page 59)
notamment dans les pays surpeuplés comme l'Inde, et où le chômage menaçait les pays riches, il se trouva plein d'hommes politiques pour encourager la natalité et dire que la prospérité d'un pays dépendait du nombre de ses habitants, oubliant sans doute que les pays les moins peuplés comme l'Australie, la Suède ou même les Etats-Unis, avaient le niveau de vie le plus élevé. La France, avec ses cinquante millions d'habitants de l'époque, faisait vraiment piètre figure dans un monde comprenant trois milliards d'individus, mais on s'imaginait sans doute qu'avec soixante millions au lieu de cinquante, on inonderait le monde et on le dominerait!
Ce qui est certain, en tout cas, c'est que Zarathoustra, avec ses airs de sainte nitouche, avait purement et simplement ridiculisé le Directeur régional devant tout son état-major. Le directeur en question devait certainement regretter de s'être déplacé car il n'avait pas compté avec le caractère révolté, et la forte personnalité de Zarathoustra. inutile de dire que ce dernier n'emporta pas en paradis son insolence et son impudence puisqu'il tut licencié par l'Administration dans les jours qui suivirent.
Mettons-nous maintenant à la place de Zarathoustra, et
60
demandons-nous ce qu'il allait devenir après cet esclandre, lui qui était maintenant bien loin de son village, sans travail, et qui ne voulait en aucun cas revenir chez lui, dans son coin perdu.
En effet, il avait au moins trois raisons de ne pas revenir: la première, parce qu'il était sans nul doute ambitieux et qu'il éprouvait le besoin de vivre sa vie, librement, la deuxième, parce que la Lozère étant un pays pauvre et déserté, il ne pouvait même pas y trouver une situation décente, la troisième enfin, parce qu'il était maintenant majeur et qu'il ne pouvait accepter de vivre aux crochets de ses parents, par ailleurs très pauvres.
Il était alors en plein désarroi, au bord de la dépression nerveuse et pouvait imaginer le pire quant à son avenir. J'ajouterais aussi que, s'il avait le niveau du bac, il s'était quand même arrangé pour n'avoir aucun diplôme, pas même le certificat d'études primaires qui existait encore à l'époque. En ce temps-là il était courant d'étudier des années pour rien, dans la mesure où, en cas d'échec, on n'avait aucun diplôme.
Le diplôme d'étude générale était un vrai mythe, car il est vrai qu'il ouvrait des portes même s'il n'apportait aucune spécialisation, même s'il n'était pas du tout opérationnel par
61
rapport aux emplois offerts ou demandés... Par ailleurs, le niveau des concours était particulièrement élevé, du fait de la terrible sélection qui s'y opérait, concours où le piston était de rigueur... Zarathoustra était donc à cette époque dans une situation plus qu' embarassante.
"J'ai vu le moment, me dit-il un jour dans une de ses lettres, où je pouvais être que clochard, ou beatnik à la rigueur. Je crois que ce qui me tentait le plus dans cette vie, c’était l'oisivité, la liberté, ou peut-être le plaisir de dire merde à une société que je désapprouvai de fond en comble. Ce qui me dissuada fut cette perpétuelle humiliation que cela entraînait. Faire la queue est démoralisant. Et puis moi, le prolétaire, le miséreux, je me reconnaissais des aspirations bourgeoises à la sécurité, à la tranquilité, au confort, au point que je me demande si le fait d'être beatnik n 'est pas uniquement une tentative de révolte que seul un bourgeois authentique peut avoir. Il était, avouons-le, très près de la vérité: le vrai bohème, le vrai beatnik, le vrai hippie des années soixante-huit était celui
62
qui avait besoin de faire un effort pour pouvoir s'habiller comme tout le monde, et qui n'avait pas, côte à côte dans une armoire un blue-jean et un smoking. Voulant à tout prix changer de vie, de peau et de milieu, il pensa un instant faire comme tous les provinciaux en montant à Paris pour y trouver un cadre nécessaire à son épanouissement. Mais, à la pensée de la vie trépidante qu'il y trouverait, il hésita, et finalement choisit d'aller porter ses pénates sur la Côte d'Azur. Et il y avait d'autres raisons à cela: il pensait pouvoir trouver là à peu près tous les avantages qu'il aurait pu trouver à Paris, et d'autre part, il voulait profiter un peu du soleil et de la mer qu'il n'avait même jamais vue; enfin, il pensait qu'il trouverait là l'incarnation même de la bourgeoisie dans ce qu'elle avait de plus putride, contre laquelle il voulait déjà lutter afin d'instaurer une sorte de dictature du prolétariat.
A cette époque, il pensait que le seul moyen de supprimer la pauvreté consistait en une dictature de plus en plus démocratisante des pauvres à mesure que ceux-ci s'enrichiraient; sinon, pensait-il, les riches continueraient à exploiter les pauvres indéfiniment, brutalement ou subtilement.
Il parlait même, à l'époque, d'une suppression de l'esclavage.
63
Mais à Nice, c'était surtout la mer qui l'attirait. Provincial longtemps perdu dans ses campagnes reculées, trop pauvre pour avoir vu la mer dans son enfance, il voyait en cette dernière comme le symbole de son renouveau personnel, l'antichambre de la béatitude. Il s'était toujours imaginé que là-bas, vers la mer, il trouverait enfin le bonheur. D'autre part la mer lui apportait ce côté sauvage, primitif, naturel qui est favorable à tout humanisme, à toute civilisation, à toute philosophie, sans lequel il se sentait désemparé et qu'il n'aurait certes pas trouvé dans une ville monstrueuse comme Paris, ville pourtant si reposante à côté de New-York dont la seule vue, même au cinéma lui donnait la nausée.
Il débarqua donc sur la Côte avec une valise pour tout bagage et quatre sous en poche. Son premier soin fut évidemment de trouver un hôtel pour coucher et du travail pour le lendemain. Il trouva un emploi de garçon de café, emploi qu'il conserva un ou deux mois. Mais il avait d'autres idées en tète. Libéré de la machine administrative et guéri de ses ambitions de fonctionnaire, il se sentit subitement une vocation d'artiste. Il faut dire que l'époque s'y prêtait beaucoup. Après ce qu'on avait appelé la révolution du twist des années soixante, il
64
y avait un engouement fantastique pour le music-hall. C'était l'époque de Hallyday et d'Adamo. Beaucoup d'autres les suivirent dans cette voie sans pour cela les égaler, mais ce qui est sûr, c'est que c'était la grande époque des yéyés. Zarathoustra avait de suite senti qu'il y avait un grand parti à tirer du music-hall. Il se rendait compte de l'importance croissante de ce dernier, parallélement au cinéma, à la télévision et aux autres moyens audio-visuels. Arrivé au bord de la mer il avait laissé s'épancher sa verve poétique et avait écrit les nombreux poèmes que nous connaissons bien et qui possédaient déjà le caractère humaniste de la philosophie zarathoustrienne. A l'époque, il s'imaginait sur les planches, un micro à la main débitant des poèmes. Cela nous semble banal aujourd'hui, mais n'oublions pas qu'à cette époque-là personne en France n'avait encore eu l'idée d'introduire la poésie dans le music-hall, je veux dire la vraie poésie, la poésie pure.
Certes, des poètes troubadours comme Brassens avaient bien préparé le terrain, mais l'apparition d'un Evtouchenko français
65
était tout à fait inattendue. On préférait n'importe quel genre de sornettes en guise de poésie, pourvu que ces sornettes flissent dites sur un air de mauvais rock. C'est dans cette perspective qu'il fréquenta quelque temps les milieux poétiques ou théâtraux du coin et qu'il essaya même de s'immiscer dans les milieux du microsillon. Mais toutes ces tentatives furent vaines et il s'aperçut bien vite qu'on ne pouvait rien faire seul, sans relations, sans piston, sans argent, et qu'il se trouvait dans un cercle vicieux. Les milieux du disque étaient on ne peut plus embourgeoisés et par suite, vulgaires. A longueur de journée les radios vous serinaient des chansonnettes sans queue ni tête, d'une insipidité désespérante, à croire que les hommes de radio étaient tous des imbéciles et des bourgeois. C'était l'époque où toutes les filles et les fils à papa se croyaient obligés d'enregistrer des chansons reflétant leur mauvais goût, décadent de surcroît. La bonne chanson existait pourtant bel et bien, mais elle était peu prisée. Cela faisait bien que de lancer de nouveaux chanteurs sans envergure, et il aurait été mal vu que de passer trop souvent du Brassens, du Brel ou de l'Aznavour. Lorsqu'une chanson était bien, elle était utilisée à des fins publicitaires. Zarathoustra connaissait quantités de jeunes chanteurs de valeur
66
qui, faute d'argent ou autre, n'arrivaient pas à se faire entendre, aussi, trouvait-il qu'un certain communisme aurait été parfois le bienvenu en matière d'art.
Découragé, en proie à la triste réalité et avide de savoir et de culture, il résolut alors de reprendre ses études. Il n'ajoutait, il est vrai, aucune importance aux titres et aux diplômes, et s'il voulait étudier, c'était pour parfaire sa culture personnelle et aussi, me disait-il, et là je cite textuellement: " pour s'adapter à un milieu, pour se sociabiliser, et en fin de compte, pour réussir dans la vie".
Dans ce but, à l'image de Mao Tsé-toung, il trouva un emploi dans une bibliothèque et, au milieu des livres, il acquit ou plutôt consolida cette vaste culture qui était la sienne et il ne
tarda pas à s'introduire comme étudiant à la faculté des lettres et sciences humaines.
Quant à moi,j'étais à Lyon à cette époque-là, mais comme nous étions restés de bons amis et qu'outre cela j'avais l'occasion de le voir pendant les vacances d'été, il me proposa de venir poursuivre mes études à Nice avec lui. Il était alors complètement imbu d'idées révolutionnaires et ne manquait pas de projets. Comme j'étais, moi, également attiré par la mer, je
67
cédai à ses instances, quitte à perdre une année d'étude pour cause de réadaptation et de bureaucratie universitaire. Et c'est ainsi qu'en novembre 67 nous nous retrouvâmes tous deux à la toute nouvelle Faculté des Lettres de Nice qui devait devenir si célèbre et que même nous louâmes quelque temps ensemble une chambre d'étudiant.
Personnellement j'étais loin de me douter ce qui m'attendait: le changement complet de ma propre destinée, la course aux honneurs comme conseiller puis ministre de Zarathoustra, ainsi que, plus tard encore, mon fauteuil à l' Académie française.
68
III
L' étudiant
Zarathoustra tut encore évidemment un étudiant extrêmement singulier, et si j'ai intitulé ce passage: l'étudiant, c'est parce que tout ce dont je vais parler maintenant se rapporte à une époque où il était censé être étudiant, mais où, en fait, il était tout ce qu'on voulait sauf étudiant. Là encore il fit preuve du plus grand dilettantisme.
Zarathoustra a toujours eu une activité débordante, fût- elle psychique ou intérieure. Sous des aspects anodins, timides, lymphatiques, mous parfois, il dissimulait une extraordinaire vitalité d'esprit qui faisait qu'il était insatiable et voulait tout entreprendre d'un coup. Il avait l'imagination des grands créateurs, cette imagination qui fait marcher le monde, cette
69
reine des facultés, comme dit Baudelaire qu’il admirait tant.
"Mon grand principe, me disait-il, consiste à aller toujours de l'avant et à poser des jalons loin devant moi, de sorte qu'au dernier moment je puisse choisir le chemin qui me convient le mieux, c 'est-à-dire le chemin que je choisis librement au sens sartrien du terme. Je ne suis pas encore à la croisée des chemins que j'ai déjà les yeux fixés vers d'autres carrefours. C'est ainsi qu'il faut faire, je crois, si on veut aller le plus loin possible. Libre, c'est bien le mot, car enfin notre liberté ne dépend-t-elle pas de l'étendue du choix que nous avons, et n'est-ce pas dans l'embarras du choix qu'on réalise le plus sa liberté?
Je ne suis pas encore bien vieux, ajoutait-il, mais j'ai déjà mesuré à quel point nous sommes déterminés, et cela d'autant plus que nous sommes par ailleurs inconscients. Certes, je préférerais être un imbécile heureux qu'un savant malheureux, et le bonheur est bien la meilleure des choses, mais ce sont les imbéciles heureux qui sont les moins libres, bien qu'ils croient l'être plus que tout autre puisqu'ils ne se sont jamais posé la question. Une de mes grandes constatations, banales s'il en fut
70
(A suivre)
Lien pour lire le livre "Zarathoustra 68" en entier:
http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html
Lien sur ma tragédie publiée récemment:
http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm
© Photo prise par l'auteur
Voici la suite de mon roman-feuilleton: " Zarathoustra 68" . Bonne lecture si le coeur vous en dit.
Certes, Zarathoustra avait oublié cet épisode lorsqu'il prit le pouvoir quelques années après. Il s'est refusé à supprimer
47
l'Armée, se contentant de la reconvertir en profondeur, comme on sait, et de supprimer le contingent, mais on comprendra pourquoi il resta deuxième classe par protection et pourquoi il ne fit pas carrière dans l'Armée, lors même que le chômage en fût le prix à payer pendant quelques longs mois.
"Ce sont tous des paranoïaques!" me dit-il ,un jour, en parlant des généraux tentés par la politique.
Reconnaissons quand même, au passage, que là encore les événements lui ont donné raison, et que s'il fùt des temps, comme celui de la Révolution française, où on ne pouvait réussir qu'en faisant carrière dans l'Armée, ces dernières décades au contraire ont prouvé que ce n'était plus le cas maintenant après la vague d'antimilitarisme qui a sévi chez la jeunesse après les années 68. Je n'insisterai pas sur le temps qu'il passa à l'Armée. Chacun sait que c'est l'endroit où l'on perd le plus son temps. Quel supplice cela devait être pour Zarathoustra, lui qui était si avare de son temps! Toutefois son expérience militaire ne fut pas tout à fait inutile, en ce sens qu'elle lui apporta beaucoup sur le plan psychologique. C'est là qu'il apprit le mieux à dépister les mécanismes de la bêtise humaine en général. Pour lui, la bagarre, à l'échelon de
48
l'individu ou du groupe, et la guerre, à l'échelon national voire international, avait toujours été le symbole et la concrétisation de la bêtise tout court car, dans le sens oû il l'entendait, il n'y avait que les hommes qui pouvaient être réellement bêtes, vu que les animaux ne peuvent pas avoir conscience de leur propre bêtise et sont par conséquent irresponsables. L'exemple typique de la bêtise militaire c'était bien ce qu'il appelait "la coexistence des couteaux et des sparadraps": on partait au combat avec des balles dans une poche et des pansements dans l'autre, comme Si on voulait bien tuer ou blesser les autres mais sans l'être soi-même, comme Si, en quelque sorte, on n'acceptait la folie que dans des limites raisonnables. Ce qu'il trouvait de plus malheureux d'ailleurs dans la guerre, c'était bien ce mélange inextricable de folie et de raison qui faisait de la guerre non pas un accident de courte durée, mais un état de fait, une habitude dans laquelle on s'installait pour longtemps. Et il pensait, à tort, qu'il y aurait toujours des guerres et que, même avec l'armement atomique, les hommes seraient toujours suffisamment raisonnables pour ne s'entretuer que dans de justes proportions.
Les guerres et les graves troubles sociaux qui, ces derniers temps, ont déferlé sur le monde lui ont bien donné raison, il
49
faut le reconnaître. Pour lui, le spectacle le plus emblématique de la guerre, et par conséquent le spectacle le plus bête qu'on puisse voir, c'était bien celui de ces infirmiers de la Croix-Rouge courant avec des brancards sur les champs de bataille au milieu de la mitraille sous les caméras des cinéastes et sur lesquels personne ne devait avoir l'indélicatesse de tirer, vu les lois de la guerre et attendu que, selon la façon dont on tue son prochain, on est le dernier des assassins ou le premier des héros. Un autre spectacle qu'il trouvait historiquement typique, quant à la bêtise de la guerre, c'était bien celui de la bataille de Fontenoy, celle où il fût dit: "Messieurs les Anglais, tirez les premiers!" après force discussions courtoises. Au-delà de cette bêtise de l'homme à la guerre, Zarathoustra ne pouvait pas ne pas conclure que les hommes n'étaient décidément pas grand-chose, qu'ils étaient tous sujets au déterminisme, et que par conséquent il était on ne peut plus puéril de croire en l'omnipotence des chefs, ces animaux hiérarchisés, et que ceux-ci, en l'occurence étaient vaniteux et uniquement vaniteux. Zarathoustra était un vrai contestataire ,tel qu'on les vit plus tard, en mai 68.
Ce qui l'avait également beaucoup frappé à l'Armée, me
50
disait-il, c'était cette dépersonnalisation de l'individu. LtArmée, tout comme l'Administration d'ailleurs, était une machine sans âme où l'homme était chosifié. Il nty avait pas de place pour la raison, ce qui n'étonne pas à partir du moment où on admet que les termes: armée, guerre et betise sont synonymes. Cela ne l'empechait pas cependant de trouver l'Armée indispensable, car selon lui, il en était des nations comme des hommes: meme Si quatre-vingt dix-neuf sont des non-violents, il suffit que le centième soit violent pour que le désordre s'établisse. Quant à lui, il pensait qu'il y avait effectivement beaucoup plus de bons
que de méchants parmi les hommes, mais cependant il y avait quand meme dans la société un petit nombre d'irréductibles et d'irrécupérables. Ce qui voulait dire que l'homme serait éternellement misérable tant que Dieu ne reviendrait pas sur terre pour séparer le bon grain de l'ivraie et mettre de l'ordre.
Son expérience militaire lui apprit donc à voir les hommes tels qu'ils étaient, ce qui lui permit par la suite de devenir un grand homme d'action et un grand meneur d'hommes. A vingt ans, il avait déjà fait ses dix-huit mois de service et, à mon avis, cela lui donna de la maturité et une certaine expérience humaine par rapport à ses camarades étudiants qui eux n'avaient
51
pas encore goûté à ces humiliations qui sont nécessaires à celui qui veut être un révolutionnaire, à celui qui veut changer avec sagesse le cours des choses, et non pas vivre sa vie dans du coton. S'il était moins diplômé que nous, il fallait bien reconnaître qu'il avait une bien plus grande ouverture d'esprit que nous sur tous les problèmes du monde, et je pense que c'est ce qui explique en partie l'avantage qu'il eut sur nous par la suite, et pourquoi il devint notre chef. Certes, l'expérience n'est pas l'intelligence, et on peut dire à la limite, qu'un être pleinement intelligent et savant n'aurait pas besoin d'expérience, mais elle nous sensibilise sur certains problèmes, et une fois sensibilisé, on est plus apte à comprendre et à agir; on se sent davantage concerné. Toutefois son expérience ne s arrêta pas là. A vingt ans il est rare qu on se connaisse bien soi-même, et Zarathoustra, tout génial qu'il était, commit encore bien des erreurs, bien des échecs. Ceffe connaissance socratienne de soi-même est sans doute la condition sine qua non de toute réussite. Cependant, il est d'autant plus difficile de se connaître qu'on se trouve à soi-même déjà très compliqué. L'imbécile ne se pose généralement pas de problèmes; à quatorze ans il est presque un homme, il travaille et se
52
comporte comme un adulte. J'ai lu en quelque endroit que l'homme est l'animal chez qui la croissance est la plus longue relativement à la durée de sa vie. De là à dire qu'une croissance longue est le propre de l'intelligence, il n'y a qu'un pas que pour ma part je franchis volontiers, en disant que la croissance, non seulement intellectuelle, car on apprend tout au long de sa vie, mais purement physique de Zarathoustra tut très longue, au point qu'on ne lui donnait jamais son âge et qu'à vingt-quatre ans il en paraissait dix-sept puisque, chaque fois qu'il allait voir des films interdits aux moins de dix-huit ans, on lui demandait ses papiers pour vérification.
Une de ses erreurs tut donc l'idée, au sortir de son seivice militaire, de rentrer dans la S.N.C.F., idée saugrenue s'il en tut, car on se demande bien en effet, que diable allait-il faire dans cette galère, Si je puis dire, vu son destin ultérieur. Devant ce fait presque inexplicable, je soulignerais quand même la prudence et le bon sens paysan qu'il y avait en lui. Je m avancerais même encore plus avant, en essayant de pénétrer la psychologie du personnage. Psychanalytiquement parlant on dit, je crois, que l'homme, lorsqu'il est menacé par la folie, met tous les moyens qu'il a en oeuvre pour s'en débarasser, pour la
53
supprimer à tout prix, pour la vaincre. Souvent, c'est àgrand-peine qu'il y arrive, parfois meme elle finit par ressortir là oû on ne l'attendait pas et finit par triompher.
Pour ma part, j'émettrai donc l'hypothêse, gratuite, que tous les grands hommes, et Zarathoustra en particulier, ont dû puissamment lutter contre la folie qui les menaçait. Combien en effet de grands artistes n'ont-ils pas côtoyé la folie? Cette folie chez Zarathoustra, c'était sans doute la mégalomanie. Je pense qu au fond de lui-me~me il s'est toujours pris pour un génie, et il a agi en conséquence. Certes, s'il lui arrivait de faire allusion àce génie, c'était toujours d'une maniêre ironique, comme s'il ne s 'était jamais pris au sérieux et comme Si cela avait été pour rire et uniquement pour rire. Mais allez donc connaître la pensée intime d'un homme comme Zarathoustra! Je me souviens qu'il me disait un jour:
" Il ne suffit pas de croire à une cause, il faut surtout faire croire qu 'on y croit".
Des pensées parfois cyniques, comme celle-ci vous déroutent, en vérité, et on ne sait plus où se trouve la sincérité de l'homme. Pour ma part, je pense que l'homme qui choisit sa destinée doit aussi choisir perpétuellement sa ligne de conduite.
54
Je continue donc à supposer que Zarathoustra était obsédé, sinon par l'idée qu'il était génial et supérieur aux autres, du moins par celle qu'il avait une destinée importante à remplir, et que, comme Jeanne d'Arc, il était plus ou moins l'envoyé du ciel pour sauver une France qui sans lui aurait sombré dans l'abîme. Ainsi, je pense que rongé, miné par cette idée somme toute coupable, cette idée de supériorité basée sur un réel complexe d'infériorité, il éprouvait sans doute un besoin de se raisonner, un besoin même de se punir et d'échouer en tout et pour tout ; et c'est ainsi que j'expliquerais sa courte carrière de fonctionnaire, et même de petit fonctionnaire...
En effet, son séjour à la S.N.C.F. fut on ne peut plus bref car il ne tarda pas à s'y attirer toutes sortes d'inimitiés. On imagine facilement qu'un poète comme lui n'ait pas pu s'astreindre au caractère bassement technique ou paperassier du travail qui lui était proposé. Au cours du stage qu'il fit, il s'avéra être un très mauvais cheminot. Ses instructeurs le prirent vite pour un fumiste et il sortit le dernier du stage. Comme on ne pouvait pas cependant le licencier du jour au lendemain - l'Administration de l'époque avait des principes - on le muta dans une petite ville des Alpes dont je tairais le nom. Ce fut donc encore un nouveau
55
voyage pour lui, une nouvelle mutation, et aussi un nouvel enrichissement. Il n'y resta que quelques mois, et il n'y apprit àvrai dire pas grand-chose, mis à part la connaissance de la mentalité des gens qui vivent dans la neige les trois quarts de leur temps. Ce qui est certain en tout cas, c'est qu'il ne s occupait absolument pas de son stage qui lui aurait assuré un avenir dans la profession, il se contentait de travailler le moins possible. Quelques mois plus tard, Il fut, comme convenu, a nouveau convoqué à Lyon pour l'examen de repêchage à l'issue de son stage. La scène vaut la peine d'être relatée. Elle se passe à l'état-major de 1' administration centrale. Le sieur Zarathoustra a en face de lui cinq ou six super-directeurs qui se sont dérangés tout spécialement pour voir le candidat phénomène qui leur pose des problèmes. On commence à procéder àl'interrogation, disons même plutôt à l'interrogatoire. D'emblée, Zarathoustra sent, ou croit sentir, le traquenard, en écoutant le véritable réquisitoire qui est prononcé contre lui en guise de préalable, avant même l'examen proprement dit, et qui traite de sa soi-disant mauvaise conduite au cours du stage et dans l'Administration. Jl constate avec stupéfaction, pour employer l'expression consacrée, que tous ces super-directeurs, qu'il
56
n'avait même pas eu l'honneur d'apercevoir pendant toute la durée de son stage, sont maintenant là, tous ensemble, pour l'accabler, et il se dit:
"Ah! messieurs les directeurs, vous vous êtes dérangés, vous avez trouvé votre bouc-émissaire, vous êtes descendus de votre piédestal qui vous confère une fois pour toutes la supériorité, eh bien! vous allez en avoir pour votre dérangement et pour votre argent!"
Une des caractéristiques du génie, je crois, c'est de forcer les gens à prendre position ou, pour parler en termes plus imagés et, Si je puis dire, plus savoureux, de les mettre, comme on dit, devant leur caca. Zarathoustra ne manqua pas de le faire, et ses réponses fusèrent, séchement. Il ne recula devant rien, Si j'en crois tout ce qu'il m'a raconté un jour. Devant le grand directeur qui, avec son dossier sous les yeux, lui demanda hypocritement s'il était marié, comme Si la vie privée des gens, le fait d'avoir été marié ou non et d'avoir eu des gosses avait pu arranger son cas et faire de lui un meilleur fonctionnaire, à moins que ce ne fût là une façon mesquine de le traiter d'homosexuel, Zarathoustra se révolta, et uniquement par dépit et pour voir la réaction de l'autre, il affirma qu'il était effectivement marié,
57
même si l'autre, avec son dossier sous les yeux, savait pertinemment qu'il était célibataire. Devant cette réponse inattendue, le grand directeur suffoca, bafouilla, puis se ressaisissant devant tout son état-major, il eut cette réplique imparable: "Quelle est la date de votre mariage?"
Loin de perdre son sang-froid devant ce piège, et ravi dans le fond de ce petit intermède décoiffant pour la majesté du grand directeur, Zarathoustra, en ajoutant cette fois l'ironie à ses propos, précisa, mais en vain, devant ce K.G.B. qu'il avait face à lui: "A vrai dire, je ne suis pas marié, mais je vis en concubinage!"
En ce temps-là, où le seul mot de concubinage était déjà tabou, cette réponse constitua le sommet de l'affront, un vrai casus belli, le directeur en fut tout congestionné et faillit bien en mourir d'une attaque! Le sort en était jeté. L'expulsion de Zarathoustra fut quasiment immédiate...
En fait, ce qui avait le plus révolté Zarathoustra dans cette affaire, c'est que par cette question et cette allusion, ou plutôt cette insulte calomniatrice et diffamatoire sur sa vie privée, l'autre lui avait implicitement avoué qu'il y avait deux poids et deux mesures selon qu'on était marié ou célibataire. Pas
58
étonnant qu'il y ait des injustices, pensait-il, pas étonnant que les jeunes soient sans emploi, puisqu'on pratique une politique de la natalité en France, et que dans ce domaine, comme hélas! dans beaucoup d'autres, regne le plus arbitraire des népotismes.
"Comme si, me disait Zarathoustra dans un excès de colère, on avait du mérite à faire des gosses le plus tôt possible, comme s'il fallait sortir de Saint-Cyr pour faire ce que l'homme de Cro-Magnon savait dej'ù faire sans avoir appris par correspondance, et comme Si la société devait prendre en charge, par l'octroi d'allocations familiales et autres avantages, des individus qui, égoïstement, pratiquent la politique du castor qui construit avec sa queue! Qu'on ait un nombre illimité d'enfants misérables, passe encore, mais que ce soit au détriment des autres, et notamment des jeunes célibataires sans emploi, non!"
Ainsi parlait Zarathoustra, qui à l'époque, était un peu frustré, je me souviens... Le problème était d'ailleurs beaucoup plus vaste et tournait au politique. C'est ainsi qu'en un temps où les deux tiers de l'humanité souffraient de la faim,
59 (à suivre)
Lien pour lire le livre "Zarathoustra 68" en entier:
http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html
Lien sur ma tragédie complète : "Les templiers" récemment publiée :
http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm
Mon interprétation de trois poèmes de Verlaine
Affichette de mai 68
Vous trouverez ici la suite de mon roman de politique-fiction "Zarathoustra 68, le révolutionnaire".
La scannérisation de mon livre est beaucoup plus fastidieuse que prévue car le scanner rajoute encore des fautes qui n'appartiennent qu'à lui. Décidément, un écrivain solitaire et marginal comme moi aura toujours pour ennemi les fautes de français. J'écrivais une première fois au stylo à bille, d'un premier jet, pour ne pas couper mon inspiration, ensuite, je retapais le livre moi-même en corrigeant les fautes, ce qui n'était pas facile avec les anciennes machines à écrire, et quand j'essayais de me faire aider par une dactylo, elle me faisait des fautes à tous les mots ou presque, elle écrivait par exemple "homme" au lieu de "âme" uen faute imparable, même à la relecture et qui détruit la sémantique du texte, etc. Arrivé chez l'imprimeur celui-ci demandait à une chômeuse de me taper le manuscrit, résultat: des milliers et des milliers de fautes à corriger, tellement de fautes corrigées que l'imprimeur n'en tenait plus compte et m'imprimait parfois le livre avec des centaines de fautes, une honte pour moi. D'autres, typographes, encore plus subtils, se croyaient obligés de me corriger des fautes qui n'existaient pas car mes tournures et mes mots étaient parfois trop rares pour leur nullité, et ainsi de suite, à présent c'est le scanner qui rajoute des centaines de fautes, des paragraphes entiers qu'il faut retaper. Enfin, bref, c'est dingue... Il vaudrait mieux avoir un grand éditeur avec des gens sérieux en français, pas des saboteurs... Trêve de plaisanterie voici le texte et je vous souhaite une bonne lecture si ça vous intéresse.
(Suite de la page 38 et 39, page blanche)
Le self-made man
C'est en 1962 que nous quittâmes tous deux le pensionnat. Moi, j'avais réussi à mon baccalauréat avec la mention Très bien et j'entrais à la faculté des lettres de Lyon, lui, il avait lamentablement échoué deux fois à ce qui était alors la première partie du baccalauréat. C'est donc à cette époque que nous nous sommes quittés une première fois. Cependant, nous étions restés de bons amis et nous échangions quelques lettres
40
étions restés de bons amis et nous échangions quelques lettres grâce auxquelles j'ai pu connaître son évolution, dans cette période peu connue de sa vie, par ailleurs, je pouvais le voir chaque année pendant les vacances puisque nous étions quasiment des compatriotes.
On aurait pu croire que ce fût à jamais pour lui un sérieux handicap que d'avoir échouer à son baccalauréat à une époque où on ne pouvait rien faire sans diplômes. Il en souffrit beaucoup, c'est sûr, mais pas tant que ça quand on comprend la psychologie d'un révolutionnaire. Je crois précisément que c'est en apprenant à vaincre les pires difficultés qu'il a pu devenir ce qu'il a été toute sa vie. L'homme ne réussit qu'à force d'échecs. Ceux qui n'ont pas connu l'échec s'écroulent lorsque vient le coup dur. Au contraire, celui qui de bonne heure a appris à se relever sera en quelque sorte vacciné, et tel ce personnage mythologique, il reprendra des forces chaque fois qu'il tombera à terre, et deviendra ainsi invincible. Savoir échouer et mettre àprofit ses échecs pour mieux se relever est une des grandes qualités du véritable chef. Cet apprentissage de l'échec à un âge très jeune a certainement beaucoup servi Zarathoustra, cela l'a amené à douter de lui-même, à douter de ses véritables
41
capacités qui ne pouvaient pouatant pas ne pas lui paraître évidentes. Cela a ausi dû l'amener à méditer profondément sur la condition humaine, sur l'injustice sociale, sur la vanité des apparences toujours trompeuses et sur ceffe maladie de la diplômite qui sévissait alors en France dans toute sa rigueur. Car enfin, il ne pouvait certainement pas comprendre pourquoi il échouait, lui, pendant que tant de médiocres réussissaient. Je pense aussi que cet état d'échec permanent chez lui, j'allais presque dire ce culte de l'échec - car je finis par me demander s'il n'y avait pas en lui un certain masochisme, et s'il ne recherchait pas délibérément ses échecs, tant ils turent nombreux au cours de sa vie - je pense, dis-je, que cet état a dû entraîner chez lui une sorte de complexe de culpabilité, ou d'infériorité, qui a bien sûr été compensé, sinon surcompensé par la suite.
En tout cas, après ses échecs répétés au baccaiauréat, profondément blessé, il se replia quelque temps dans son mas cévenol avant de faire son service militaire comme simple soldat. Je suis allé lui rendre visite en Lozère, dans son hameau, qui se trouve comme vous le savez à la frontière de l'Ardèche, au cours de l'année 1963, si ma mémoire est bonne,
42
et je dois dire que je fils très impressionné par ce jeune philosophe quelque peu beatnik que je rencontrai alors. Je me souviens que ce qui m'étonna le plus, c'est qu'il ne faisait pratiquement rien, qu'il se contentait de vivre en paysan dans la plus grande simplicité et le plus grand dépouillement. Il passait son temps dans les champs, un livre à la main, en un mot, il philosophait. Je l'aurais volontiers imaginé passant ainsi toute sa vie à la campagne, dans l'anonymat le plus complet, tel un Rimbaud exilé loin de sa patrie...
Que serait-il alors advenu de la France, et meme du monde?
Il me fit alors penser à Rousseau, car il y a, selon moi, une grande ressemblance entre ces deux grands révolutionnaires, àceci près que Zarathoustra s'exprima davantage par l'action, même Si ses écrits ne dépassent pas ceux de Rousseau. Encore une fois je fils frappé par sa solitude, par cet aspect bohème qu'il avait. Je crus avoir faire à un artiste ou un poète. Je me souviens qu'il me proposa de faire une promenade avec lui dans les champs. Il m'emmena jusqu'au sommet d'une montagne cévenole particulièrement élevée pour la région. Cette montagne se terminait par une sorte de plateau où les bergers depuis la nuit des temps avaient choisi d'installer leur quartier
43
général. Il y avait en effet, ça et là,de véritables petites cabanes en parfait état, cependant que se dressaient, au milieu même des prés verdoyants, d'énormes rochers qui rappelaient quelque menhir ou quelque dolmen. L'érosion, ou peut-être les bergers, je n'ai jamais su, avaient creusé dans ces rochers des trous parfaitement ronds, qu'on appelle je crois des cupules, et il était à la fois surprenant et ravissant de voir, en ces jours d'été ensoleillés, des litres d'eau de pluie dans ces creusets, naturels d'apparence, et tout à fait abandonnés. De ce plateau, je me souviens qu'on avait un magnifique panorama sur les Cévennes, et Zarathoustra semblait goûter à une paix intérieure étonnante au sommet de ces monts.
Qu'on imagine alors un futur Président de la République habillé en beatnik et jouant de l'harmonica dans le silence des cimes! Ce fut pourtant le spectacle incroyable que m'offrit alors Zarathoustra dans toute sa jeunesse et toute sa simplicité. Si le Mozart qu'il y avait en lui n'avait pas été assassiné, comme dit Saint-Exupéry, il aurait pu devenir un grand musicien, car l'homme était aussi doué pour la musique, comme il était d'ailleurs doué pour nombre d'autres choses, en dépit de son éducation prolétarienne qui l'avait tenu à l'écart de la moindre
44
formation musicale. Je sais en effet que son père étant complétement allergique à toute forme de musique, il n'avait jamais pu entendre cette dernière qu'à l'improviste et à l'insu de son père, dans une radio grésillarde, ou en allant à la messe pour préparer sa première communion! En tout cas je pense qu'à cette époque il a savouré plus que jamais les joies simples de la nature, et c'est sans doute là qu'il a élaboré cette philosophie bucolique, on dirait aujourd'hui écologiste, qui a tenu tant de place dans ses réformes révolutionnaires.
Après plus d'un an de méditation dans ce cadre champêtre, il partit donc faire son service militaire. Il était à cette époque, sinon déprimé, du moins passablement abattu, et cela se traduisait par une attitude de renoncement fataliste devant la vie. Il était alors, comme aurait dit Gide, je crois, dans l'attente de n'importe quel avenir, dépassé qu'il était par la bureaucratie administrative. Il ne formula aucun voeu sur les paperasses qu'on lui demandait ,et que du reste on ne respectait pas, et il accepta d'avance d'aller n'importe où, anywhere out of the world, au hasard, là où quelque obscur fonctionnaire déciderait de l'envoyer, ne fût-ce que pour boucher un trou.
45
J'ai parlé tout à l'heure de ce que j’appelle son renoncement fataliste, car effectivement il aurait pu, comme moi-même ou la plupart des étudiants d'alors, obtenir un sursis d'incorporation, mais il refusa pour deux raisons: la première, parce que le service militaire étant obligatoire à l'époque, il voulait s'en débarasser au plus vite, et la seconde, parce qu'il hésitait sur le choix d'une carrière militaire. L'Armée, il est vrai, a tenté bien des jeunes ambitieux de César à Bonaparte, sans doute parce qu'elle a parfois un côté prestigieux qui d'ailleurs commence et finit avec l'uniforme dont les femmes ont toujours raffolé. Elles y voyaient sans doute un symbole de virilité, un éternel masculin: le chevalier défenseur du droit, de la veuve, de l'orphelin et de l'opprimé... Toujours est-il que Zarathoustra avait suivi avec moi des cours de préparation militaire qui auraient dû, en principe, faire de lui, d'entrée, un gradé. Mais il se trouva qu'il arriva quelques jours en retard dans son régiment, pour cause de baccalauréat, ce qui le fit repérer tout de suite par la crème des sous-officiers et autres caporaux-chefs de carrière. L'Armée française était si belle, à l'époque, si folklorique et si bien organisée, que le soir même de son arrivée
46
on lui fit faire une marche à pied de plus de vingt kilomètres, sac au dos, et qu'en raison de sa conduite d'ahuri, vu qu'il débarquait juste et à contre-temps, on lui avait rempli son sac de grosses pierres en lui enjoignant de ne pas se laisser distancer par ses camarades, faute de quoi il aurait quinze jours de prison en rentrant au camp. Voici ce qu'il me confia un jour dans une de ses lettres :
"... le soir j 'arrivai complétement crevé par la marche et surtout par les pierres qu'il m 'avait fallu porter en plus du fusil et du paquetage. Je fus aussitôt appelé dans le bureau du lieutenant, en présence de deux sergents et d'un caporal. L'un d'eux sortit une à une les quelque dix pierres de deux ou trois kilos que je portais encore et les jeta une à une sur le plancher en les comptant... elles y étaient toutes. On me traita de tous les noms, mais on m'épargna la prison. J'étais écoeuré à jamais. Parti le matin de chez moi, prêt à faire carrière, j'étais devenu le soir même antimilitariste."
Certes, Zarathoustra avait oublié cet épisode lorsqu'il prit le pouvoir quelques années après. Il s'est refusé à supprimer
47
(A suivre)
Lien pour lire le livre "Zarathoustra 68" en entier:
http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html
Lien sur ma tragédie publiée récemment:
http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm
Pour rester dans la chanson, voici ma reprise de "La chanson de Prévert" de Serge Gainsbourg.
http://teston.centerblog.net/rub-la-chanson-de-prevert-reprise-teston-.html
Bonne lecture et bonne écoute.
Friedrich Nietzsche, l'auteur, entre autres, du livre :" Ainsi parlait Zarathoustra".
Voici la suite, en roman-feuilleton, de mon livre: "Zarathoustra 68, le révolutionnaire" ( écrit en 68, paru en 1999, Michel Teston, ISBN 2-9509937-0-2).
...il a influé sur ses contemporains en étant libre au sens existentialiste du mot.
13
(A suivre)
Chapitre I
L' élève
Zarathoustra, de son vrai nom Charles François Dupuy, naquit le 29 février 1945 en Lozère, de parents paysans plus que modestes. Je crois qu'il sera très utile ici de parler un petit peu de cette véritable terre des hommes qu'est la Lozère ainsi d'ailleurs que l'Ardèche limitrophe que je connais très bien et tout le pays cévenol. Certes, le temps a passé et le machinisme a en partie ravagé ce pays, mais il n'en était pas de même il y a
14
un demi-siècle et plus. Il est bon d'en parler, surtout aux jeunes de ce troisième millénaire, dans la mesure où, comme chacun le sait, la géographie, d'autres diront la sociologie, influence profondément le caractère des habitants. Certes aujourd'hui le relief d'une région nous influence beaucoup moins qu'autrefois dans la mesure où les gens voyagent plus qu'autrefois et où il est courant pour un cévenol ou un Breton d'aller travailler à Paris ou ailleurs. Le concept même de nationalité tend à disparaître du fait de l'augmentation perpétuelle des moyens de communication. Mais, et ici c'est surtout aux jeunes que je m'adresse, il n'en était pas ainsi en ce milieu du XXe siècle. La Lozère était encore un pays dit arriéré, pour ne pas dire un pays de sauvages. Elle était pauvre, désertée depuis longtemps déjà par sa population. On appelait cela l'exode rural. Seuls quelques touristes encore rares, et le plus souvent d'ailleurs originaires du pays, visitaient avec ravissement ces vastes étendues de campagne pas encore frappées par la pollution. Ils goûtaient déjà à ce repos naturel, rousseauiste et idyllique que la Sixième République de Zarathoustra a fini un jour à imposer à tous et pour le bien de tous dans la j oie générale de sa Révolution zarathoustrienne.
15
Quelles sont les caractéristiques de ce pays? C'est un pays souvent montagneux, vallonné, parfois tourmenté et sauvage. En le visitant, on peut voir des régions rocailleuses et particulièrement escarpées. Dans un cadre aussi pauvre, aussi déshérité, comment pourrait-on trouver cette ouverture d'esprit, cette sociabilité, ce goût des relations humaines qu'on trouve chez les habitants des plaines? Mais le Lozérien, tout comme l'Ardéchois, est un homme qui vit en contact direct avec la nature. Il est donc plus intériorisé, plus poète, plus mystique. Plus que tout autre il ressent sa solitude, et il ne peut trouver son idéal qu'en regardant le ciel, souvent d'un bleu reposant. Terrien, devant un horizon obstrué par les montagnes, devant un horizon sans infini, il regarde l'infini du ciel comme le Breton regarderait l'infini de la mer. Mais le ciel lui-même n est pas toujours bleu, il est parfois en proie à des orages d'une violence incroyable, orages qui foudroient les magnifiques châtaigniers séculaires, ces arbres aussi tourmentés et robustes que les habitants eux-mêmes... Ainsi était Zarathoustra...
Sous un pareil climat, dans un pareil paysage, il n'y a plus que deux alternatives pour l'habitant: la croyance en un dieu fort, entraînant la soumission et le renoncement de l'homme
16
face aux éléments, ou bien la révolte aussi brutale et violente que l'orage. Révolte contre Dieu, contre la religion, révolte contre le pouvoir quel qu'il soit, d'où qu'il vienne, car l'habitant des pays déshérités ne peut pas ne pas éprouver à la longue un sentiment de frustration, sentiment qui l'incitera à renverser l'ordre établi.
On sait qu'il y a des départements, notamment ceux du midi de la France, qui, sur le plan historique, ont toujours fait partie de ce qu'on pourrait appeler l'opposition... Inutile de dire que Zarathoustra faisait partie du clan des révoltés. En fait, il avait de bonnes raisons. Outre l'ingratitude du paysage de son hameau d'origine, il fut élevé en effet dans une ambiance particulièrement stricte, rigide, j'allais dire janséniste pour ne pas dire puritaine. Ses parents qui, comme tous paysans qui se respectent, étaient des croyants convaincus, eurent l'idée, bonne ou mauvaise, de l'envoyer en pension chez les curés pour employer l'expression consacrée, si on peut dire.
Il faut avouer qu'il fallait être particulièrement docile, àl'époque, pour ne pas se révolter contre une discipline de fer qui rappelait celle de l'Armée de cette époque, en pire, car outre l'obéissance purement physique, s'ajoutait l'obéissance morale,
17
l'endoctrinement. Aux punitions corporelles s'ajoutaient des sanctions morales comme la menace de l'Enfer, le péché mortel et des privations en tout genre, allant parfois contre nature, en ce qui concerne les femmes par exemple qui étaient en horreur chez les religieux d'alors, puisque bien sûr, l'enfance et la jounosse dc Zarathoustra se passèrent avant le célèbre Concile de l'Église, Vatican Il.
Cette soumission forcée à l'Autorité entraîna chez cet esprit méditerranéen particulièrement épris de liberté, un refoulement aussi puissant qu'incroyable aujourd'hui, refoulement auquel il essaiera plus tard d'échapper, notamment le jour où il sera délivré du pensionnat qu'il appelait ironiquement le purgatoire. Et c'est sans doute en voulant se libérer de ces chaînes fabuleuses qu'il devint le grand révolutionnaire que l'on sait.
Quelle fut donc son enfance? Eh bien! je dirais que son enfance fut des plus décousues même si elle ne fut pas des plus mouvementées dans un pays aussi stable et traditionnel.
Son père, qui avait été militaire avant de redevenir paysan, fut appeler à changer souvent de villes et de garnisons. Il y a
18
donc toujours eu en lui, ce me semble, ce double aspect quasiment schizophrénique ou, si on préfère, cette double postulation baudelairienne qu'il conservera jusqu'à la fin: un côté voyageur aventurier, amené à s'adapter sans cesse à toutes sortes de circonstances, et un côté prudent, terrien, pragmatique, fait de bon sens paysan. Je dirais qu'il y avait en lui une puissante dose de folie, compensée par une non moins puissante dose de raison. C'est sans doute ce bon sens qui explique ou justifie sa carrière, très courte il est vrai, de fonctionnaire, car n'est-ce pas une des grandes caractéristiques du fonctionnaire que cette recherche de la sécurité, cette attente et ce goût prononcés pour la retraite?
Certains, parmi ses ennemis, ont vu un paranoïaque en Zarathoustra. Sans doute n'ont-ils pas vu le fonctionnaire timoré et gratte-papier qu'il était, ce petit bibliothécaire qui n'est pas sans rappeler un certain Mao Tsé-toung.
Mais revenons à l'élève que fut Zarathoustra... Il semble évident qu'un enfant ballotté de ville en ville devienne un mauvais élève par la force des choses. Comment faire des études suivies en changeant chaque année ou presque d'établissements scolaires et de professeurs? C'est quasiment
19
impossible, surtout chez un sujet hypersensible qui était loin de trouver tout le confort voulu et le climat psychologique nécessaire en rentrant chez lui le soir pour faire ses devoirs. Quelle différence, en vérité, avec tous ses camarades, dont j’étais, qu’il traitait volontiers et avec mépris de fils à papa et dont la réussite scolaire ne cachait en aucue façon la médiocrité.
De tous ces changements, il en résulta une inadaptation systématique aux études et, plus tard, à la vie en général. Je tiens à souligner ici l'importance de cette inadaptation, car elle est selon moi, une des conditions "sine qua non" du personnage révolutionnaire qu'il fut.
En effet, me disait-il, il faut que le révolutionnaire soit un inadapté, comme il faut qu 'il soit, en tout et pour tout, une exception, un homme ayant des idées originales sur tout.
A mon avis, c'est grâce à cela en effet qu'il sera obligé de méditer profondément sur sa condition particulière et, par extension,sur la condition humaine en géneral. Qu'est-ce qu'un génie comme lui, qu'est-ce qu'un révolutionnaire, sinon un
20
homme qui a repensé le monde et la vie en partant de zéro et d'une manière tout à fait nouvelle, j'allais dire tout à fait naïve?
Je n'ai pas eu la chance de connaître Zarathoustra dans tous les établissements qu'il a fréquentés, mais seulement dans le pensionnat dont j 'ai déjà parlé plus haut et auquel il est resté quelques années avec moi.
Que dirais-je de lui en tant que camarade, sinon qu'il m'a toujours fait l'impression d'être un individu particulièrement intelligent en dépit de son effacement. Mais s'il était particulièrement intelligent, il convient de faire remarquer toutefois qu'il était alors plutôt timide et d'une légendaire paresse, donnant à ses camarades l'impression de ne jamais travailler. Je préfère le terme de paresseux à celui de fainéant car, à mon sens, il faisait quand même toujours quelque chose, même si ce n'était pas ce qu'on lui demandait ou ce qu'on aurait normalement attendu de lui. J'ajouterais que ce qui m'a toujours déconcerté en lui, c'était son caractère de perpétuel dilettante qui masquait pourtant une grande profondeur. On avait toujours l'impression qu'il faisait ce qui lui plaisait et uniquement ce qui lui plaisait, comme si l'instruction n'avait été pour lui qu'un plaisir hédoniste, un luxe baudelairien, au
21
lieu d'être un devoir austère, un travail fastidieux. Ainsi, s'il adorait les cours de littérature et les cours de philosophie, il avait une aversion congénitale pour tout ce qui était mathématique et technique. Etait-ce qu'il n' avait pas la bosse des mathématiques, ou bien était-ce pure négligence, pur je-m’en-fichisme comme disait notre professeur? Je pencherais pour la seconde hypothèse. Le fait est, en tout cas, tout cas, qu’il avait des vingt sur vingt en géométrie et des zéros en algèbre puisque là, il rendait sa feuille blanche. Puis, en classe de seconde, c'est-à-dire le jour où le professeur leur annonça joyeux, qu'à partir d'aujourd'hui l'algèbre et la géométrie ne feraient plus qu'un et fusionneraient, il n'eut plus que des zéros en mathématiques et ne cessa plus de rendre sa feuille blanche. Comme Si une allergie soudaine s'était emparée de lui. Ce dilettantisme allait encore plus loin: non seulement il avait en horreur les mathématiques et les matières qui de près ou de loin s'y rattachaient, comme la physique ou la chimie, mais mème des matières comme les langues vivantes, la géographie, etc. lui semblaient rébarbatives. Là encore, il ne choisissait que ce qui lui plaisait. Il était incapable d'apprendre les dates ou la composition des coalitions alliées contre l'Empire mais, par
22
contre, il en savait plus que n'importe qui sur la vie et les batailles des maréchaux de Napoléon. Il savait tout sur ce qu'on pourrait appeler les dessous de l'Histoire, qui ne sont pas consignés dans les manuels scolaires et qui sont souvent très importants. Son hypersensibilité faisait que seuls les faits qui semblaient le concerner directement attiraient et retenaient son attention, mais alors, pour ce qui l'avait touché, il faisait montre d'une mémoire extraordinaire.
Personnellement, je n'ai jamais bien cru à cette mémoire que nos camarades qualifiaient d'extraordinaire, car je n'oublie pas qu'il lui était difficile d'apprendre les vers qu'on lui donnait parfois en guise de punition. Je pense plutôt que sa pseudo mémoire légendaire était très sélective et nous étonnait surtout par le bon usage qu'il en faisait. Ce qu'il retenait, lui, ce n'étaient pas les fariboles, les calembredaines et les billevesées, mais ce que Rabelais aurait appelé la substantifique moelle des choses. Il nous surprenait par les choix auxquels avait procédé sa mémoire, par son éclectisme en général. Sa mémoire semblait procéder par associations d'idées toutes plus riches et plus profondes les unes que les autres, car voici à peu près ce qu'il me disait un jour:
23
"On me dit que je suis très cu/tivé et pourtant je lis peu, ou plutôt lors que je lis je lis très vite, en diagonale, en sautant tous les passages qui ne m 'intéressent pas. Moins je lis, et p/us j 'assimile. Je ne néglige aucun moyen pour apprendre ou me cultiver. Je retiendrai facilement telle ou telle pensée que j 'aurais trouvée dans le journal, au cinéma, à la radio, à la télévision ou ailleurs. Je suis dans une sorte de transe lorsque je lis et je retiens telle pensée sans même la relire, machinalement, pour ainsi dire sans m 'en apercevoi,; uni quement parce qu 'elle m 'a plu, et des années après, alors que je ne l'attends pas, par association d'idées ou lorsque les circonstances s’y prêteront ou le demanderont, je sortirai de derrière les fagots cette pensée que je ne croyais pas avoir retenue, et même je me souviendrai quel en est l'auteur et le livre et la page où elle se trouve."
En classe, il avait un comportement singulier. Il rêvait toujours. Son esprit semblait toujours vagabonder ailleurs. Il lui arrivait de regarder le professeur dans ses explications sans l'écouter le moins du monde, et vice-versa. C'était en effet au
24
moment où il semblait le plus attentif qu'il ne l'était pas du tout. Il était ailleurs, même s'il regardait le nez, la bouche ou les yeux du professeur, s'il observait ses tics ou je ne sais quoi encore. Il réfléchissait, par intuition il pénétrait au plus profond de l'individu, le déshabillant, le jugeant ou le jaugeant sans faille et sans rémission, ou encore il pensait au surnom qu'il allait donner au professeur en question. Je me souviens qu'il me disait encore:
"C'est formidable, mais jamais je ne pourrai me fier aux apparences. Je suis peut-être timide mais dans le fond, personne ne m 'impressionne. Les maniftstations de supériorité ne marchent pas avec moi. On peut bien me dire qu'on a la légion d'honneur, qu'on est président de ceci ou de cela, qu'on est richissime et célèbre, docteur ou agrégé, cela ne me fait ni chaud, ni froid. Serait-on Président de la République que je manquerais sans doute de respect. Non! je ne vois jamais que les apparences; je pénètre tout de suite au fond de l'homme; je dirais même que je vois tout de suite 1 'homme intime, l'homme privé, tel qu 'il est, mis à nu, avec ses vices et ses défauts, celui qui pisse et qui chie comme tout le monde et qui a beau être
25
orgueilleux. Par ailleurs, je me sens plutôt rempli de compassion et d'admiration pour le clochard, le gars qui balaie les rues et dont je ne peux soutenir le regard, tellement je le sens, lui, spirituellement supérieur à moi. J'ai de l'estime pour lui et j'ai l’impression de le comprendre en retrouvant en lui un certain aspect de moi-même. Avec moi, me disait-il, la mystification, la frime, 1'esbroufe, ne sont pas possible, car je ne joue pas le jeu social qu’on attend de moi, quitte à ne pas être sociable. L 'homme mérite mieux que ça. Je ne veux pas jouer le jeu de l'idéologie dominante, je suis en hors-jeu, je suis irrégulier. Parfois je me demande si les gens ne me reprochent pas, plus ou moins inconsciemment, et pour ainsi dire machinalement, de trop les comprendre, de trop voir leurs points faibles et leurs vices cachés qu’ils s’ ingénient à masquer pour donner le change. Ils ne me pardonnent pas de les démasquer en quelque sorte. Mais je les vois, sans le moindre étonnement déballer l’un après l’autre tous leurs mécanismes de défense...
Vois-tu, mon cher Duchmol, me disait-il, attaque donc la personne dans ce qu'elle a de plus intime, et aussitôt tu la verras dévoiler maladroitement ses batteries, au point qu 'elle en deviendra ridicule et que c 'est toi qui la
26
commanderas. Le paradoxe fait partie de la psychologie humaine. On cherchera à te dérouter en te montrant un chemin contraire et inattendu, mais je te le dis: il ne faut pas se laisser duper. Tout le monde sait par exemple que les pseudo don juan sont des impuissants autjentiques, que la plupart des putains sont frigides, qu’on a vu des poliomyélitiques ou des rachitiques devenir des chan pions de sport, que des bègues. comme Démosthène sont devenus les plus grands orateurs de leur temps, que des gens horribles comme Mirabeau ont été de célèbres séducteurs. Oui, tout cela fait partie des paradoxes de la nature humaine, et il ne faut surtout pas se fier aux apparences bien que, ou même parce que, l’ hypocrisie règne dans nos sociétés".
J'ai toujours pensé qu'il y avait en lui un côté vedette de musie-hail, un aspect charlatanesque, exhibitionniste. En fait, je crois qu'il y a toujours eu en lui cet égocentrisme qui est l'apanage des enfants gâtés. C'est ainsi qu'en classe, qu'il fût premier ou dernier, il fallait toujours qu'il se mette en évidence. Il ne tenait pas en place. Sans arrêt, il fallait qu'il gratte quelque chose, qu'il parle à son voisin ou qu'il dise une bêtise pour faire
27
rire toute la classe. C'était en quelque sorte un cancre, mais un cancre doué. Je vous relaterais une petite anecdote que je trouve assez significative en ce qui concerne son caractère...
Le professeur aimait qu'au sortir de la classe on laissât les pupitres propres, et Zarathoustra le soupçonnait même de les fouiller pendant les récréations. Aussi un jour eut-il l'idée de laisser sur son bureau un petit bout de papier qu'il eut même soin de coller avec un ruban adhésif. Naturellement, pendant la récréation, le professeur alla droit sur le papier collé sur le bureau... On imagnine toutes les difficultés qu'il eut pour l'enlever et ce que fut sa surprise lorsqu'après tant de peine et de mesquinerie il put lire sur le revers du papier ce que Zarathoustra y avait écrit au préalable, à savoir: la curiosité est un vilain defaut.. Après la récréation le professeur fit appeler Zarathoustra par mon intermédiaire, mais je dois dire qu'il se montra beau joueur et sans doute avait-il raison car il n'aurait pas été bon d'avoir les rieurs contre lui, et il se contenta de dire à mon camarade: "Alors, tu m'as bien eu!" Et de ce jour-là naquit comme une amitié entre le professeur et son élève.
Ainsi fut l'élève Zarathoustra: tantôt le chou-chou des
28
professeurs, tantôt au contraire, la tête de Turc, selon la matière enseignée et selon aussi la sympathie ou la haine qu'il déclenchait. Mais n'est-ce pas un des propres du génie que d'obliger les gens à prendre position, en les meffant brutalement face à leurs responsabilités et en les obligeant à se découvrir eux-mêmes, tels qu’ils sont véritablement, bons ou méchants, selon le cas?
En ce qui me concerne, Zarathoustra m'a toujours semblé sympathique. Je n'ose pas dire, et j'ai tort, qu'il m'est parfois apparu comme une sorte de saint en son genre, un rédempteur prenant en charge la misère des autres. Mais il est évident qu'il ne suffit pas d'être sympathique ni même d'avoir un don de séduction pour être exempt de la jalousie des autres, au contraire même, et c'est pourquoi à mon sens, Zarathoustra a toujours eu des ennemis: les uns parce qu'ils étaient jaloux, et les autres parce qu'ils ne le comprenaient pas, dépassées et déconcertés qu'ils étaient sans doute par les revirements, les paradoxes et les multiples facettes de ce personnage extraordinaire que par la suite l'Histoire a consacré.
Certes, il n'a jamais été aussi compris que ce qu'il aurait dû l'être tout au long de sa vie, mais je pense personnellement que
29
cette incompréhension des autres a débuté très tôt, sur les bancs mêmes de l'école. Rares sont les professeurs qui ont senti en lui ces possibilités immenses qu'il sut si bien affirmer par la suite. Je ne crois même pas me tromper en disant qu'aucun professeur de l’enseignement secondaire ne l'a jamais encouragé. Allez donc faire comprendre à un professeur des années soixante qu'un élève récoltant des zéros en mathématiques n'est pas forcément un crétin! Il est évident qu'un cas semblable nous étonnerait beaucoup moins aujourd'hui, encore que le génie suive des voies obscures, comme on peut le vérifier grâce à nos tests et à nos moyens d'orientation. Combien de fois Zarathoustra ne fut-il pas qualifié d'élève médiocre! O ironie de l'Histoire qui montre bien à quel point l'Enseignement de l'époque était inadapté! Qui, je vous le demande, était le plus médiocre du professeur ou de l'élève? Nous voyons bien au contraire que c'est le propre des médiocres que de traiter de médiocres ceux qui ne le sont pas.
Cet égocentrisme de Zarathoustra, cette présence extraordinaire qu'il avait, faisaient qu'il n'y avait finalement plus que trois personnes en classe: le professeur, lui, et le reste
30
de la classe. Les élèves, quant à eux, regardaient tantôt le professeur officiel, tantôt Zarathoustra, le professeur officieux, et ils étaient maintes fois amenés à prendre parti pour l'un au détriment de l'autre. Ce qui est certain en tout cas, c'est que dès cette époque Zarathoustra avait déjà une influence considérable sur ceux qui l'approchaient. Je pense aussi qu'en se mettant ainsi en évidence il acquérait peu à peu cette psychologie des foules et de la société en général, cette étonnante psychologie du grand chef qui devait faire de lui par la suite le meneur d'hommes que nous avons connu. Son influence et son ascendance étaient telles que certains de ses camarades allèrent jusqu'à lui reprocher d'avoir été à l'origine de leurs échecs aux examens, tant, soi-disant, il avait su capter leur attention tout au long de l'année. Ils avaient été comme hypnotisés, et ce qui finissait de les écoeurer, c'était de constater qu'en dépit de sa paresse et de sa dissipation, Zarathoustra réussissait tant bien que mal à ses examens pendant qu'eux ils échouaient.
Que pourrais-je dire encore de mon ancien camarade? Qu'il n'aimait pas les sports à une époque où il était de bon ton d'aller au stade, ou mieux encore de regarder un match à la télévision, dans ses pantoufles de préférence? Je pourrais donner quantité
31
de petits détails concernant l'élève Zarathoustra, mais ils ne nous apporteraient pas grand-chose. Un de ses traits de caractère c'était son sens de l’humour qu'il avait très prononcé. Il adorait les calembours, et plus ils étaient, comme on dit, tirés par les cheveux, et plus ils lui plaisaient. Il était imbattable dans ce domaine et il avait toujours la réplique facile avec le mot qui éventuellement blesse ou foudroie l'adversaire. De tempérament plutôt lymphatique, il avait toujours une incroyable vivacité d'esprit, et son physique lui-même était celui d'un nerveux ou d'un faux calme. Ses réflexes étaient extrêmement rapides quand il le fallait, quoiqu'en règle générale il restât, en tout et pour tout, un intellectuel aux réactions d'autant plus réfléchies et justes qu'elles étaient rapidement mesurées et appréciées par un esprit au caractère psychologiquement secondaire.Humoriste et ironique, il savait aussi être comique parfois, voire bouffon, au milieu d'une société donnée. Semblable en cela à un caméléon, dans une assemblée, quelle qu'elle fût, il prenait toujours la couleur du milieu ambiant, sachant parfois se tenir coi pour ne jamais dépareiller. Je crois que cette sensibilité à un milieu donné était une des raisons grâce auxquelles il savait
32
d'un simple geste mettre toute une foule de son côté en s'attirant sa sympathie.
Extrêmement spirituel et gai avec les personnes qu'il connaissait bien, il était pourtant d'une froideur glaciale avec les gens qu'il ne connaissait pas. Il ne se livrait pas facilement, et surtout lorsqu'il était seul il semblait profondément méditahf, sinon inquiet. C'est d'ailleurs là un des traits de son caractère que ce goût marqué pour la solitude. On a souvent parlé de la solitude de Bonaparte. Je crois qu'il y aurait un intéressant parallèle à faire entre les deux hommes, notamment en ce qui concerne les élèves qu'ils furent tous deux, parallèle qu'on a déjà fait du reste dans de nombreux ouvrages, mais jamais d'une manière systématique. On dira ce qu'on voudra mais il n'y a pas de grandeur sans solitude. L'homme ne peut grandir et se construire que dans la solitude. J'ai pu constater quant à moi, que toutes les grandes réussites humaines ont commencé par la solitude, et même que la grandeur fut proportionnelle à la solitude endurée. Certes, l'homme est un animal social, mais un animal qui a besoin de s'isoler de temps en temps comme le font d'ailleurs la plupart des animaux qui vivent en groupes à la période des amours. Les autres ne peuvent pas assumer votre
33
propre vie, les autres ne peuvent pas tout faire ni tout décider àvotre place. Il y a des choses que vous ne pouvez faire que vous-mêmes et, si parfois vous cédez à des conseils ou à des influences qui contrarient vos projets, c'est alors que vous le regreffez. L'homme reste seul pour ce qui concerne l'essentiel de sa destinée, et en définitive, il n'y a que ce qu'il réalise dans sa solitude qui contribue à le grandir. Certes, l'homme est fait pour servir ses semblables, certes, il est bien de travailler en groupe, mais le travail qui en définitive comptera le plus, c'est celui qui creusera l'écart, celui qui fera la différence entre la médiocrité et le talent, bref! c'est celui qui aura été fait dans la solitude créatrice. Ainsi un homme, qui dès le départ a de l'ambition, deviendra forcément tant soit peu un solitaire.
Et ainsi fut Zarathoustra. Il se détacha systématiquement de ses camarades pour suivre un chemin différent, un raccourci qui lui fit gagner la course de la vie et du pouvoir. Il prit de gros risques, mais ils furent payants. Son ambition l'amena devant un choix perpétuel, et il s'aperçut bien vite qu'on ne pouvait pas jouer à la fois au chat et à la souris, qu'on ne pouvait pas s adapter pleinement à une société si c'était pour la quitter ou la trahir à volonté, et c'est pourquoi, à mesure qu'il grandissait, il
34
se tenait de plus en plus à l'écart de ses camarades qui finirent bientôt par le surnommer: "Special course". Ainsi, il passait peut-être pour un sauvage ou un misanthrope, mais cette solitude systématique lui permettait d'être incroyablement libre et disponible et surtout de ne jamais perdre son temps, l'employant toujours au mieux et à sa guise. Soyons juste: que de temps ne perd-t-on pas dans la société à s'attendre les uns les autres, que de concessions n'est-on pas obligé de faire? Chez Zarathoustra, rien de tout cela. Il essayait de faire ce qu'il voulait où il voulait, quand il voulait. Il est difficile d'imaginer quelqu'un de plus libre, et cependant, personne n'a autant souffert que lui de cette impression d'emprisonnement que ressent tout être épris de liberté.
"Je n'ai qu'une hâte, disait-il, c'est d'organiser mon temps à ma guise sitôt le travail fini. Pour moi, le travail a toujours été synonyme de contrainte. Je sais que c’est une contrainte indispensable, mais je ne suis pas de ceux qui s'adaptent à la contrainte et qui essaient de trouver leur joie dans le travail. J'ai toujours séparé le travail de mon travail, car mon travail à moi n'est pas une contrainte, mais une liberté, une façon de
35
vivre, une philosophie, de ltépicurisme, du dilettantisme, quelque chose de tout à fait différent d'un vulgaire gagne-pain."
Voilà bien le mot lâché, à mon sens: dilettantisme. Oui, Zarathoustra fût un dilettante dans le sens le plus noble du terme, Car son dilettantisme a atteint un summum, une perfection. Oui, il est encore vrai que tout ce qu'il a fait il l'a plus ou moins fait par plaisir. Mais il ne faut pas oublier que cette recherche du plaisir était arbitrée par un esprit particulièrement éclectique et avisé. De ce fait, loin de s abaisser, de se ravaler au rang des bêtes par le plaisir, il s'est au contraire élevé jusqu'à un point où personne n'a pu le rejoindre. Je sais par exemple qu'il préférait souvent aller au cinéma que lire un livre, si beau soit-il, et il reconnaissait lui-même que ce faisant il cédait à la solution de la facilité, encore que les films qu'il allait voir flissent particulièrement valables, à une époque où la télévision était encore un luxe.
"Qu'est-ce que tu veux, sacré Duchmol, me disait- il, l'image est là qui nous prend bien plus que ne le ferait un livre,
36
d'autant plus qu’elle est aussi parlante. De nos jours, les gens n'ont plus le temps ni la patience de se plonger dans des bouquins de mille pages, comme on le faisait du temps de Balzac, de Dumas ou de Dostoïevski. Veux-tu même que je te dise autre chose? Eh bien! le théâtre lui aussi est foutu, depuis l'arrivée du cinéma. Il se cherche sans arrêt, et pour cause, en fait il est dépassé, car le cinéma parlant lui a pris tout ce qu’il avait, et il y a même ajouté quelque chose. Dis-moi, quelle est la pièce qu'on ne peut pas porter à l'écran? Il n'y en a pas. Quel est le film qu'on ne peut pas jouer au théâtre? Presque tous. Désormais, quoiqu’ il fasse, le théâtre sera toujours le parent pauvre du cinéma, bon pour des auteurs, des metteurs en scène ou des acteurs qui n'ont pas le sou. Il n'attirera que quelques bourgeois snobinards. Pris en sandwich entre le cinéma et le music-hall, il est complétement foutu, complétement phagocyté".
Je me souviens que je n'étais pas d'accord avec l'opinion de mon camarade. Je pensais quant à moi que le théâtre existerait toujours. Il fallait simplement inventer une forme d'expression différente qui tînt compte de la révolution cinématographique,
37
un peu comme ces peintres qui inventèrent le fauvisme ou l'impressionnisme après l'apparition de la photographie. Et, si je puis me permettre, je dirais que, pour une fois, l'histoire m'a donné raison, comme elle a donné tort à mon illustre ami, même si le cinéma, à travers la télévision, a pris au fil du temps un rôle de plus en plus grand dans la société. Quoiqu'il en soit, Zarathoustra avait bien compris son époque. De nos jours, dans notre civilisation de loisirs, tout le monde s'adonne plus ou moins à la facilité et au dilettantisme zarathoustriens, c'est-à-dire en fait à un ensemble de connaissances ou, si on préfère, à la seule et vraie philosophie qui soit, celle qui concerne l'art de bien vivre sa vie de tous les jours, puisque comme vous le savez, tout comme César, Zarathoustra a laissé toute une oeuvre de philosophie, en complément de sa vie d'homme politique.
38
Lien pour lire le livre "Zarathoustra 68" en entier:
http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html
(Fin du chapitre. A suivre)
Lien sur ma tragédie publiée récemment:
http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm
Photo montage de l'auteur
J'ai écrit ce petit livre (130 pages) de politique-fiction en 68 alors même que j'étais étudiant contestataire à la faculté de lettres de Nice. Même si j'en ai écrit la moitié pendant les Evénements, je l'avais commencé un ou deux mois avant alors même que rien ne prévoyait cette petite révolution estudiantine puis ouvrière à laquelle j'ai assisté et participé et que j'ai trouvée pour ma part très sympathique à l'époque et un peu loin de la récupération qu'on a voulu en faire par la suite. Je demanderais au lecteur de lire au deuxième degré les prétendues dates de ce récit de politique-fiction.
Pourquoi ce titre? Eh! bien, tout simplement parce qu'à l'époque je venais juste de découvrir un livre, hors de mon programme d'étudiant, qui m'avait enthousismé : "Ainsi parlait Zarathoustra" de Friedrich Nietzsche. Un livre exceptionnel qui conjugue à la fois la poésie et la philosophie, et où on trouve un style et un souffle incomparables, que je qualifierais de bibliques, en même temps que des pensées profondes dignes de Blaise Pascal.
J'ai l'intention de publier intégralement mon livre sur le Net, en plusieurs fois et sur plusieurs semaines. A la fin, d'un seul clic, le lecteur pourra lire le livre en entier comme il l'a déjà fait, ou peut encore le faire, pour ma tragédie: "Les templiers". Donc il paraîtra comme un roman-feuilleton à suivre. Voici les premières pages. Bonne lecture si le coeur vous en dit.
Copyright 1999, Michel TESTON
I.S.B.N. 2-9509937-0-2
ZARATHOUSTRA 68
LE REVOLUTIONNAIRE
PREFACE
En guise d'introduction je voudrais dire au lecteur que j’ai écrit ce petit livre atypique avant pendant et après mai 68, alors que j'étais moi-même étudiant en lettres.
Cela permettra éventuellement de situer cette oeuvre qui est finalement un témoignage au second degré de ce que fut cette époque et de ce qu'on pouvait penser ou ressentir en ce temps-là.
Je publie cet écrit seulement trente ans après car je n 'ai jamais pu le glisser, le joindre ou l'incorporer dans un seul de mes ouvrages. En effet ce n'est pas de la poésie, ce n'est pas du roman ni même une nouvelle; ce n'est pas non plus un essai ou un texte philosophique, encore moins du théâtre ce
7
n’ est pas non plus un roman policier, ni un roman de science-fiction; ce n’est pas encore de la politique-fiction, même si ça y ressemble fort. Au dernier moment je lui ai donné la forme d'un discours, mais même ce discours est atypique.
En le mettant au propre j’ai changé quelques mots par-ci par-là, ou quelques dates: par exemple le discours est censé être prononcé en 2029 au lieu de 1999. Cela afin de le réactualiser en quelque sorte en ne le situant pas dans un futur conditionnel devenu entre-temps passé simple, bien que je cherche toujours à être intemporel dans mes oeuvres. Mais en gros, je n'ai rien changé à ce récit.
Pour moi personnellement, c'est aussi un témoignage, un souvenir de ma jeunesse. En tant qu'étudiant, et surtout en tant que petit bibliothécaire à Nice et à Paris, j'ai été un témoin priviligié plutôt qu'un acteur de cette époque-là. Par exemple je ne ratais aucune A. G. (assemblée générale) dans les amphis (amphithéâtres) où on débattait sans cesse de choses et d'autres nous concernant.
De suite après les événements proprement dits j’ai demandé ma mutation à Paris, car je pensais que mai 68 n'était pas fini et qu 'on verrait mieux la suite des événements dans la capitale.
8
Jeune écrivain plein d'ambition, je pensais aussi qu 'à Paris je trouverai un grand éditeur. Mais sur ce plan-là ce fut un échec. Sans doute parce que j'étais trop timide, je n'y ai jamais rencontré un seul éditeur. Par ailleurs, les événements de mai 68 ont continué les années suivantes mais sont allés en décroissant. Toutefois, on a assisté à ce que j'appelle la soixante-huitisation progressive de toute la société.
Pour ma part, confronté directement au problème de l'ordre, en même temps qu'au problème de la contestation, car j'étais quasiment un pion dans les B.U. j’ai vu rapidement ce que c'était que de ne pas pouvoir faire respecter l'ordre. Par exemple, on a de la peine à l’imaginer aujourd'hui où on fait la chasse aux sorcières dès qu'un quidam est surpris en flagrant délit de tirer une goulée dans un lieu public, mais la Bibliothèque était perpétuellement noire de fumée, tellement les étudiants fumaient, et ce, malgré l'interdiction, ou peut-être grâce à elle, par esprit de contradiction.
Finalement de contestations en contestations, la société s'est lentement délitée, sinon effondrée. Le crime généralisé par laxisme et démagogie a succédé au crime par autoritarisme fascisant. On est tombé d'un extrême dans l'autre, de Charybde
9
en Scylla.
Même en tant que contestataire soixante-huitard, j'espère qu'un jour la société retrouvera sinon toutes ses anciennes valeurs, du moins ses valeurs traditionnelles qui valaient, qui valent et qui vaudront toujours la peine d'être gardées, ce qui n'empêche pas, à mon sens, la contestation permanente, c'est-à-dire le mouvement et le progrès... mais encore faut-il un point d'appui, afin que tout ne s’effondre pas au fur et à mesure qu’on construit, afin qu'on puisse s'appuyer sur autre chose que sur du vent et de fausses promesses. Les concepts de droite et de gauche sont débiles: tout homme est à la fois un progressiste et un conservateur. Le problème n’est pas là, il est plutôt dans le respect de la loi car la loi existe dejà, mais on ne l'applique pas parce de nos jours plus personne ne la respecte et plus personne n’est capable de la faire respecter.
M. T.
10
A l’occasion du transfert des cendres de Zarathoustra au
Panthéon, voici le discours intégral prononcé par Jacques
DUCHMOL, de l'Académie française.
Paris, le 3 février 2029
A l'occasion du transfert des cendres au Panthéon et du vingtième anniversaire de la disparition de Charles François Dupuy, dit Zarathoustra, sa Majesté le roi Henri V, ici présent, m'a fait l'honneur de me demander de prononcer cet éloge qui serait en même temps une courte biographie du dernier Président de la République, cet homme exceptionnel que j'ai eu la chance de connaître d'une manière assez intime, aussi bien que professionnelle, puisque, comme vous le savez, il
11
m'avait demandé de travailler à ses côtés pour la grandeur de la France, comme il disait, et je dirais même plus, pour la grandeur de l'Humanité, quand on sait toute l'influence que Zarathoustra a pu avoir au-delà de nos étroites frontières.
Le temps passe vite, hélas! et bien que les Français aient la mémoire courte, je suis quant à moi persuadé que nous manquons encore de recul et d'objectivité en ce qui concerne la dernière Révolution et que nous subissons encore trop l'influence des récents événements pour pouvoir porter un jugement tout à fait sain et valable devant l'Histoire.
La Sixième République qui se confond, dès son origine, avec l'apparition sur la scène politique de Zarathoustra, ne semble pas, en effet, dans l'état actuel des choses, être remise en question. Non! je veux simplement apporter un témoignage personnel, subjectif même peut-être, de l'homme que j 'ai connu et des rares événements auxquels il m'a été donné d'assister en sa compagnie.
Aujourd'hui encore, que connaît-on de lui? Pas grand-chose finalement. Il est déjà entré dans la légende et son mythe a
12
submergé sa personnalité. On ne voit en lui que le personnage politique et historique.
Dans cette petite étude, je voudrais au contraire mettre l'accent sur ce que fut l'homme pour ses familiers dans sa vie quotidienne. Moi qui l'ai connu dans sa jeunesse, je voudrais expliquer le conditionnement auquel il fut soumis, la naissance de sa personnalité, et par-là même, aider à mieux comprendre sa vie. J'insisterai davantage sur le poète qu'il y avait en lui et sur le philosophe authentique qu'il était. J'essaierai de montrer la psychologie du personnage en montrant à quel point il a été déterminé, dans le sens tainien du terme, et à quel point aussi il a influé sur ses contemporains en étant libre au sens existentialiste du mot.
(A suivre)
Lien pour lire le livre "Zarathoustra 68" en entier:
http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html
Lien sur ma tragédie publiée récemment:
http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm
Ma reprise de "Nous deux" ci-dessous :
http://teston.centerblog.net/rub-nous-deux-caussimon-ferre-cover-teston-.html