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Par Michel, le 23.11.2024
comment vas-tu michel ? http://patrici a93.centerblog .net
Par patricia93, le 20.11.2024
merci, petite soeur! j'ai quatre-vingts ans cette année, tu vois comme le temps passe! on se fait traiter de p
Par michel, le 14.11.2024
bonjour petit frangin d,une autre vie , j,espère que ce message te trouvera en meilleur santé et que cela
Par +veronique+, le 31.10.2024
merci beaucoup, petite soeur véro. je ne vais pas très bien je vais peut-être entrer dans une maison de retrai
Par teston tramontane, le 29.10.2024
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Date de création : 27.01.2012
Dernière mise à jour :
26.07.2024
379 articles
© Teston (photo) le village d'Antraïgues (Ardèche).
Le vent dans les cyprès Michel Teston (14)
(N.B. Pour lire le roman en entier, cliquer sur mon blog dans la colonne de droite: "Le vent dans les cyprès" et attaquer l'histoire au début, chapitre 1)
CHAPITRE XIV
dénouement
Comme c'était la fin de l'après-midi Jean rentra lentement chez lui pour manger avec la mamet...
- Alors, finalement, qu'est-ce que tu vas faire, lui
dit-elle ?
- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?
- Tu ne restes pas au pays ?
- Tu rigoles, non ? Je retourne à Paris.
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- Quand ?
- Après-demain. Je serais bien parti demain, mais j'irais à l'enterrement de la Marinette...
- Tu serais bien, pourtant, ici... Tu ne veux pas vendre la propriété, au moins?
- Non, non, il n'en est pas question. En tout cas, ça ne presse pas.
- Alors, tout va s'abolir...
- Hop ! ça m'est tout à fait égal... La terre, on n'y gagne pas sa vie aujourd'hui... moins que jamais. La vie de paysan est de plus en plus intenable; c'est bon pour les clochards et les hippies... Bientôt les bois de châtaigniers seront comme le bois de Boulogne : on y viendra pour s'y promener, pour voler quelques châtaignes; les autorités donneront raison aux voleurs : c'est pas pour deux ou trois paysans qui restent !... D'ailleurs la forêt appartiendra aux flics et aux fonctionnaires ; les gens seront plus ou moins expropriés... Tu comprends, mamet,la civilisation n'est plus la même... C'est la fin d'une époque...
- Ah ! si ton pauvre père voyait tout ça!
— Hé ! oui, je sais... Mais la mort du père, c'est la fin d'une époque, d'une civilisation... C'est trop tard maintenant : on a atteint le point de non-retour... Papa était le dernier des derniers... Et toi, qu'est-ce que tu vasdevenir ? J'espère que tu ne languiras pas trop, toute seule ?
- Non... tu me manqueras bien un peu, mais je ne languis jamais à la campagne... Moi je suis née ici...
- Eh bien ! tant mieux car je me faisais du souci pour toi...
- Tu reviendras bien quand même, de temps en temps ?
- Oui, sans doute, comme ça, en touriste...
Jean se coucha sans histoire. Il avait beaucoup marché.Il s'était bien oxygéné... Il s'endormit comme un bloc. A présent, il avait l'impression de s'être retiré une épine du pied car sa décision était prise : il retournerait à Paris sans plus attendre. Tous les changements qui s'étaient produits en quinze ans l'avaient écœuré... La vision de Jacky, son copain, cette épave, et la mort de Marinette l'avaient renforcé dans l'idée que rester au pays, c'était choisir le naufrage... Le pays était bien mort et ses us et coutumes avec. Une autre époque commençait maintenant : le temps des vandales et de la violence. Il ne fallait surtout pas s'attacher à ce pays mort et sans âme, qui perdait toute son originalité et qui devenait ni plus ni moins qu'une banlieue. Il était également malsain de s'attacher à ses habitants, aux derniers survivants qui ne pouvaient que vous entraîner avec eux au fond du gouffre... Adieu le père, adieu Jacky et Marinette...
Le lendemain il passa toute la matinée à lire, se réservant pour sa sortie de l'après-midi où il devait revoir Jacky... D'ailleurs, ça l'ennuyait ; il regrettait d'avoir promis d'aller le voir : il n'y avait rien de bon à attendre de tout ça... De la misère, il en avait par-dessus la tête...
L'après-midi, il n'avait plus du tout envie de monter là-haut sur la montagne... Ras-le-bol de cette campagne où on ne peut pas faire dix mètres sans s'essouffler, tellement c'est en pente... Après tout Jacky n'était pas son copain : c'était ni plus ni moins qu'un assassin... Il n'était pas question de le dénoncer, mais ils n'avaient qu'à se boutiques entre eux... Il ne voulait plus s'occuper de rien... C'est avec écoeurement, lassitude et dégoût qu'il partit malgré tout pour en finir une bonne fois...
Quand il arriva près de la vieille maison, à cet endroit priviligié des bergers, il n'éprouva plus aucune émotion particulière... Le vent dans les cyprès le laissait froid, de même que les clochettes des chèvres...
Cet abruti de Jacky devait encore être vautré au pied d'un arbre, complètement saoul, en train de chialercomme une madeleine...
Ah ! c'est beau d'être le seul type valide au milieu de tous ces marginaux, ces retraités, ces pensionnés, ces vaincus de la vie et de la civilisation ! On passe son temps à secourir les uns ou les autres. On n'est plus libre de ses gestes ; on ne s'appartient plus ; on est complètement aliéné, et pour finir, on devient comme eux, c'est-à-dire une épave... Le pays maintenant, pensait-il, c'est pire que la Cour des Miracles...
- Hello ! Jacky ? Tu es là ?
Personne ne répondit.
- Jacky ! hurla-t-il, c'est moi Jean.
Rien d'autre que le « silence éternel des espaces infinis », qu'une légère brise dans les cyprès... Pourtant les chèvres étaient là, tout près... Elles broutaient paisiblement... Jean s'approcha d'elles...
Ce qu'il vit le suffoca... Jacky était couché, la bouche ensanglantée, une carabine à côté de lui... Autour de lui les chèvres mangeaient comme si de rien n'était... L'une d'elles se mit à bêler d'un air soucieux en voyant Jean et elle lui céda la place...
Jacky était mort au pied des cyprès et sans doute depuis peu. Il avait dû se tirer une balle dans la bouche...
Jean fut sidéré, complètement écoeuré. Il ne manquait plus que ça, pensa-t-il.
Il redescendit au village assez bouleversé pour avertir les autorités...
Les gens aussi étaient écoeurés, soupçonneux même c'est tout juste si on ne pensait pas que c'était lui, Jean, l'assassin. Il n'arrêtait pas de répéter à tout le monde :
- Jacky est mort. Il a dû se suicider car c'était lui qui avait tué Marinette Duchemin...
Alors on le regardait de travers comme si c'était lui le coupable après lui avoir demandé qui il était.
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Jean dut différer la date de son retour à Paris car il avait un tas de déclarations à faire...
Le surlendemain de la découverte de Jacky, il fallut qu'il aille à l'enterrement, comme tout Castelmaure. On enterra en même temps Jacky et Marinette... Les deux amants, si on peut dire, se retrouvaient ensemble dans la tombe, ou presque... tout près aussi de la tombe du père de Jean...
Tandis que sonnait le glas au clocher du village, Jean, pour la dernière fois, regarda la cime des cyprès du cimetière qu'un léger vent agitait cependant que les cercueils s'enfonçaient dans la terre... Il y avait trois cyprès représentant le Père, le Fils et le Saint-Esprit...
Marie-Hélène était tout près de lui, elle pleurait à chaudes larmes :
- Alors c'est d'accord, dit-elle, tu reviens dans quinze jours avec toutes tes affaires ?
- T'en fais pas, je t'écrirais. Une vie nouvelle va commencer...
Avant de la quitter, il l'embrassa rapidement.
Après la cérémonie tout le monde se retrouva chez le Fernand car son bistrot est près du cimetière et il fait salle comble à chaque enterrement... Là, on discutait à voix haute, gaiement, près d'un canon de vin... Les enterrements, ça ne se rate pas.
Jean, lui, ne s'arrêta pas, mais en passant il entendit un groupe de petits vieux à moitié saouls en train de parler avec passion :
- Moi je vous dis que c'est Debray qui les as tués tous les deux !
Alors Jean Béraud sauta dans sa belle Mercedes blanche et partit directement à grande vitesse en directionde Paris...
171
Pendant tout le voyage, il s'efforça de penser à Marlène qui l'attendait dans cette ville qu'il aimait tant. Mais deux phrases l'obsédaient; la première, c'était Jacky disant :
« Tout est foutu maintenant, c'est la fin de tout », la seconde, c'était une citation de Shakespeare :
« Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark »...
Et cependant un lien nouveau s'était recréé entre lui et son pays, il sentait bien qu'il lui faudrait revenir...
FIN
Fin du chapitre 14 et du livre
Texte de la quatrième de couverture:
Jean Béraud, 30 ans environ, cadre parisien, revient au pays après 15 ans d'absence totale à l'occasion de la mort de son père.
Il a de la peine à reconnaître son pays et surtout ses vieilles connaissances qui, contrairement à lui, ont refusé l'évolution générale et se sont, de ce fait, marginalisées.
Que de choses ont changé en 15 ans ! Que de nouveaux venus aussi, qui arrivent parfois avec des idées inacceptables pour une société campagnarde et « arriérée » !
Lui-même, Jean, en montant à Paris, n'a-t-il pas tout misé sur la société bourgeoise de consommation, n'a-t-il pas en quelque sorte muté et renié ses origines ?
Il revient au pays où couve un drame qui explosera. On lui propose de rester car il hérite une maison et une terre...
Restera-t-il au pays, remontera-t-il à Paris ?
Ce roman est un peu le problème de la jeunesse actuelle, celle qui a suivi mai 68, de l'exode rural et peut-être de la mutation et de la fin d'un monde et d'une civilisation.
© Le vent dans les cyprès (roman)
Michel Teston, ISBN 2-9501967-1-3
Ainsi finit ce roman gratuit, numérisé par mes soins. Vous pouvez avoir tout le livre à la suite en cliquant dans mon site sur: Le vent dans les cyprès 14, attendu que les premières pages sont les plus anciennes... Si vous le lisez longuement je vous serais reconnaissant de mettre éventuellement un "J'aime" ou un commentaire raisonnable.
Bonne lecture, quoiqu'il en soit.
Ci-dessous la vidéo de la chanson que j'ai faite pour illustrer mon roman, et éventuellement le film de "Le vent dans les cyprès" (M.T.)
"Revoir son pays" ou en patois : "Reveyré soun poï"
© teston (vidéo)
Fin du livre
© teston Jacky, personnage du roman, le vieux copain d'enfance..
Le vent dans les cyprès Michel Teston (13)
Voici à présent l'avant-dernier chapitre de mon roman gratuitnumérisé par mes soins et offert à mes lecteurs, en gardant évidemment mes droits d'auteur: Le vent dans les cyprès (Michel Teston) ISBN 2-9501967-1-3
CHAPITRE XIII
un vieil ami
Au petit matin, Jean eut le souci de ramener Marie-Hélène chez elle puis il alla se coucher un peu plus loin chez la mamet, dans la pièce qu'on lui avait aménagée. Il dormit quelques heures et se réveilla juste avant midi. Le temps de faire sa toilette, de manger et de discuter un peu avec la mamet de choses et d'autres et aussi de son pauvre père... On croyait toujours qu'il allait rentrer, que ce qu'on avait vécu n'était qu'un cauchemar, qu'une illusion. Jean lui-même était persuadé qu'il était là derrière la porte...
Il avait essayé de se remettre à la prière, mais il avait de la peine à se rappeler les formules d'autant plus qu'on avait réformé tout ça... Il faut dire qu'il avait une drôle de foi, le mec Jean. Il se disait : « Si je prie, j'obtiendrai un miracle et mon père ne sera pas mort... » Puis il ouvrait la porte pour voir si Dieu l'avait exaucé : son père n'était pas là... alors, il se révoltait contre Dieu...
A d'autres moments, il retrouvait une foi plus pure, plus dépouillée : il pensait que ce n'était pas Dieu le coupable, mais ce putain de Diable et qu'on devrait le faire griller une bonne fois, bien fait, vite fait... Bref ! le mec Jean travaillait sec du ciboulot à certains moments Cette mort, ça le remuait vachement... Fort heureusement, ces instants-là ne duraient pas et il retrouvait assez vite son entrain et son moral habituels...
Il décida après le déjeuner, d'aller retrouver le gars Debray pour savoir quelle part il avait pris dans le meurtre de Marinette. Il voulait du moins avoir une autre version des faits.
Aussi, dès une heure de l'après-midi, il repartit seul avec sa voiture, puis à pied, à la recherche du suspect. En dépit du violent orage de la nuit, tout était déjà redevenu sec grâce à un soleil intense. Mais il restait malgré tout une certaine fraîcheur dans l'atmosphère. La terre était plus odorante que jamais : elle était là, sensuelle. Dans certains ubacs on distinguait encore quelques perles de pluie sur les fougères envahissantes... D'ailleurs, il remarquait que des prés entiers, ceux-là mêmes où autrefois il gardait les moutons, avaient été, au fil des ans, complètement submergés par les fougères, les orties ou les buissons... Là-bas, dans les villes tout était pollué par la civilisation, mais ici, c'était un des rares endroits de France, et même d'Europe, où la nature essayait de reprendre ses droits. A défaut des diplodocus et des dinosaures, la fougère revenait en force. Alors il faudrait se remettre à arracher les genêts, couper les fougères, « faire la feuille » des châtaigniers, reconstruire les murs qui jonchent la montagne : un travail qui ne se fait pas
à la machine mais à la sueur de son front... Autant dire que le pays tel qu'il fut pendant des siècles, on n'est pas prêt de le revoir...
Enfin Jean arriva sur le terrain d'Edmond. Celui-ci était toujours en plein travail. On se demandait comment il pouvait tenir le coup et à quel moment il se reposait...
Salut, Edmond !
Alors, comment va ? Bonjour Jean.
Après quelques mots de politesse au cours desquels Debray lui fit voir l'avancement de ses travaux, lui expliquant détail après détail comment sa boîte se présenterait lorsqu'elle serait finie, Jean lui dit :
Alors, les gendarmes ne vous ont pas arrêté ?
Non, non, j'ai fait ma déposition. Ils ne peuvent rien me faire : ils n'ont aucune preuve. Ce n'est quand même pas moi le coupable !
Pourtant, je vous l'ai bien dit : tout le monde vous suspecte ici...
Oui, bien sûr, mais ce sont des ragots... Hola ! je connais ça, j'y suis habitué ! Puisque vous êtes bien copain avec moi, je vais vous dire ce que j'en pense, à mon avis ce serait plutôt l'Antoine... ceci dit entre nous, bien évidemment... n'allez pas le répéter.
L'Antoine ? Je ne le connais pas, mais j'en ai entendu parler l'autre jour au bistrot, qui est-ce ?
Je crois que son nom c'est Combet, Antoine Combet.
Antoine Combet ? Mais ça me dit quelque chose, ça, dit Jean... Son vrai nom, ce n'est pas Jacques Antoine Combet ? Est-ce qu'on ne l'appelle pas Jacky, aussi ?
Ah ! si, peut-être bien, maintenant que vous me le dites, mais ici, tout le monde l'appelle l'Antoine...
Oui, dit Jean, c'est comme ça, ici, il y a des gens qu'on n'appelle que par leur deuxième prénom, une coutume comme une autre, peut-être parce qu'il y a beaucoup d'homonymes...
Jean se gratta la nuque, songeur. Cet Antoine, ce n'était autre que Jacky, son vieux copain d'école, celui qui avait été enfant de choeur avec lui autrefois. Ah ! on peut dire qu'ils en avaient fait de pendables tous les deux...
Je le connais, c'est un ancien copain à moi. Qu'est-ce qu'il fait, maintenant ?
Oh ! c'est plutôt un pauvre type, vous savez : un ouvrier agricole... un berger... Il s'est mis à boire depuis quelques années. Un philosophe en son genre. Intelligent pourtant ; on se demande comment il en est arrivé là. Je pense que c'est lui qui a tué Marinette parce qu'il la connaissait bien. Il était souvent chez elle. C'est lui qui lui coupait et lui ramassait son foin pour ses chèvres, qui nettoyait l'étable, qui sciait du bois. C'était l'homme à tout faire. On croit bien aussi qu'il couchait avec elle de temps en temps, surtout les premiers temps, du moins, c'est ce qu'on dit...
Sacré Jacky ! dit Jean. J'aurais jamais cru ça de lui... Il faut croire qu'il a mal tourné depuis plus de quinze ans qu'on ne s'est pas revu... Tiens, il faudra que j'aille le voir... Vous croyez vraiment que c'est lui qui...
Ah ! je dis ça comme ça, moi, hein... parce que vous savez, pour tout le monde c'est moi l'assassin. Il s'agit d'un coup monté...
Je ne comprends pas...
Il y a des gens qui m'en veulent à mort, ici. S'ils pouvaient me tuer, sûr qu'ils le feraient. Ils emploient tous les moyens pour m'obliger à partir.
Ecoutez, Edmond, je ne voudrais pas vous contrarier, mais là je crois que vous exagérez. Vous allez trop au cinéma ou bien vous lisez trop de romans policiers...
Oh ! vous savez, je disais ça comme ça, simple supposition, tout à fait entre nous... Il faut bien parler de quelque chose...
Ils burent chacun leur goutte de marc, et d'un air joyeux, changeant tout à fait de conversation, Debray s'exclama en sortant de la cabane :
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Quel temps formidable ! qu'est-ce qu'on se sent bien, ici, vous ne trouvez pas ? Je vais reprendre mon travail de fondation... Quand est-ce qu'on vous revoit ?
Oh ! sûrement sans tarder ! dit Jean, en lui serrant la main, et il se dirigea, toujours à pied, sur la montagne d'en face, à la recherche de son vieux copain Jacky, à la recherche du temps perdu...
Il monta un bon moment à travers les forêts de châtaigniers. Ça et là il aperçut des champignons qu'il ne connaissait pas. Il ne trouva pas de cèpes ni d'oronges ; faut dire qu'il n'en chercha pas vraiment. Par contre, il rencontra à plusieurs reprises des promeneurs qui en cherchaient. Autrefois, à part les gens du pays, on ne rencontrait personne dans la forêt. Aujourd'hui, avec les voitures, les gens viennent de partout, ils en profitent pour voler quelques châtaignes, quand vient la saison, chasser à grand bruit sans visibilité et laisser partout des papiers gras, des bouteilles en plastic, etc. Il y en a même qui prennent la campagne pour un dépotoir et qui viennent y jeter leurs poubelles. Nous vivons désormais le temps des terroristes et des assassins... jusqu'aux avions à réaction qui viennent faire péter leur bang en pleine campagne, de quoi crever d'une crise cardiaque...
Au bout d'un moment, il aperçut enfin la vieille grange près de laquelle Jacky était censé garder ses chèvres... Bientôt, il lui sembla entendre des clochettes, puis il distingua nettement une chèvre blanche à travers les feuillages et il comprit que son ami devait être là... Le chien se mit à aboyer dès que Jean entra dans son champ visuel, ce qui était gênant et agaçant. Pas moyen de faire quelque chose discrètement et de passer inaperçu : on est aussitôt repéré ; même les chiens se mettent de la partie. C'est choquant pour quelqu'un qui n'y est pas habitué... Jean se souvenait du chien qu'il avait, il y a quinze ans, et qui connaissait le bruit de moteur de toutes les marques de voitures. Dès qu'un étranger arrivait ou même passait à quelques centaines de mètres, il se met-
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tait à aboyer. Selon l'habit qu'on mettait le chien savait où on allait, s'il pouvait venir ou non, et il montrait sa joie ou sa réprobation...
Enfin, il arriva et il n'aperçut pas tout de suite Jacky qui devait l'épier discrètement, pensait-il, derrière un genêt ou un châtaignier, se demandant qui était ce type de la ville qui n'avait pas bon air.
Ce qui frappa Jean, en arrivant, ce fut ces deux ou trois cyprès, tout près de la grange... Les gens disaient qu'autrefois, du temps des guerres de religion, les protestants se faisaient enterrer devant leur maison. C'est pourquoi on tombait parfois
sur un mini cimetière complètement désaffecté avec le temps. Ici, c'était le cas, apparemment, bien que Jean ne l'ait jamais entendu dire... Les murs de ce qui semblait un ancien cimetière, étaient quasiment démollis, inexistants, mais on voyait encore leurs traces. Le cimetière, ou ce qu'il en restait, était envahi par une végétation dense faite essentiellement de ronces et de genêts... N'étaient ces deux ou trois cyprès, rien ici ne pouvait faire penser à un cimetière... En arrivant dans ce lieu étrange, presque au sommet de la montagne et de ses hauts de hurlevent, Jean fut en proie à une certaine émotion. Sans doute était-ce encore ce vent, ce vent dans les cyprès qui lui rappelaient ces temps jadis où avec Jacky ils présidaient les enterrements... Au moment où le cercueil s'enfonçait pour toujours et où les femmes se mettaient à chialer, Jean regardait sa croix se confondre avec la cime des cyprès agités par le vent et sur lesquels couraient les nuages. Ce vent avait un murmure d'éternité...
Il rentra à l'intérieur du petit cimetière et il regarda à nouveau, pendant de longues secondes, les cyprès rabougris, agités par le vent...
— Ho ! fit une voix.
Les yeux de Jean se posèrent sur une sorte de mendiant, habillé de loques, et soudain tout son être fut parcouru
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d'un frisson épouvantable. Dans ce berger, ce gueux, ce manant, il venait de reconnaître Jacky... Plus de vingt ans semblaient séparer ces deux hommes pourtant du même âge : Jean, à qui on en donnait presque dix de moins, et Jacky, à qui on aurait donné quinze ans de plus que son âge réel...
Jacky, ou plutôt son ombre, ce qui lui ressemblait, parut le reconnaître aussi au bout de quelques secondes... Alors, une gêne, de courte durée, mais pourtant intolérable, s'empara de l'un et de l'autre. Ce fut Jean qui le premier avoua reconnaître son camarade d'école
Jacky ! c'est bien toi ! je te reconnaissais pas
L'autre le regarda avec insistance et même une lueur d'hostilité, semblait-il : il ne le reconnaissait pas ou il ne voulait pas le reconnaître...
Jeannot ! fit-il avec peine.
Les deux hommes se serrèrent alors la main avec, chacun à sa façon, une grande émotion... Jacky était de ces êtres hypersensibles qui ont facilement les larmes aux yeux et que le vin, bu en grande quantité, rend plus sensible encore.
Ils se regardèrent encore sans rien dire, sans oser se fixer des yeux... Jean avait d'ailleurs remarqué cette habitude des gens du pays qui n'osent pas se regarder en face, peut-être par timidité excessive, peut-être par habitude des grands espaces...
Pétard ! dit Jacky, je ne t'aurais pas reconnu
Bien moi c'est pareil, dit Jean, alors, comme ça, tu gardes ? Qu'est-ce que tu es devenu depuis tout ce temps ?
Le mec Jacky, il faut bien le dire, avait l'air complètement pinté, et, ce qui semblait plus grave aux yeux de Jean, c'est qu'il avait l'air d'être devenu un ivrogne invétéré, complètement et définitivement traversé par l'alcool, malgré son jeune âge...
159
- Buvons un coup pour fêter ça ! dit Jacky, pour se donner une contenance, ayant visiblement honte de lui-même.
Et il sortit de sa « biasse » une « paillée » c'est-à-dire une bonbonne de vin.
Tiens, dit-il à Jean, en lui tendant cette gourde...
Jean s'exécuta et se mit à boire. Il savait qu'il ne s'agissait pas de refuser si on ne voulait pas se fâcher. Il but quelques gorgées de ce qu'il trouvait être, comme tout bon bourgeois qui se respecte et qui pense que la valeur d'un vin est proportionnelle à son degré d'alcool, sans parler des drogues qu'on y injecte, une abominable piquette.
Le gars Jacky, pas rasé, essuya vaguement de sa main le goulot et se mit à boire longuement à grandes gorgées...
Je n'ai jamais quitté le pays, dit-il ; depuis que ma mère est morte je fais un peu de tout... Quelques journées, par-ci, par-là. Je rends service aux uns ou aux autres. Tiens ! tu vois, en ce moment, c'est moi qui m'occupe des chèvres de la Marinette. Maintenant qu'elle est morte on va être obligé de les vendre... Mais les bêtes : il faut bien que ça mange tous les jours, hein ? Et personne ne s'en occupe...
Sacré Jacky, va, dit Jean, t'es bien toujours le même !
Non, non, il n'était pas du tout le même, Jacky, c'était une loque, une épave. Il faisait pitié...
Et toi ? dit Jacky, t'étais bien à Paris, non ?
Oui, j'ai trouvé un boulot, là-haut, dans une banque. Ah ! tu ne connais pas ton bonheur ! Là-haut, la vie est infernale. Ici, tu as le soleil, l'air pur...
Un court mais lourd silence s'établit. Jacky avait l'air d'avoir le cafard... Le vent soufflait dans les cyprès...
160
Tu te rappelles, quand nous gardions ensemble, ici ? En somme, on était au même endroit, à l'abri du vent, derrière ce rocher...
Oui, répondit Jacky, méditatif, c'est plus pareil maintenant, tout a changé... C'est la fin de tout...
Non ! penses-tu ! Mais qu'est-ce que tu as, Jacky ?
Il avait les larmes aux yeux, le mec Jacky ; il sortit un fromage de chèvre et un morceau de pain, et après en avoir offert à Jean qui en prit une bouchée juste pour le goûter, il se mit à manger, se servant de son Opinel, tranchant successivement le pain et le fromage...
La Marinette est morte, dit-il... Tu la connaissais bien toi aussi... Tu t'en rappelles, quand elle venait ici, que nous, on était encore des gamins ?... J'étais déjà fou amoureux d'elle...
Et Jean se souvint effectivement de Marinette... Ils avaient quinze ans, à peu près... Ils gardaient encore, au moins pendant les vacances chacun avec son petit troupeau... Marinette était là aussi, quelquefois, pas toujours. D'autres fois elle venait avec toute sa bande pour rentrer le foin... Elle était belle... C'était la reine du pays. Jean était jeune encore, trop jeune, les femmes ne l'intéressaient guère... Ah ! oui ! mais Jacky, c'est vrai, il avait un an de plus, il était plus précoce, c'est vrai, il était déjà amoureux... Marinette avait sans doute été son premier amour, à tous points de vue, la découverte de la femme, ou quelque chose comme ça... Oui, mais en ce temps-là, Jacky, il devait tenir la chandelle parce que la Marinette elle sortait avec de bien plus grands, et comment ! des mecs qui avaient parfois plus de trente berges...
Tu vois, Jeannot, c'est ici même sous ces cyprès que j'ai fait l'amour avec Marinette pour la première fois...
Allons Jacky ! te laisse pas abattre... C'est vrai, je me souviens, elle venait souvent ici... Dire qu'elle est morte...
Buvons un coup pour fêter ça ! dit Jacky, pour se donner une contenance, ayant visiblement honte de lui-même.
Et il sortit de sa « biasse » une « paillée » c'est-à-dire une bonbonne de vin.
Tiens, dit-il à Jean, en lui tendant cette gourde...
Jean s'exécuta et se mit à boire. Il savait qu'il ne s'agissait pas de refuser si on ne voulait pas se fâcher. Il but quelques gorgées de ce qu'il trouvait être, comme tout bon bourgeois qui se respecte et qui pense que la valeur d'un vin est proportionnelle à son degré d'alcool, sans parler des drogues qu'on y injecte, une abominable piquette.
Le gars Jacky, pas rasé, essuya vaguement de sa main le goulot et se mit à boire longuement à grandes gorgées...
- Je n'ai jamais quitté le pays, dit-il ; depuis que ma mère est morte je fais un peu de tout... Quelques journées, par-ci, par-là. Je rends service aux uns ou aux autres. Tiens ! tu vois, en ce moment, c'est moi qui m'occupe des chèvres de la Marinette. Maintenant qu'elle est morte on va être obligé de les vendre... Mais les bêtes : il faut bien que ça mange tous les jours, hein ? Et personne ne s'en occupe..
- Sacré Jacky, va, dit Jean, t'es bien toujours le même !
Non, non, il n'était pas du tout le même, Jacky, c'était une loque, une épave. Il faisait pitié...
Et toi ? dit Jacky, t'étais bien à Paris, non ?
Oui, j'ai trouvé un boulot, là-haut, dans une banque. Ah ! tu ne connais pas ton bonheur ! Là-haut, la vie est infernale. Ici, tu as le soleil, l'air pur...
Un court mais lourd silence s'établit. Jacky avait l'air d'avoir le cafard... Le vent soufflait dans les cyprès...
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Tu te rappelles, quand nous gardions ensemble, ici ? En somme, on était au même endroit, à l'abri du vent, derrière ce rocher...
Oui, répondit Jacky, méditatif, c'est plus pareil maintenant, tout a changé... C'est la fin de tout...
Non ! penses-tu ! Mais qu'est-ce que tu as, Jacky ?
Il avait les larmes aux yeux, le mec Jacky; il sortit un fromage de chèvre et un morceau de pain, et après en avoir offert à Jean qui en prit une bouchée juste pour le goûter, il se mit à manger, se servant de son Opinel, tranchant successivement le pain et le fromage...
- La Marinette est morte, dit-il... Tu la connaissais- bien toi aussi... Tu t'en rappelles, quand elle venait ici, que nous, on était encore des gamins ?... J'étais déjà fou amoureux d'elle...
Et Jean se souvint effectivement de Marinette... Ils avaient quinze ans, à peu près... Ils gardaient encore, au moins pendant les vacances chacun avec son petit troupeau... Marinette était là aussi, quelquefois, pas toujours. D'autres fois elle venait avec toute sa bande pour rentrer le foin... Elle était belle... C'était la reine du pays. Jean était jeune encore, trop jeune, les femmes ne l'intéressaient guère... Ah ! oui ! mais Jacky, c'est vrai, il avait un an de plus, il était plus précoce, c'est vrai, il était déjà amoureux... Marinette avait sans doute été son premier amour, àtous points de vue, la découverte de la femme, ou quelque chose comme ça... Oui, mais en ce temps-là, Jacky, il devait tenir la chandelle parce que la Marinette elle sortait avec de bien plus grands, et comment ! des mecs qui avaient parfois plus de trente berges...
Tu vois, Jeannot, c'est ici même sous ces cyprès que j'ai fait l'amour avec Marinette pour la première fois...
Allons Jacky ! te laisse pas abattre... C'est vrai, je me souviens, elle venait souvent ici... Dire qu'elle est
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morte maintenant... ça fait quelque chose... Savoir qui c'est qui l'a tuée ?
Jacky se mit à chialer comme un gamin.
- C'est moi qui l'ai tuée, Jeannot, dit-il, c'est moi... Tu le diras pas, hé, tu le diras pas ?
- Merde ! c'est toi ? Dis pas des conneries Jacky, tu es saoûl, c'est pas vrai, tu déconnes...
- C'est moi...
Il se mit à chialer, buvant à sa bonbonne comme à un biberon. Ce que voyant Jean s'assit tristement à côté de lui. Son ami avait besoin d'être conseillé, consolé. A vrai dire, Jean n'était pas étonné, mais ça le bouleversait quand même, d'autant plus qu'il ne faisait aucun doute que c'était la vérité...
Mais pourquoi tu l'as tuée ?
Je ne sais pas, comme ça...
Il y a bien une raison, quand même... On ne tue pas les gens comme ça ?
Je ne sais pas, je devais être saoul.
Et pourquoi tu t'étais saoulé ?
J'en avais marre... Elle ne voulait pas de moi, la salope... Pourtant, depuis que son estafier était mort, c'est moi qui faisait tout : je coupais et je ramassais le foin, je « fermoundgeais » ses bêtes, je lui apportais du bois, je lui gardais ses chèvres, comme aujourd'hui, té !... La salope... pourquoi qu'elle ne voulait pas de moi, hein ?
Jean comprit que Jacky était peut-être amoureux de Marinette, mais pas le contraire ; forcément : il buvait trop et il avait dû la tuer un jour qu'il était plus bourré que d'habitude... Mais cette explication ne lui suffisait pas...
Elle voulait te quitter, non ?
Ouais ! comment tu le sais? Elle voulait tout vendre et partir à la ville.
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A qui elle voulait vendre ?
A Debray, je crois bien... Quel salaud, celui-là !
depuis qu'il est là, c'est la merde dans le pays.Il est lacause de tout... C'est lui que j'aurais dû tuer, tiens...
Tu n'en es pas sûr, quand même, qu'elle voulait
lui vendre ?
Non ! mais j'en suis sûr quand même... Qui ça
pourrait être d'autre ?
C'est quand elle t'a dit qu'elle voulait vendre que
tu l'as tuée ?... Dis-le moi tu peux bien le dire à ton vieux copain, non ? Tiens bois un coup, vas-y, va, bois
un coup, Jacky...
Le gars Jacky était vraiment abattu...
Le pauvre, il n'en pouvait plus... Il but encore quelques gorgées à sa bonbonne de trois litres qu'il portait en bandoulière...
- L'autre jour, au méchoui...
- Quand, hier, tu veux dire ?
Non, la semaine d'avant. On avait fait
méchoui : ça devient à la mode maintenant
vacances...
Eh bien ! le méchoui...
Elle a voulu danser avec tout le monde...
Comme autrefois ?
Oui, comme autrefois...
Et ça te gênait?
Oui y ! elle le faisait exprès pour m'emmerder, la
salope...
Et toi tu ne dansais pas ?
J'ai jamais su danser, tu le sais bien...
Ah ! non...
Jean se mit alors à comprendre : le pauvre Jacky ne savait pas danser. Il devait faire des complexes. Ou bien
il préférait se pinter dans les bals ou les méchouis. C'est ça : il devait être rond comme un tonneau. Marinette dansait avec tout le monde, et lui, le pauvre, il devait en
crever de jalousie dans son coin... Ils sont tous jaloux, ici... D'un rien, ils font une montagne... Ils devaient tous se foutre un peu de sa gueule en voyant que Marinette dansait avec tout le monde, sauf avec lui...
— Maudit méchoui ! murmurait Jacky. C'est ça qui tue tout. Ça nous tuera tous !... C'est la fin de tout.
Jean comprenait bien la pensée de son ami. C'est vrai qu'autrefois les gens ne faisaient pas de méchouis. Les problèmes, il n'y en avait pas. Chacun se les gardait pour soi. Les drames, il n'y en avait pas non plus... Ces sales Hollandais, ces Parisiens de merde, ces touristes, ces putains de vacanciers, ces branleurs, ces tas de feignants, c'est eux qui semaient la merde... Lui, Jacky, il aurait dû se marier avec la Marinette. Ils auraient dû être heureux, bordel. Lui, il n'aurait jamais dû se mettre à boire et être pris pour un pauvre type, puisqu'il était aussi fort en classe que ce bourgeois de Jean, à la petite école du hameau... Mais dès quatorze ans, après son certoffe, le gars Jacky il s'était mis au boulot, et à la boisson... Pendant ce temps, on avait mis Jean en pension à la ville, à vingt kilomètres d'ici... C'est là que la cassure s'était produite : l'un était entré en cinquième, l'autre s'était arrêté au certoffe...
- T'étais jaloux ? dit Jean.
- Non. Mais ces vacanciers, avec leurs manières de bourgeois, ils me dégoûtent... C'est le monde à l'envers maintenant...
- Ce n'était rien : juste un petit amusement, t'aurais pas dû le prendre comme ça !
- Va le demander à la Marinette, si c'était rien... Elle se régalait, la salope.
- Oui mais tous ces touristes, ces Parisiens, ces Hollandais, ils sont partis maintenant : ils ne survivent pas au mois de septembre...
- C'est ce qu'on dit, mais maintenant il y en a qui restent, d'autres qui viennent toutes les semaines, même
s'il leur faut faire plus de mille bornes... des dingues ! et tous des bons à rien, des improductifs, qui se foutent
de vous par-dessus le marché !
- Il y en a qui restent ? Qui tu veux dire ? dit Jean...
Debray, peut-être ?...
- Ah ! celui-là alors... C'est lui que j'aurais dû tuer...
Le bâtard...
- Il dansait aussi avec Marinette ?
- Que oui ! qu'il dansait, le salaud ! et en plus il lui
aurait bien acheté sa propriété !
Jean comprit alors que Jacky était surtout jaloux de
Debray. Quoi d'étonnant d'ailleurs ? Tout le monde devait lui monter le cou, au Jacky, puisque personne, ici,
ne pouvait le blairer, ce Debray.
- Il danse bien ?
- Hop ! moi je trouve pas, dit Jacky... Des grimaces,
des manières, des simagrées de bourgeois... Elles sont toutes folles de lui... à commencer par la Marinette... Tu
sais pas qu'est-ce qu'ils dansaient ?
- Non.
- Le twist ! le twist en 77... Quelle bande de cons !
Jean se rappela alors le twist des années soixante. C'était la grande époque de Marinette... Le twist avait
fait sa fortune...
- Alors, comme ça, tu l'as tuée ?... Sacré Jacky, va,
tu n'en feras pas d'autres...
- Et qu'est-ce que je vais faire maintenant ?
- Le mieux pour toi, c'est d'aller le dire aux gen-
darmes...
- Alors c'est fini, pour moi, maintenant... Ma vie est
foutue... Je suis pigné ce coup-ci...
Jacky se remit à chialer. Et Jean, cette fois, dut se retenir... C'était vrai : il avait un homme fini devant lui... mûr pour l'éternité...
- T'en fais pas, va, dit Jean... Avec un bon avocat, tu t'en tireras avec cinq ans, dix au maximum... On plaidera le crime passionnel ; on dira aussi que t'étais saoul. T'auras toutes les circonstances atténuantes...
- Ma vie est foutue, répétait l'autre... Il y a longtemps que je le voyais venir... C'est la fin de tout...
- Mais non ! Il faut pas te laisser abattre !... Ecoute Jacky, maintenant il faut que je m'en aille. Je t'aiderai à t'en sortir... On se reverra ici demain à la même heure, d'accord ?
- Si tu veux, dit l'autre, épuisé, abattu, ivre, à moins que les flics viennent m'embarquer...
- De toutes façons, t'en fais pas. Ne perds pas ton sang-froid. Si les gendarmes viennent te voir, ne dis rien, n'avoue surtout pas que c'est toi, attends au moins de me voir. Ne dis pas de conneries sans ton avocat... T'as pas l'intention d'avouer, au moins ?
- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Ils finiront bien par savoir. Oh ! et puis je m'en fous... La vie ne m'intéresse pas...
- Te laisse pas abattre, putain... Tu verras, ça se tassera... Les difficultés, ça se surmonte. On vient à bout de tout... Allez, salut Jacky ! à demain, t'en fais pas, va.
- Jeannot ?
- Quoi ?
- C'est drôle que tu sois revenu au pays juste maintenant...
- Oui, c'est vrai, c'est drôle. Mais tu sais bien que mon père est mort... Drôles de coïncidences, en effet...
Fin du chapitre 13 du roman: "Le vent dans les cyprès" (Michel Teston) ISBN 2-9501967-1-3
Ci-dessous: "La chanson du berger" © Michel Teston auteur compositeur interprète .
© teston (photo)
Le vent dans les cyprès (12)
Voici la suite de mon roman. Bonne lecture.
CHAPITRE XII
rester au pays
Et ils disparurent dans la nuit, laissant derrière eux une flamme balbutiante, entourée d'ivrognes, de débiles et de jaloux... Marie-Hélène monta dans la Mercedes. Elle n'était pas tellement habituée à ce genre de voiture mais Jean vit qu'elle était très sensible à son luxe et à son confort... Ils démarèrent dans la nuit... Les phares puissants éblouissaient la petite route de campagne...
— Tout de même, les gens sont bizarres, ici. Je trouve
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que les choses ont bien changé en quinze ans... Il me semble que les gens étaient différents autrefois; ils n'avaient pas cette jalousie féroce... Je dois vieillir. Quelle époque ! Partout des panneaux dans la campagne : défense de faire ci, défense de faire ça. Des chasseurs qui tirent dans tous les azimuts ; des rôdeurs, sans doute, des voleurs de châtaignes aussi, non ?
Oui. Sans parler des assassins...
Oui... c'est comme ce Debray... tu connais ? dit Jean.
Oui, bien sûr. Même que les filles d'ici me reprochent d'être sortie avec lui...
Ah ! bon. Eh bien ! ce matin, au bistrot, j'écoutais ce que disaient les gens... Ils lui tombaient tous dessus. Ils disaient tous que c'était lui qui avait tué Marinette Duchemin...
Je crois qu'il est un peu comme moi, finalement tout le monde le jalouse...
Je vais te dire une chose : je suis sûr que ce n'est pas lui qui a fait le coup... Mais on me dirait que c'est une histoire de jalousie pure que je le croirais...
La voiture roulait doucement dans le calme désertique de la nuit... Soudain Jean eut conscience d'être seul avec une fille tout à fait jeune et désirable. C'était bête de ne pas en profiter et bien triste de la ramener ainsi chez elle au milieu de la nuit. Il ralentit et s'arrêta :
J'aimerais bien discuter plus longuement avec une jolie fille comme toi. J'aurais un tas de choses à te demander...
Elle le regarda d'un regard clair et souverain. Une sorte de courant fluidique passa dans ses yeux et Jean comprit qu'elle comprit le côté trouble et équivoque de ses intentions. Toutefois, elle ne se heurta pas, ne se formalisa pas. Après tout, n'était-elle pas un peu amoureuse ? Les occasions d'amour sont rarissimes dans le pays...
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J'ai peur de me faire engueuler par mes parents... On est presque arrivé.
Justement ! tu devrais encore être au méchoui à cette heure-ci... Quel âge tu as ?
D'accord, je suis majeure, mais c'est pas la question...
Jean esquissa un baiser qu'il ne termina pas.
J'ai une idée, dit-il, remontons chez moi, dans ma vieille bicoque de là-haut... On discutera un peu en buvant le café... Tu verras, c'est sensationnel !
Et Jean se mit à manœuvrer pour faire demi-tour... Marie-Hélène ne disait rien, ne bougeait pas... On voyait qu'elle n'était pas du tout rassurée mais que le goût du risque et de l'aventure l'attirait. De plus, ses camarades l'avaient contrariée. Il était juste qu'elle éprouvât le besoin d'assumer jusqu'au bout le rôle qu'on venait de lui impartir.
La voiture remonta la petite route. Jean était content à l'idée qu'il avait bien trompé son monde en faisant semblant de raccompagner Marie-Hélène chez elle... En le voyant passer de loin, ils penseraient qu'il remonte seul chez lui pour se coucher.
Finalement, dit-il, il se passe pas mal de choses dans ce bled, puisqu'un rien prend des proportions incroyables et que ça va jusqu'au crime...
Marie-Hélène ne répondait rien, ou presque, en proie à son agitation intérieure...
Tu ne veux pas coucher avec moi ce soir ?... Comme ça, en copain...
Non !
Elle avait répondu d'un ton énergique avec une certaine mauvaise humeur et elle s'était mise à bouder sur
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Mais ce qu'il y avait de plus effrayant, c'est quand son père se couchait au milieu de la nuit... Il n'avait pas plus de quatre ans... Oh ! le lointain, lointain souvenir ! Son père marchait alors à grands pas sur ce plancher qui grinçait terriblement... Il le voyait encore à la lueur de la bougie qu'il tenait. C'était extraordinaire, pas vraiment effrayant, non, extraordinaire... puis il rentrait lourdement dans le grand lit qui grinçait lui aussi, qui grinçait... Le petit Jean se rendormait alors, tranquille...
Mais pour l'instant, Marie-Hélène était devant lui, à travers les bougies, telle une vierge douée de la parole...
Dehors, un vent léger soufflait, faisant claquer ou grincer périodiquement le seul volet de la fenêtre... Il s'était mis à pleuvoir brusquement et on entendait l'eau qui battait sur les toits ainsi qu'un roulement de tambour... Les éclairs aussi avaient fait leur apparition et on commençait à entendre gronder le tonnerre dans le lointain... Comme il y avait une gouttière, l'eau se mit à tomber du plafond, à un mètre de la table, tout près de la flamme... Jean se leva et installa une bassine en plastic. Les gouttes se mirent à tomber de plus en plus fort, on aurait dit de la grêle... On entendait aussi de drôles de bruits : comme de gros rats courant sur le plafond...
J'ai peur ! dit Marie-Hélène.
Ce n'est rien.
Il s'approcha d'elle et il l'embrassa.
T'as toujours peur ? De quoi t'as peur ? Elle ne disait rien mais se blottissait contre lui...
Mettons-nous près du feu, dit-il.
Il avait posé un autre genêt sec sur le feu et quelques bouts de bois. Aussitôt la flamme crépitante s'éleva de nouveau dans la pièce...
Que c'est beau ! dit-elle, je crois bien que je t'aime, Jean, embrasse-moi.
Jean s'exécuta. Cette Marie-Hélène, comme il la trouvait belle et mystérieuse ! Elle l'intéressait, elle l'excitait. C'est formidable, pensait-il, de trouver une pareille nana en pleine campagne.
Dommage qu'on ne puisse pas écouter un peu de musique, dit-elle, ce serait chouette.
Attends, j'ai tout ce qu'il faut dans mon barda...
De l'énorme bric-à-brac qu'il avait remonté du coffre de sa voiture, Jean sortit un petit magnétophone à cassettes...
Qu'est-ce que tu veux écouter : Mozart, Beethoven ?
Non ! pas ça, c'est tout con, dit-elle, en regardant les différentes cassettes, celle-ci...
Il mit en marche l'appareil et ils tombèrent sur la première chanson : « L'aigle noir » de Barbara...
Elle écoutait avec ravissement et avec beaucoup d'attention.
Jean se rappela l'époque pas si lointaine où il logeait en cité universitaire... Chaque soir à la même heure son voisin de chambre mettait cette chanson. Il la connaissait par coeur, sur le bout du doigt, et ça l'exaspérait... Mais avec Marie-Hélène, c'était différent. Et puis c'était tellement beau de voir ses réactions. Elle avait une grande qualité à ses yeux, c'était cette éternelle jeunesse, cette aptitude à l'émerveillement, à Y enthousiasme, à la joie pure et naïve... Jean se sentait rajeunir. Il avait l'impression d'avoir seize ou dix-huit ans. Il lui semblait qu'il redécouvrait l'amour dans ce qu'il a de plus beau, de plus sublime...
Dehors, les éléments se déchaînaient. Les éclairs et les tonnerres étaient absolument effrayants. Mais ils avaient
malgré tout une impression de sécurité dans cette cagna. Jean était sûr de vivre un moment privilégié de son existence, un moment d'intense émotion où tout, jusqu'aux intempéries concouraient à sa joie...
Eh bien ! ils ne doivent pas se marrer au méchoui, avec un temps pareil, dit Marie-Hélène.
Ouais !... si on installait le matelas auprès du feu, on pourrait s'allonger un peu... je commence à être fatigué.
Elle n'y vit pas d'objection. Il installa un des vieux matelas qui se trouvait dans l'autre pièce et y posa dessus ses duvets de camping. Ils s'allongèrent tous deux côte à côte. Il la prit dans ses bras et il la serra bien fort...
On est vachement bien auprès du feu, dit-il.
Elle tenait dans les mains le magnétophone à cassettes dont elle ne voulait pas se séparer. Toutefois, elle s'installa confortablement dans les bras de Jean...
Tu fais bien l'amour, tu sais, dit-il.
Je t'aime, je t'aime ! Tu vas repartir ?
Oui sans doute, mais pas tout de suite.
Je ne veux pas que tu t'en ailles, je veux que tu restes.
Et si je t'emmenais avec moi à Paris ?
A Paris ? Tu veux donc me tuer ?
Ça ne te plait pas Paris ?
Il faut être fou pour vivre en ville. Je voudrais vivre à la campagne. Reste avec moi. Si ça te plaît pas ici on ira s'installer un peu plus loin. On vivra à la campagne, on sera heureux. A deux, on se sent plus fort.
Mais de quoi vivrait-on ?
On se débrouillera toujours. On n'a pas besoin de grand-chose pour vivre.
Jean partit d'un immense éclat de rire, ce qui attrista beaucoup Marie-Hélène. Ce n'est certes pas à lui qu'il
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fallait proposer de vivre sans argent, comme un hippy, comme un marginal. Il avait souvent pensé au mirage de la campagne, et ce, depuis son plus jeune âge. Quand il était gamin, il voulait déjà rester à la terre, mais tout le monde, à commencer par son père, s'y opposait. On voulait qu'il fasse des études, qu'il réussisse dans la vie. Et pour cela il fallait partir, et ça n'avait rien de scandaleux comme maintenant, c'était tout à fait naturel, tout le monde faisait comme ça. Entre Ardéchois, on se retrouvait tous à Lyon, à Marseille, à Grenoble, à Paris ou ailleurs. Tout le monde partait. Oh ! il y en avait qui n'allaient pas très loin, mais ils partaient quand même. En ce temps-là, lui, Jean, il aurait bien voulu rester, peut-être par anticonformisme, mais personne ne le voulait.
Ce n'est pas possible, Marie-Hélène.
Mais si 1 dit-elle, les larmes aux yeux.
Je ne dis pas ça pour te fâcher, mais enfin, réfléchis un peu : pas moyen de vivre et de gagner un sou en vivant à la campagne. Aujourd'hui, on ne peut plus se permettre de vivre à la Robinson Crusoë. On a un tas de besoins, ne serait-ce que les cotisations qu'il faut verser à droite ou à gauche, les impôts de toutes sortes, les frais de voiture et d'essence, etc.
On n'a pas besoin de voiture, dit-elle, nous vivrons sans ça !
Jean était suffoqué : lui qui aimait tant sa Mercedes 1 Tenir de tels propos, c'était vraiment insensé. Il n'en revenait pas. Il regarda Marie-Hélène droit dans les yeux et pensa qu'il fallait vraiment qu'elle soit différente des autres pour avoir de telles réflexions... D'un autre côté, c'est bien ce qui la rendait si attachante, si bouleversante.
Et pour l'argent, comment ferions-nous ?
Bah ! on trouvera bien toujours à se faire employer par quelques paysans.
Jean dévisagea Marie-Hélène. Elle aussi, elle faisait donc partie de ces marginaux qui veulent réformer le
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monde. Oh ! il connaissait bien cette race; il n'en manquait pas, même à Paris.
A la Banque, il y avait une fille qui était très intelligente, très mignonne, et tout et tout, puis, un matin, elle a oublié d'arriver au bureau à neuf heures, comme d'habitude... Partie sans laisser d'adresse... On l'a cherchée un peu partout pendant des jours : sans succès. Et puis, quelque temps après on a appris qu'elle était partie avec les adeptes de Machin Chouette, une secte bien connue... Elle avait reçu le coup de grâce, quoi ! Du jour au lendemain plus rien ne l'intéressait que son Krishna, son Bouddha ou son Jéhovah... Qui sait où elle était maintenant ? A Katmandou, peut-être ?
Ne me dis pas que tu veux fonder une secte, toi aussi ?
Et pourquoi pas ? Tu trouves que la vie que mènent les gens à l'heure actuelle est si valable que ça ? Tu t'imagines que le pognon c'est tout ? Tu m'écoeuras avec ton fric et ta Mercedes ! Il y a d'autres choses qui comptent dans la vie... Je voudrais bien te faire comprendre ça.
Elle le faisait marrer, le mec Jean. Une gamine sortant droit du lycée ou du collège et qui voulait lui faire la morale, et qui, avec ça, prenait des airs paternalistes et protecteurs !
— Tu sais, moi aussi j'ai connu ça, répondit-il, on n'apprend pas à un vieux singe comme moi à faire des grimaces... On vit à la campagne selon son idéal pendant quelques semaines ou quelques mois et puis pour un tas de raisons on s'aperçoit que ce n'est pas possible : alors on laisse tout tomber et on est obligé de repartir à zéro... à la ville, bien entendu.
Tu ne comprends pas, dit-elle, les larmes aux yeux, tu ne m'aimes pas.
Mais si, je t'aime.
Non, si tu m'aimais tu ne dirais pas ça...
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Il lui caressa le visage et les cheveux et essaya de l'embrasser. Elle se dégagea.
Dis-moi que tu m'aimes !
Je t'aime.
Non ! pas comme ça, tu le dis mais tu ne le penses pas.
Mais enfin... fille, tu cherches à profiter de
Tu aimes une autre. Demain tu ne penseras plus à moi moi, puis tu me laisseras tomber.
Je tiens beaucoup à toi.
Je t'assure que non
Elle l'intriguait... Il commençait même à se demander laquelle il préférait : Marlène de Paris ou Marie-Hélène d'ici ? Il n'avait jamais ce genre de conversation avec l'autre Marlène. Dieu merci, c'était une fille équilibrée et sans problème avec beaucoup d'intelligence, d'art et d'imagination, mais à vrai dire sans mystère ni mystiscisme. Elle ne devait pas croire en Dieu.
Tu crois en Dieu ? demanda-t-il.
Bien sûr, dit-elle, quelle question, mais pas au Dieu de tout le monde. Y'a un tas de trucs dans les religions que c'est idiot ! Les gens ne savent même pas prier ni méditer. Tout est en soi, y compris Dieu.
Oui ! le yoga, la méditation, tout ça je connais, c'est à la mode maintenant, tout le monde en parle, mais c'est toujours la même chose et finalement ce n'est que du snobisme.
Les gens qui sont sincères avec eux-mêmes sont obligés de revoir tout leur mode de vie et de partir sur des bases nouvelles... Comment peux-tu être heureux en menant la vie que tu mènes ?
Mais je ne me plains pas : je gagne bien ma vie et je me sens très heureux, ma petite !
Elle le regarda avec curiosité et admiration... Et si c'était vrai ? Si c'était elle qui se trompait ?
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C'est vrai que tu es beau ! Tu me plais. Dis-moi que tu m'aimes.
Je t'aime. Tu me crois cette fois ?
Non ! dis-moi que tu m'aimes.
Jean était à la fois lassé et amusé. Il lui trouvait le charme de la jeunesse, ce qui sous-entendait qu'il se sentait vieux maintenant, pour la première fois peut-être.
Et si je te disais que je reste au pays, que je ne remonte pas à Paris, tu resterais avec moi ?
Mais bien sûr ! il faut que tu restes, Jean. Il faut que tu rompes avec la vie que tu mènes. Dieu veut qu'on sacrifie tout pour lui !
Tu sais, moi, Dieu, il ne m'a jamais répondu, alors je l'ai mis entre parenthèses.
C'est parce que tu ne sais pas lui parler.
Bon ! je reste et j'achète des chèvres et des moutons. Tu m'aideras à les tenir ?
C'est vrai ?
C'est vrai.
Alors oui, je veux bien, et on se marie tout de suite.
Se marier ? Déjà ? Est-ce bien nécessaire ?
Oh ! tu sais, c'est vite fait. On prend deux témoins et on va à la mairie... Même pas besoin de se changer.
Et l'église ?
Je veux pas me marier à l'église
— Mais tu me parlais de Dieu, justement.
Dieu, ça n'a rien à voir avec l'église !
Tout de même, se marier, c'est sérieux. Même si tu ne crois pas, qu'est-ce que ça peut bien te faire, tu vas quand même à l'église... Le prêtre, la musique, c'est beau, c'est solennel, tout ça... La mairie, ça ne ressemble à rien... Des simagrées...
Je ne veux pas qu'on se marie à l'église
Bon ! après tout, je m'en fous.
Oh ! Jean, je t'aime, tu sais 1
Elle passa ses bras autour du cou de Jean et l'embrassa. Ils restaient blottis l'un contre l'autre n'arrivant pas à se séparer, ne voyant pas passer le temps, chacun des deux ne pensant qu'à l'autre. Plus rien au monde ne semblait compter. Ils ne pensaient même pas à dormir bien qu'il soit déjà minuit passé, voulant à tous pris profiter et jouir l'un de l'autre. La vie ne risquait-elle pas de les séparer ? Demain peut-être Jean partirait et ils ne se reverraient plus pour des mois, pour des années, pour la vie, peut-être. Et cependant, ils s'aimaient tant, ils semblaient tant faits l'un pour l'autre !
Alors on achètera des moutons et on vivra comme des rois à la campagne. Nous pourrons tout à notre aise réfléchir, méditer, penser à Dieu, nous amuser aussi loin de cette société pourrie...
C'est ça, t'achèteras tes moutons dès demain. Promets-le moi, jure-le moi !
Demain, demain, c'est un peu court quand même, je veux réfléchir.
Jure-le moi ! sois sincère, tu mens
Jean voyait que ses paroles vexaient facilement Marie-Hélène, alors il préférait répondre par gestes, l'embrassant, la caressant, la serrant bien fort comme elle aimait...
Sûr que la vie à Paris n'était pas toujours rose ! Ah ! il en avait bavé à ses débuts, autour de ses vingt ans ! En ce temps-là il était étudiant salarié. Il travaillait dans les Postes, au tri. Il fallait trier cinq cents lettres au quart d'heure, pendant huit heures et pendant des mois entiers. On tenait les lettres d'une main et on les triait de l'autre, à toute vitesse. On gesticulait comme un énergumène toute la journée avec devant les yeux quelques dizaines de casiers. On devenait rapidement un vrai robot. Ce travail était tellement absurde que pour lui rendre sa dimension humaine on n'arrêtait pas de plaisanter avec les copains. Mais on n'avait pas le temps ni les moyens de se raconter de longues histoires, parce qu'il y avait
derrière un ancien militaire chargé de faire le garde-chiourme. Alors on faisait toute la journée des calembours du genre :
Tu ponds, dis, chérie ?
Non ! je chie, Cago.
Vers sept heures du soir il bouffait à la cantine des P.T.T. et chaque fois qu'il le pouvait au restau. U. car c'était encore moins cher, et le soir, à huit heures, après le boulot, il essayait d'attraper un cours du soir à la fac de droit d'Assas... Il n'avait jamais le temps, il ratait plus de neuf cours sur dix ; il n'était au courant de rien; il n'avait ni le temps ni l'argent pour se procurer les énormes bibliographies que leur donnaient les professeurs. Ceux-ci ne le connaissaient même pas. Ils avaient tous leurs petites minettes et leurs petits minets attitrés, chargés de leur faire la cour : de bon fils à papa qui n'avaient que ça à faire, qui pouvaient assister à tous les cours, et qui bénéficiaient de bourses, par-dessus le marché, alors que lui, Jean, n'y avait pas droit ; motif : trop vieux, ce qui l'assimilait aux mauvais élèves, aux redoublants, etc... Comment s'étonner des échecs dans ces conditions ? Et pourtant, avec le courage ardéchois, la patience et l'intelligence, il avait fini par l'avoir, sa licence en droit !
A quoi tu penses ? dit Marie-Hélène.
A Paris, à la vie que je menais, il y a quelques années, quand j'avais ton âge.
C'était bien ?
C'était sinistre il aurait mieux valu garder les moutons, crois-moi !
Il continuait à la caresser, elle semblait rêveuse.
Et les piaules où il logeait ? Il fallait voir ça ! des mansardes même pas chauffées ou des endroits lugubres, sombres et fétides, pleins d'étrangers aux gueules d'assassins. Des propriétaires immondes et cupides, racistes envers les étudiants. Ah ! ce n'était pas gai, les samedis et les dimanches surtout, quand tous les bourgeois fou-
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taient le camp à la campagne ou ailleurs et qu'on se retrouvait seul à arpenter les rues pleines de « bougnoules »... Alors, il allait au cinéma. Pas moyen de voir la télé à Paris. Aucun bistrot n'avait la télé et les propriétaires étaient contre d'autant plus que les récepteurs portatifs n'existaient pratiquement pas dans le commerce... Il en avait vu, des films ! Les premiers temps il les trouvait assez bien dans l'ensemble, surtout en les choisissant, puis il s'était aperçu qu'il y avait une décadence effroyable dans le cinéma et que la débilité était reine. Dans tout Paris on n'arrivait même pas à trouver un film valable, sauf à la cinémathèque où il fallait se battre pour avoir une place et poireauter des heures entières. Alors, chaque fois qu'il le pouvait, il allait voir un vieux film sans pourriture morale et sans mauvaise conscience. Mais souvent l'affiche était trompeuse et les prétentions intellectuelles du réalisateur en faisaient un truc complètement idiot : on ressortait du film encore plus con qu'en y entrant... Alors on s'enfonçait à nouveau dans le métro, on remontait dans sa piaule sinistre, et le lendemain on se remettait à trier les lettres en cadence.
Dis-moi quelque chose, Jean !
Qu'est-ce que tu veux que je te dise : tu trouves pas qu'on est bien comme ça ? A quoi bon parler ? « La bouche garde le silence pour écouter parler le coeur ».
Tu as l'argent pour acheter tes moutons ? Et où on les mettra ?
Chez moi, ici peut-être... Tu sais que je suis propriétaire maintenant ? J'ai au moins dix hectares qui sont àmoi...
C'est formidable ! Alors, tu vois bien qu'on pourrait y vivre.
Il y a beaucoup de friches, tout n'est pas cultivable et c'est si dur de faire rentrer de l'argent.
Ça ne fait rien, on y arrivera. On défrichera tout s'il le faut !
Tu es charmante, tu me fais marrer ! Tu ne manques pas d'enthousiasme, hein ?
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Je vois que tu n'es pas encore d'accord.
Ecoute, je te le dis, il faut quand même réfléchir un peu. Tu m'en demandes trop d'un coup. J'ai quand même une situation valable... toutes mes affaires sont à Paris... tout ça, ça demande du temps...
Tu vas me laisser tomber, dit-elle, les larmes aux yeux. Les hommes sont tous comme ça ! Tu m'oublieras. Ça te fait rien qu'on se sépare. Tu t'en fous...
Ne dis pas ça, Marie-Hélène, je t'adore...
Tu sais, dit-elle, on ne serait pas les seuls. Depuis quelques années, c'est fou le nombre de hippies qui s'installent au pays. Et tu sais d'où ils viennent pour la plupart ?
Non; de Hollande ?
Oui, il y en pas mal aussi, mais ils viennent presque tous de Paris, là où tu es, mon cher !
Ah ! oui, vraiment ? Ils sont si nombreux que ça ?
Et comment ! et c'est tous des gars de ton genre plus ou moins étudiants ou intellectuels.
Des drogués ?
Non, pas vraiment, je ne crois pas, des gars qui en ont ras-le-bol de la ville.
Et eux, de quoi ils vivent ?
Ils sont tous paysans ou maçons. C'est des gars bien, des bricoleurs. Ils retapent les vieilles baraques. Ils en ont fait des maisons vachement bien, il faudrait que tu vois ça. Ils ont du goût, ces types-là !
Oui mais ce n'est quand même pas eux qui ont fait les maisons ! Les maisons d'ici, il faut reconnaître que ce n'est pas du toc. Les Ardéchois étaient, et sont encore, des architectes qui s'ignorent. Les maisons passaient facilement les siècles, encore mieux que les châtaigniers ! Par exemple, la maison où on est, là, tu vois cette voûte ?
Oui.
Eh bien ! elle appartenait à un templier.
C'est vrai ?
Si je te le dis ! j'ai vu ça dans de vieux papiers : je suis l'héritier ou le descendant des templiers, ma vieille !
Tu serais pas un Atlante, aussi ? J'ai une copine qui dit qu'il y a beaucoup d'Atlantes réincarnés à l'heure actuelle... Tous ces gens qui fuient Paris, ce sont des Atlantes. Ce sont des bâtisseurs, des débrouillards car ils ont tous vécu à l'époque où l'Atlantide disparaissait sous les flots... Elle va d'ailleurs réapparaître cette année, en 78.
Tu y crois à ces salades ?
Ce sont pas des salades, c'est vrai...
Jean n'écoutait pas ce qu'elle lui disait... Bien sûr, pensait-il, dans cette vie de patachon qu'il menait alors à Paris, il avait quand même droit à quelques entr'actes, de temps en temps... Elles étaient jolies, les petites minettes des facultés et c'était bien agréable d'aller dans les amphis et de se sentir bien entouré... On draguait parfois dans les bibliothèques ou le soir à la Cité internationale sur les bancs du campus ou ailleurs. On allait dans les foyers, les cafeterias, les ciné-clubs... au théâtre, même. Là, c'était toujours des pièces d'avant-garde : tout bon, tout mauvais, et plus souvent tout mauvais que tout bon. Le porno faisait déjà fureur; pour assurer le succès de la pièce il fallait que l'actrice finisse par se foutre complètement à poils. C'était on ne peut plus débile mais au moins, on se rinçait l'œil. On ne croirait pas à quel point la débilité fait fureur chez les étudiants. D'autres fois, c'était des farces grotesques : par exemple l'acteur se balançait à la cime d'un lustre et jetait de la farine et de l'eau sur les spectateurs, pour que celui-ci soit concerné, pour que tout le monde participe et soit acteur... La crise !
Lui, Jean, il se montait quelque étudiante dans sa piaule, quelque étrangère paumée : Allemande ou Grecque, par exemple, mais il avait toujours eu un faible pour les filles de la Côte, qu'elles soient françaises ou italien- nes... De vraies beautés... Les Parisiennes aussi, parfois, surtout celles qui avaient du raffinement dans l'habillement, du genre de sa Marlène... mais elles étaient trop
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bourgeoises pour lui à l'époque. Le soir, elles rentraient toutes chez papa maman... rien ne valait l'Allemande... c'était pas toutes des pouffiasses, loin de là !...
Alors on va les acheter dès demain, ces moutons ? fit-elle.
Oui.
Promis ?
Promis.
La vie à la campagne ne manquait pas de charme. Il suffisait de trouver une fille sympa, acceptant et aimant cette vie. Alors lui, Jean, il enverrait tout balader : le fric, les voitures, les beaux habits, les petits repas dans les petits coins de Paris, les spectacles inédits, les week-end aux Baléares, les vacances d'hiver dans l'hémispère sud, les voyages d'affaires ou autres en Nouvelle-Calédonie, aux Canaries, en Egypte ou aux Seychelles... Le matin, il se lèverait, il irait chercher son bois dans la campagne pour allumer son feu, parce qu'il est bien entendu qu'ils se chaufferaient au bois avec Marie-Hélène, par goût, par sens du beau, même si cela devait entamer leur confort. Il scierait son bois. Il rafistolerait cette vieille maison, il la décorerait à son goût, dans un style mi-artistique, mi-paysan... Avec Marie-Hélène on s'entourerait de quelques animaux : un chien, un chat ; on aurait aussi des poules, histoire d'avoir de bons œufs frais, peut-être même quelques lapins. Le matin on trairait les chèvres. Ce serait dur à s'y faire, surtout au début, mais au moins on aurait ainsi du lait, du beurre et du fromage. Les moutons, eux, donneraient moins de peine. On tiendrait aussi un grand jardin où il y aurait vraiment tous les légumes possibles et imaginables. Le calme, l'air pur, l'amour... avec ça, ne serait-on pas heureux ?... Et ras-le-bol de la ville ou de Paris !
A quoi tu penses ? dit-elle.
A ce qu'on fera dès demain, ici. Enfin, demain, dès qu'on pourra ! On aménagera, on s'installera, tu verras, on sera vraiment très heureux.
— Je suis contente, dit-elle, je suis heureuse. Serre-moi dans tes bras, bien fort...
Elle était vraiment bien cette petite Marie-Hélène ! Il en ferait quelqu'un d'aussi valable que l'autre Marlène, la Parisienne. Il trouverait bien à s'arranger avec cette dernière. Il lui dirait de venir ici pour commencer. Sûrement qu'elle accepterait, au moins pour quelque temps. De cette manière il pourrait tranquillement faire la transition et choisir entre ces deux nénettes... Au bout de quelque temps elle n'en pourrait plus et elle remonterait à Paris... à moins qu'elle reste aussi, ce qui serait aussi bien, après tout... on pourrait toujours s'arranger. Entre temps, il connaîtrait mieux Marie-Hélène, parce que les gamines qui lui avaient fait des entourloupettes, il connaissait bien ça aussi : des nanas qui ne savent pas ce qu'elles veulent, qui sont mal dans leur peau, qui vous disent : « Je t'aime, je t'aime ! » pendant quelques jours, puis qui changent d'avis et vous font tourner en bourrique, il ne voulait pas de ça non plus.
Ce pays est mon pays, pensait-il, je m'y sens bien. Je n'aurais jamais dû le quitter.
Toute la nuit ils s'embrassèrent, ne trouvant pas le sommeil, trop heureux d'être l'un contre l'autre, trop heureux de voir la braise qui ne voulait pas s'éteindre, trop heureux d'entendre la pluie, le vent, le tonnerre, la grêle et la goutte d'eau qui tombait dans la bassine comme un clepsydre bien réglé, comme le tic-tac d'un réveil...
"Le vent dans les cyprès" roman de Michel Teston ISBN 2-9501967-1-3
Bonne lecture (M.T.)
Ci-dessous un de mes poèmes en audio : "La chanson du pâtre" en patois ardéchois (voir aussi dans les vidéos de ma page youtube.
© teston (photo)
"Le vent dans les cyprès" (Michel Teston) ISBN 2-9501967-1-3,
roman, chapitre XI.
Voici donc la suite du roman numérisé par mes soins (avec des fautes de numérisation, notamment aux tirets des dialogues).
Bonne lecture si le coeurvous en dit.
Chapitre XI
une fête
En quinze ans la mentalité avait beaucoup évolué ici, à la campagne ;
c'est du moins ce que pensa Jean lorsqu'ils arrivèrent sur les lieux.
Autrefois, il n'était pas question de méchoui, ni de réunions aussi importantes.
On n'écoutait pas de disques et les gens ne dansaient pas, en dehors des bals.
Les seules réunions qu'il avait connues, Jean, c'était les repas de communion, de mariage, d'enterrement, ou les "tuades" de cochons; en hiver, c'était les "rostidos" de châtaignes.
On mangeait ; on buvait; chacun chantait la sienne à la fin du repas ; si elle était un peu grivoise, c'était parfait, et il fallait voir les scrupules dont on s'entourait pour ne pas choquer les chastes oreilles des enfants. Aujourd'hui, à l'époque du sexe et de la débilité, ça fait rire...
Brusquement, Jean se mit à penser à son père : il ne fallait pas oublier qu'il était en deuil... Donc, logiquement sa place n'était pas ici au méchoui... Cependant, il n'arrivait toujours pas à admettre la mort de son père, lequel avait toujours été cet obstacle insurmontable, ce roc contre lequel il était venu se briser tout au long de sa jeunesse... Pour lui, tout ça, ce n'était pas vrai... Quand il pensait à ça, il lui semblait même qu'une certaine joie l'envahissait, comme si la mort était finalement quelque chose de beau, de gai, une délivrance... Il portait un pantalon rouge : cela ferait jaser les gens... et puis merde
Je ne devrais pas y aller, dit Jean aux deux filles mon père est mort, je suis en deuil...
Sophie se mit alors à le regarder avec des yeux compatissants d'où jaillissaient la tendresse et l'amour... En cet instant précis, Jean pensa qu'elle tombait amoureuse de lui... Elle parut réfléchir quelques instants, puis elle dit, en le tutoyant cette fois :
Tu n'es pas obligé de rester jusqu'à la fin ni de t'amuser... Pour une fois que tous les gens du pays sont réunis : ça te permettra de dire bonjour à tout le monde...
Jean se sentit plein de reconnaissance à l'endroit de Sophie, et en guise de remerciement, il lui donna un petit baiser dans le cou, à travers ses longues tresses blondes. Elle se mit à rire, cherchant à se dégager de la douce mais consciencieuse petite étreinte de Jean.
C'est bon, dit Jean, je ne resterai pas.
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Devant la flamme allumée à la nuit tombante, tous les gens des différents hameaux semblaient réunis, timidement.
Cette flamme dans la nuit, ce mystère fascinant, rappelèrent à Jean ces petites veillées où on faisait rôtir les châtaignes. Les yeux de chacun s'attardaient sur la flamme, toutes lumières éteintes. Quelques bons mots fusaient par-ci, par-là. On venait d'attaquer le petit vin rouge du pays...
Mais l'image de son père semblait rôder autour de Jean. Il le voyait partout, toujours... Il était debout près de la flamme, son ombre gigantesque se projetait sur les murs noirs de la cheminée... Il allait l'enlever, lui, Jean, comme un ogre pour le manger... Non, non, pas du tout : d'un geste effrayant, il s'emparait alors de la poêle à longue queue, et, en la secouant, il faisait tourner les châtaignes... Jean, il entendrait toujours ce bruit si caractéristique des « marrons » (comme ils disent, à Paris) roulant et tressautant dans la poêle...
Il en manque encore un peu ! disait son père.
Puis, quand elles semblaient cuites, qu'elles étaient aussi noires que les murs noirs de la cheminée, alors il sortait la poêle de l'âtre :
Va me chercher le vinaigre et un torchon ! disait-il.
Jean s'exécutait... C'est alors que la magie entrait en jeu : son père aspergeait les châtaignes de vinaigre et les recouvrait en même temps d'un torchon... Le petit Jean ne comprenait pas...
C'est pour qu'elles se pèlent plus facilement : ça fait éclater la pelure...
Et c'était vrai ! comme elles se pelaient bien, alors, ces châtaignes ! comme elles étaient bonnes ! juste à point... Ça ne semble pas, mais c'est tout un art que de
réussir une rôtie. Jamais Jean, malgré toute son application, bien qu'il ait respecté apparemment tous les rites que suivait son père, n'avait vraiment réussi une rôtie... Il y avait un truc, un quelque chose de mystérieux et de magique que seul son père avait...
Oh ! regardez, dit Agnès, comme il est gros
Putain, oui !
il est vachement gros, ce mouton ! fit Jean, retrouvant ses intonations méridionales...
La bête était véritablement empalée et on la faisait tourner sur une flamme haute et nourrie. Tout le monde était là... Jean reconnaissait la moitié des gens : les plus vieux, ceux qui avaient le moins changé, mais ils apparaissaient comme à travers un rêve qui les aurait brusquement vieillis de quinze ans... Certains semblaient le reconnaître, d'autres, non. On chuchotait à voix basse à son sujet, il le sentait ; mais Jean essayait d'être le plus discret possible, de passer inaperçu, de se fondre dans la masse...
Ce qui le frappa tout d'abord, ce fut cette sorte de discrimination entre les vieux et les jeunes de part et d'autre de la flamme... Comme autrefois à l'église (il s'en souvenait comme si c'était hier) où les hommes se mettaient d'un côté, les femmes de l'autre... Etrange pudeur paysanne... Les femmes avaient toutes un fichu sombre sur les cheveux... En ce temps-là les gens croyaient vraiment en Dieu, un Dieu fort et puissant qu'on redoutait, un Dieu quelque peu janséniste ou puritain qui n'avait rien à voir avec le Dieu d'aujourd'hui. On n'allait pas dans les églises pour faire du tourisme...
Ici, les jeunes d'un côté, les moins jeunes de l'autre... On était tous les uns sur les autres, comme si on avait peur, comme si on n'osait pas bouger... Etrange et sublime timidité paysanne... Etrange cérémonie aussi que ce méchoui ressemblant à quelque sacrifice d'Abraham, à quelque messe, à quelque cène authentique où l'Agneau serait immolé... Le meurtre du père... la névrose de l'humanité...
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- T'aurais pas dû lire Freud, mec, pensait Jean...
Ses yeux furent irrésistiblement attirés par une fille qui lui apparut nettement plus jolie que les autres... De son côté, elle ne semblait pas insensible au charme de Jean, du moins, c'est ce que croyait ce dernier, car, de prime abord, il n'en était pas sûr et il attendait quelque confirmation.
Tout en buvant son canon dans la pénombre, Jean se mit à observer les gens qui l'entouraient, leurs faits et gestes, leurs paroles... Les choses avaient tellement changé depuis quinze ans ! L'ambiance était vraiment paillarde et il y avait de quoi se marrer. On avait mis un tonneau sur un cheval de bois et chacun venait y tirer son canon de pinard. Les plus assoiffés se couchaient carrément sous le tonneau pendant que les autres chantaient l'air très connu : « Chevaliers de la table ronde »... Ça devenait folklo et c'était la vraie crise : tout le monde tapait sur quelque chose avec un couteau, une fourchette ou n'importe quoi pourvu que ça rit du bruit.
Jean, avec sa cravate et son costard il avait bonne mine ! Pour lui, ce n'était pas vraiment débile, c'était juste un peu arriéré. Mais Agnès près de lui l'encourageait à chanter comme les autres en hurlant de toutes ses forces... Puis on se mit à débiter et à tripatouiller le mouton en distribuant des quartiers de bidoche à tout le monde. On mordait ça à pleines dents, on s'en mettait plein la lampe et le bourgeois Jean trouvait qu'il ne fallait vraiment pas être dégoûté. Tout le monde se marrait. Les mecs se mirent à boire coup sur coup. Ils bavaient dans leur verre puis ils le passaient au gus d'à côté qui ne pouvait pas refuser selon l'usage du pays qui veut qu'on boive tous dans le même verre. Le gros rouge qui tache coulait abondamment... Les mecs commençaient à être sérieusement pintés et ils se bousculaient dans le pré tout bosselé de taupinières, ce qui fait qu'on en recevait plein les falzars... Y'en avait un, la bouche et les doigts pleins de graisse, raide comme passe-lacet, qui
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faisait le service en rotant le plus fort possible... Un peu plus loin, dans les coins ombreux, y'en avaient qui pissaient un boc, se mouchaient avec les doigts, essuyaient le tout sur leur froc et revenaient faire le plein...
Les conversations, du genre mondain, étaient d'un niveau puissamment élevé : on se contentait de pousser des gueulantes, ce qui fait qu'on ne s'entendait plus dans cette campagne tranquille, dans ce havre de paix et de sérénité...
Au bout d'un certain temps, quand tout le monde eut mangé sa part et bu suffisamment, on se mit à écouter des disques pour mieux prendre son pied. On avait amené un électrophone portatif, et c'était là tout l'orchestre... Les danses, c'était en quelque sorte du pop, du vrai pop. Ce n'était plus l'accordéoneux que Jean avait connu dans sa jeunesse et qui jouait toujours les mêmes airs minables : une valse, un tango, une valse, un tango... N'empêche qu'on rigolait bien. Il n'y avait pas moyen d'esquisser le moindre pas de danse sur ceterrain bosselé, et on finissait inéluctablement par s'étaler de tout son long sur les taupinières.
Jean se leva et se dirigea vers celle qu'il avait remarquée et qui semblait lui faire de l'œil...
Vous dansez, mademoiselle ? dit-il.
La fille enquestion accepta et la danse démente commença : ce fut le dernier tango à Castelmaure. En quelques instants Jean eut l'impression d'attirer tous les regards. Rapidement, il sentit que quelque chose ne tournait pas rond, aussi il décida d'arrêter là les frais et de retourner à sa place avec la fille...
C'est bizarre, dit-il, mais j'ai l'impression qu'on nous regarde d'une drôle de manière tout d'un coup...
C'est vrai, moi aussi, répondit-elle, ils sont peut-être jaloux...
Jaloux de quoi ?
Comme ça ! de tout et de rien !
Ah ! j'y suis, c'est peut-être parce que mon père est mort et qu'ils m'ont reconnu...
Comment ? Mais c'est toi, Jean Béraud ?
Oui.
Alors ne cherche pas, c'est bien ça : on t'a reconnu et tu es en deuil : tu n'aurais pas dû danser !
Jean réalisa alors qu'il n'était plus à Paris et que la mort ici n'a pas la même importance : pas question de chercher à la cacher...
C'est vrai, j'aurais dû y penser, dit-il, ça m'apprendra. Merci de me l'avoir dit... Et toi, comment t'appelles-tu ?
Marie-Hélène.
C'est très bien. Tu es vachement jolie, Marie-Hélène.
Et il se mit à penser à Marlène qui l'attendait là-haut à Paris. Bizarre, pensait-il, elles s'appellent toutes du même nom.
Tiens ! j'ai l'impression que même Agnès et Sophie se mettent à me faire la gueule...
Ah ! ça, c'est différent : c'est après moi qu'elles en ont...
Jean était écoeuré. Il n'en revenait pas de cette mentalité. C'était pire que dans les H.L.M. où on se déteste cordialement entre voisins. Mais ici, cette campagne, ce ciel bleu, ces nuits tranquilles, ça aurait dû être différent. Qu'ils sont sots, ces citadins qui s'imaginent que dans le Midi, tout est rose et qu'il n'y a pas de problèmes ! Le touriste ordinaire n'y voit que du bleu, pensait Jean, mais moi je connais bien le pays que j'ai dû quitter...
Cette ambiance me déprime et me dégoûte, dit-il, ils ne peuvent pas laisser leur jalousie aux vestiaires, non ? Je fous le camp : tu ne veux pas venir avec moi ? Viens.
Elle hésita ; c'était aller bien vite en besogne avec ce Jean Béraud qu'elle ne connaissait pas, bien qu'il fût natif du pays... Elle regarda le feu du méchoui qui s'était singulièrement affaibli... Les autres jeunes, là-bas, discutaient et chahutaient ensemble, à l'écart, tous groupés... Elle ne se sentait pas à son aise avec eux, jalousée qu'elle était, rejetée...
- Ramène-moi chez moi, j'en ai marre moi aussi.
Fin du 11è chapitre du roman: "Le vent dans les cyprès" (Michel Teston ISBN 2-9501967-1-3
(à suivre)
P.S. Ci-dessous ma musique liée au roman:"Revoir son pays" © , à l'harmonica, suivi du premier poème de mon premier recueil: "Le bout du monde" ©
© teston (photo)
Voici le chapitre 10 de mon roman: "Le vent dans les cyprès" (Michel Teston, ISBN 2-9501967-1-3
Des fautes, encore des fautes, toujours des fautes, le cauchemar de l'écrivain, outre parfois les siennes, celles des typographes ou des dactylos qui souvent vous en rajoutent en croyant même vous corriger! corrections des corrections à n'en plus finir, et ensuite, fautes des scanners ou des ordinateurs américains! Je m'excuse de toutes ces fautes récurrentes qui sont le plus souvent indépendantes de ma volonté. Ici, ils m'ont surtout saqué les tirets des dialogues...
Bonne lecture quand même si le coeur vous en dit.
CHAPITRE X
enquête et promenade
Il prit son temps pour manger, savourant successivement la truite, le café, le cognac, la cigarette... Quand il eut fini, il décida de remonter illico sur la magnifique montagne au rouge volcanique...
Que faire en effet à la campagne quand on a quelques jours de congé et qu'il fait un temps radieux ? La nouvelle qu'il venait d'apprendre, et surtout le fait que Debray semblait directement impliqué dans cette sinistre affaire, incita Jean à retourner voir ce personnage hors
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du commun dans le pays, d'autant plus qu'il était persuadé de son innocence... Ce qui l'intéressait, c'était les retombées sociologiques : pourquoi le pays tout entier en voulait-il à mort à son nouvel ami Debray ? On touchait là à un fait social au sens durkeimien du terme. Dans le fond, comprendre les difficultés de ce personnage, c'était du même coup comprendre toute la mentalité du pays.
Aussi, il trouva excellent pour sa digestion et pour ses quelques kilos superflus de remonter là-haut sur la montagne. Pour varier un peu sa promenade, il prit un autre chemin... Et chaque fois c'était comme une ivresse qui s'emparait de lui, une ivresse à la fois heureuse, triste, et mélancolique. Il aimait cette terre natale d'un amour quasiment physique, amour teinté de haine, aussi, la haine de celui qui a été chassé parce qu'il n'y avait pas de place pour lui, pas assez de pain... Il retrouvait dans certains arbres de la forêt, ces inscriptions qu'il avait gravées au couteau vingt ans plus tôt... Les jeunes châtaigniers avaient grandi eux aussi, depuis ce temps. De « sagates » qu'ils étaient jadis, ils étaient devenus maintenant des arbres respectables, greffés, déjà immenses... Il fallait un regard avisé pour distinguer dans l'écorce devenue rude les dernières traces d'une inscription : « Jean Béraud, 1955 ». Lui seul pouvait le lire, lui seul savait quels étaient les arbres qui portaient sa marque indélébile, quoique déjà illisible... D'ailleurs, ces arbres lui appartenaient en propre aujourd'hui.
Il arriva à une petite clairière nommée les « Taules » et là, qu'elle ne lut pas sa surprise de voir trois chevaux montés par des garçons et des filles, en présence de Debray lui-même.
Ce spectacle était à la fois déroutant et fascinant... Le léger trot des chevaux martelaient le sol qui semblait creux et cela faisait comme un sourd roulement de tambour, une étrange résonnance. Outre les deux jeunes garçons qu'il avait vus le matin, Jean put voir deux petites
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jeunes filles dont l'une essayait craintivement de monter un immense cheval, aidée en cela par Debray et un jeune garçon. Mais surtout, là-bas, un peu plus loin, son regard fut irrésistiblement attiré par une splendide jeune femme qui semblait sortie droit d'un film de Brigitte Bardot. Quoique timidement elle aussi, elle montait un magnifique cheval... crinière et chevelure dans le vent... L'animal semblait fier de porter en trottinant une aussi belle femme... Jean avait fait de l'équitation ; ce n'était pas la première fois qu'il voyait un cheval, ni une femme sur un cheval...
Il se souvenait notamment d'une promenade, en Vendée, au bord de l'océan. A l'époque il lui avait semblé qu'il n'était pas possible de trouver mieux en matière d'équitation... C'était un matin ensoleillé d'hiver... Avec une dizaine d'amis ils avaient longé l'océan sur quelques kilomètres... Les pas des chevaux s'enfonçaient dans le sable humide. On avait l'impression de marcher sur du velours. Le ciel avait cette clarté métallique que réservent parfois les matins d'hiver. Le soleil naissant illuminait la blanche écume de la mer. La plage était déserte. Outre le pas sourd et velouté des chevaux on ne pouvait entendre que la vague déferlant sur le rivage et le cri des mouettes qui les survolaient... Ce jour-là, pas si lointain, Jean, en compagnie de ses amis et surtout de Marlène qu'il venait juste de connaître, avait eu l'impression vague et fugace du bonheur parfait...
Eh bien ! cette impression proustienne, il la retrouvait ici, qui l'eût cru, en voyant ce spectacle... Ici, ce qui le fascinait, ce n'était certes pas la présence et la beauté de Marlène ou de l'océan, mais plutôt un élément de surprise : comment ici, en pleine montagne, dans ce pays escarpé fait de rochers et de châtaigniers, se pouvait-il qu'on trouve, dans une petite clairière plate, des chevaux, des vrais, en train de galoper dans un bain de jeunesse et de beauté. Quel défi incroyable !... Une si belle femme, un si beau spectacle, perdu, ici, à l'abri de toute civilisation...
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Hello ? cri Jean
Salut ! répondit Debray.
Tout le monde se retourna et salua plus ou moins Jean tout en continuant de virevolter sur les chevaux.
Vous êtes déjà de retour ? dit Debray.
Oui ! je m'ennuyais, et puis cet endroit me plaît beaucoup... Je ne m'attendais pas à vous trouver là... Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez aussi des chevaux de ce côté...
Ah ! c'est une longue histoire, fit Debray, je n'ai pas eu le temps de tout vous raconter ce matin... Mais on en reparlera...
Je ne connais pas ces jeunes personnes.
Ce sont deux jeunes filles d'ici ; elles sont en vacances ; et là-bas, c'est ma petite amie...
C'est formidable ! dit Jean, ce coin, ces chevaux, ces belles filles...
Vous n'avez pas tout vu dit Debray. Vous verrez, quand ma boîte sera construite... En fait, il s'agira de tout un ensemble. Il n'y aura pas seulement des chevaux, mais tout un complexe avec dancing, tennis, piscine, etc... Vous voulez faire un tour à cheval ? Vous ne voulez pas essayer ?
Ma foi, dit Jean, pourquoi pas ?
On arrêta un des chevaux ; Jean le monta et se mit à gambader dans cette petite clairière. Il avait fière allure car il montait bien. Tout en trottant il se dirigea près de la petite amie de Debray, la belle femme qui avait attiré ses regards :
Je me présente, dit-il, Jean Béraud. Je suis originaire d'ici et propriétaire du coin. Je suis là pour quelques jours... c'est mon père qui est mort...
Ah ! oui, enchantée, dit-elle, Edmond m'a parlé de vous...
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Elle fit celle qui n'était pas concernée et continua à trotter consciencieusement. Jean fit de même, cessant de chevaucher côte à côte avec elle, respirant l'air pur, se concentrant aussi sur les pas de son cheval, car le terrain n'était tout de même pas si plat que ça et par endroit on devait veiller à éviter quelques petits rochers, quelques énormes taupinières ou quelques immenses genêts... Après quelques petits tours Jean revint vers Edmond et descendit de cheval.
Formidable ! dit-il.
Aussitôt un des jeunes garçons voulut prendre sa place. On s'affaira à plusieurs autour de l'animal. C'était la grosse attraction... Les jeunes ne s'en lassaient pas... Debray semblait enchanté de voir tous ces gens autour de lui en train de réaliser en quelque sorte le début de son rêve. C'est alors que Jean prit Debray en aparté
Vous ne savez pas la dernière ? dit-il
Non. Que voulez-vous dire ?
Il vient d'y avoir un meutre cette nuit, tout près d'ici.
Ah ! bon, je ne savais pas; de qui s'agit-il ?
Vous la connaissez certainement...
Qui donc ?
Marinette... une certaine Marinette...
Marinette Duchemin... Ça alors !
Vous dites Duchemin ? Mais je me demande si je ne la connais pas, dit Jean...
Debray, plus encore que Jean, sembla stupéfait. Il avait ce visage que l'on a devant la mort, devant celle d'un être cher... Jean surveillait de près ses réactions. Il ne connaissait pas véritablement cet homme qui, aux yeux de la population, passait déjà pour un suspect, et il voulait se faire sa petite idée... Debray se mit à pâlir :
Il n'y a pas à dire, dit-il, la mort, ça vous fout la trouille... Mais comment cela s'est-il passé ?
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Je ne sais pas grand-chose, fit Jean, je viens juste de l'apprendre dans un restaurant de Castelmaure... On a trouvé son corps ce matin ; il semblerait qu'on l'ait tuée à coups de chevrotines...
Ah ! c'est donc pour ça qu'on a vu monter les gendarmes tout à l'heure, dit Debray... et tout ce va-et-vient inhabituel de voitures, là-bas en-dessous...
On était presque
à la cime de la montagne, et là-bas, bien en-dessous, on pouvait voir effectivement plusieurs voitures alignées, dont l'Estafette bleue des gendarmes...
Je connaissais bien Marinette Duchemin, reprit Debray, c'était une des plus belles femmes du pays... Je ne sais pas son âge au juste, entre trente et quarante, mais très bien à tous points de vue.
Si c'est bien celle que je pense, dit Jean, elle doit avoir autour de trente-cinq ans... Je me souviens très bien d'elle... C'était presque une copine pour moi, il y a une quinzaine d'années... A ce moment-là, elle sortait beaucoup avec les jeunes du pays. Moi, j'étais encore un gamin... C'était la grande époque du twist. Elle dansait merveilleusement bien, comme aucune fille du pays. C'est pour ça que tous les mecs lui couraient après... En ce temps-là, pourtant pas si lointain, il y avait encore beaucoup de jeunes à la campagne... Je me souviens... tous les dimanches c'était la fête dans un des villages de la région. Alors, on se déplaçait sur nos vieilles motos ou dans des pataches à faire peur... On s'entassait là-dedans comme du bétail, et on se retrouvait tous dans le village en question... Les durs de la bande avaient chacun leur « pétarelle » ou autre pétrolette... A la fête, il y avait un monde fou. Ça semble inimaginable aujourd'hui dans ce pays... C'était presque toujours le même orchestre : un accordéon, un pianiste, un batteur, parfois un trompettiste, de ceux qui jouaient si magistralement : « Cerisiers roses et pommiers blancs », ou un chanteur... La guitare était encore inexistante, ici. La grande spécialité : le
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tango. Des airs du genre : « Le dénicheur » ou « Le plus beau tango du monde »... Marinette était imbattable au tango... Puis de temps en temps, pour changer un peu ou pour être au goût du jour, l'orchestre attaquait un pasodoble,un charleston ouun cha-cha-cha...Marinette était encore la meilleure danseuse... Les derniers temps, ceux dont je me souviens le mieux, c'était le twist d'Elvis Presley ou peut-être de Johnny Halliday, je ne sais plus... Alors là, Marinette était sublime... les autres danseurs s'arrêtaient pour mieux la regarder... Evidemment, à l'époque, le twist, c'était quelque chose de nouveau... Moi, j'avais quinze ou seize ans... Je me demande ce qu'elle est devenue par la suite, Marinette, si c'est bien d'elle qu'il s'agit...
C'est sûrement elle... Moi évidemment, je ne me souviens pas de tout ça, fit Debray, puisqu'il n'y a que cinq ou six ans que je suis ici... Ce que je sais, c'est qu'elle vivait avec un type qu'on appelait ici l'Albenassien...
Qui c'était celui-là ? D'où venait-il ?
Eh bien ! il venait d'Aubenas, la ville voisine... C'était un ouvrier, je crois; je l'ai à peine connu. Comme Marinette était fille unique et qu'elle possédait une propriété importante pour le pays, il est resté avec elle et il s'est mis à travailler la terre... Ils tenaient des moutons, tous les deux. Puis ce gars-là il est mort dans un accident de voiture, il y a cinq ans à peu près... Ils n'ont pas eu de chance, tous les deux. Ce qui fait que Marinette est restée seule, car ils n'avaient pas eu de gosses... enfin, seule... à part l'Antoine qui vient l'aider de temps en temps... Elle a été obligée de vendre ses moutons... Depuis trois ou quatre ans elle vivotait avec ses quelques chèvres et la petite pension qu'elle avait réussi à toucher... Mais comme elle était encore très belle, qu'elle avait une bonne petite propriété et que tous les garçons du pays l'avaient plus ou moins connue, du moins à ce qu'on dit, elle était non pas courtisée, mais disons très convoitée par tout le monde... Moi-même je l'aimais bien, elle était très sympa...
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Ah ! c'est ça ! fit Jean, parce que... figurez-vous que j'en ai une bonne à vous apprendre, et c'est d'ailleurs un peu pour ça que je suis revenu vous voir si vite...
Ah ! oui ?
Parce que je vous trouve très sympathique et que je ne crois pas un mot de tout ce que j'ai entendu dire... Figurez-vous que là-bas, au village, je veux dire à Castel-maure, le bruit court déjà que c'est vous qui avez assassiné Marinette...
Quoi ?
Debray fut très étonné. A nouveau il se mit à pâlir, mais de colère cette fois...
Vous vous moquez de moi ou quoi ?
Pas du tout, fit Jean, au contraire, c'est parce que je n'en crois pas un mot et que vous m'avez l'air très sympathique... Remarquez que, moi, je m'en fous, hein, si vous ne me croyez pas, ça m'est égal...
Jean s'apprêtait à partir car son intention première n'avait pas été de se fâcher avec Debray dont la réaction assez brutale ne le rassurait pas du tout.
Attendez ! ne partez pas, fit Debray, excusez-moi... mais vous conviendrez que vous m'apprenez de drôles de nouvelles qui ne sont pas très rassurantes pour moi...
C'est exact, il faut reconnaître que...
Alors vous dites que Marinette a été trouvée morte ce matin, et que pour les gens de Castelmaure je suis déjà le suspect numéro un ?
Oui, c'est bien ça. Vous n'allez sans doute pas tarder de voir les gendarmes...
Oui, il faut que je réfléchisse à ce que je vais leur dire. Mais vous pouvez rester; vous avez bien une minute ? On est bien ici, non ?
D'accord, je reste un moment...
Et Debray s'en alla seul dans sa cabane. Visiblement il était bouleversé, et il avait des raisons objectives de l'être
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d'autant plus qu'il était déjà suspecté par la rumeur publique... C'est alors qu'une idée traversa l'esprit de Jean : et si Debray était réellement coupable ? Après tout, il ne le connaissait pas suffisamment et il avait des raisons de tuer Marinette... Ne lui avait-il pas dit qu'il connaissait la victime ? Peut-être même avait-il couché avec elle ? On ne sait jamais ; dans ces campagnes, cela semble facile, après tout, encore que tout le monde surveille tout le monde... Une promiscuité intolérable existe dans ces endroits désertiques. En ville, on passe inconnu et inaperçu dans la foule ; on se noie dans la masse ; c'est tout juste si on dit bonjour ou bonsoir à son voisin de palier quand on ne peut pas l'éviter car il vous emmerde toujours tard le soir ou tôt le matin... Il semble que moins on soit nombreux dans un endroit et plus on se surveille. Moins on parle et plus on ajoute de l'importance à ce que vous dites. On voit quelqu'un à la cime de la montagne, à un kilomètre à vol d'oiseau, à un endroit où il n'a pas l'habitude d'aller, et aussitôt on se pose la question : « Que fait-il, là-haut, où va-t-il ? » Cela semble suspect ; le lendemain on en parle au voisin : « Que diable allait-il faire à la cime de la montagne, dans la propriété du Pierre ? » De fil en aiguille on est vite suspecté pour un rien... C'est pour des trucs de ce genre sans doute qu'on se mettait à soupçonner Debray... Mais il y avait aussi une autre raison, semble-t-il, aux yeux de Jean : Debray, ne voulait-il pas monter une boîte, et, pour ce faire, n'achetait-il pas quelques terrains pour y tenir ses chevaux ? On pouvait supposer qu'il avait sans doute des visées sur la coquette propriété de Marinette... De là à supposer que c'était lui l'assassin, il n'y avait qu'un pas que beaucoup avaient déjà franchi... Ajouté à tout ça le phénomène naturel de xénophobie des gens du coin pour qui Debray n'était qu'un « estranger », on avait déjà une explication de tout ce qui se passait au pays...
— Vous ne voulez pas faire un tour à cheval ? cria une des deux petites jeunes filles, sortant le mec Jean de sa rêverie.
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Pourquoi pas ? lança-t-il en direction de la fille qui le regardait avec une gentillesse irrésistible...
Et Jean se remit à gambader quelque temps avec les gamines, leur montrant comment il fallait se comporter à cheval, les épatant en leur parlant de psychologie animale : les gestes qu'il fallait faire ou ne pas faire avec les chevaux, la peur qu'il fallait surmonter, l'assurance qu'il fallait avoir avec l'animal si on voulait tranquillement le seller, lui mettre ou lui enlever le licol, etc...
Au bout d'un moment les deux gamins durent aller reprendre leur travail de terrassement avec Edmond. D'ailleurs, tout le monde en avait marre de faire du cheval. Il faut reconnaître que c'est un peu tape-cul... Jean profita d'un instant où il était seul avec les deux filles pour leur faire une proposition sans autre arrière-pensée que celle de profiter de la nature en compagnie d'amis que l'on aime.
Venez donc faire un tour ! ma voiture est beaucoup plus bas, au bout de la route...
La fille de quinze à dix-sept ans est irrésistiblement attirée par le mâle, le vrai, dès qu'elle le rencontre. C'est un âge où on est direct, sans complexe, ou plutôt inconscient. La découverte de l'amour a quelque chose de merveilleux au point qu'on ferait n'importe quoi, qu'on irait n'importe où, faisant fi de n'importe quel préjugé... Onne réfléchit pas : on vit uniquement l'instant présent et on va àl'aventure, comme ça, sans savoir...
Aussi, c'est le plus naturellement du monde qu'elles acceptèrent; le plus naturellement du monde aussi que Jean en prit une dans chaque bras et que tous trois ils se mirent àparcourir les chemins pierreux sous les châtaigniers. Onmarchait quelquefois sur une épine ; il fallait s'arrêter sur le bord de la « draille ». La jeune fille s'asseyait; on lui retirait sa pantoufle; on lui tirait son épine du pied ; on la chatouillait un peu par la même occasion ;
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elle riait alors aux éclats : un vrai chant de la nature, une véritable jouissance... Puis, on repartait toujours àpied ; elle s'appuyait un peu plus sur l'épaule de Jean...
Lui, qui depuis des années, travaillait dans les banques, il ne connaissait vraiment plus qu'une odeur : celle de l'argent, qui est si caractéristique, celle des billets neufs qu'on froisse parfois et qu'on entasse dans les coffres ou les mallettes. L'habit du banquier est lui-même très sombre, très strict, très propre, avec la cravate : quelque chose qui tient du croque-mort...
Ici, c'était l'extraordinaire odeur de la flore. Onen prenait plein les narines : les herbes, la bruyère, la fougère, le pin et le châtaignier, selon l'altitude, et par-dessus tout, le parfum évanescent des longues chevelures des jeunes filles...
Seul avec une nana, Jean était souvent assez gêné ; excepté avec Marlène ou les maîtresses qu'il avait eues. En effet, il trouvait que dans le rapport homme-femme au singulier, il s'instaure toujours quelque chose de sexuel, et c'est plus ou moins gênant selon les cas. Mais avec deux nanas, il se sentait tout à fait bien. Ilsuffisait seulement d'en tenir une dans chaque bras pour ne pas les rendre jalouses l'une de l'autre. Quand Jean ne parlait pas, elles parlaient entre elles, en toute liberté, en toute amitié, sans réelle rivalité... Le désir le plus fou envahissait le mec Jean et il disait que ce serait terrible de se les envoyer à la faveur de l'ombre d'un sous-bois. Mais inexplicablement il rejetait cette idée : il trouvait que c'était à la fois plus beau, plus excitant et plus pervers de se contenter de caresser là où il fallait ces deux gamines qui n'en finissaient pas de rire et de jouir...
Comment t'appelles-tu, toi ? demanda Jean.
Sophie.
Ettoi ?
Agnès.
Quelle est la plus âgée ?
C'est moi, dit Sophie, j'ai dix-sept ans.
Ettoi, Agnès ?
Quinze ans et demi...
Vous avez entendu? On dirait un coup de feu.
A plusieurs reprises ils entendirent des coups de feu.
La chasse est ouverte depuis hier, dit Agnès.
Ces coups de feu rompirent le charme aux yeux de Jean. Il se croyait seuls dans la nature, comme des promeneurs, en toute tranquillité ; et voilà que maintenant on tirait dans tous les coins. Derrière ce mur, cet arbre ou ce buisson, il y avait peut-être un chasseur embusqué qui les surveillait. Leurs pas qui froissaient les feuilles mortes ou les buissons de châtaignes de l'année précédente, allaient être pris pour ceux d'un lièvre ou d'un sanglier et on allait les canarder comme de vulgaires lapins...
Planquons-nous ! dit Agnès en tirant Jean par le bras, et Sophie avec.
Ils s'assirent par terre, comme sur un lit de mousse verte. A deux pas de là, sourdait du plus profond de la terre un mince filet d'eau. Ils étaient près d'une charmante petite source.
Ils nous font chier avec leurs flingues ! dit Agnès.
Effectivement Jean trouva qu'en quelques secondes, le merveilleux bois où ils étaient, venait de se transformer en véritable champ de bataille. Les oiseaux poussaient des cris d'alarme et de détresse fuyant un ennemi invisible.
On n'a qu'à se reposer un peu, dit Sophie, j'en ai marre de marcher.
Et elle s'allongea en s'étirant, en soupirant, à même la mousse verte. Agnès et Jean restaient assis. Au bout
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de quelques instants, ne sachant trop que faire, car il n'était pas fatigué, Jean se rapprocha de Sophie qui posa sa tête contre sa poitrine. Agnès, assise à deux pas de là, semblait bouder. La jalousie commençait à naître entre les deux copines. Sophie, étant la plus âgée, voulait s'imposer aux yeux de sa camarade. Jean n'était pas étranger à tout ce petit manège et il ménageait la petite Agnès, ne voulant pas aller trop loin avec Sophie. Ils se mirent tous trois à rêvasser, à glander, comme disent certains, c'est-à-dire à ne rien faire d'intéressant : le mal de la jeunesse actuelle... Le mec Jean, lui, gambergeait sec...
Il faut dire que ce pays avait toujours été un pays de luttes, de combats pour la vie... Il s'en était passé des vertes et des pas mûres dans ce pays apparemment sans histoires ! Mais tout était étouffé, enfoui délibérément ou inconsciemment... Sans remonter jusqu'au Déluge, sans parler de tout ce qui s'était passé du temps des Gaulois, et des Romains, tout le monde savait ici qu'il y avait eu, par ces sentiers minables, des luttes sanglantes et farouches à l'époque des Cathares ou des guerres de religion. De ce côté de la rivière on était catholique, de l'autre, protestant. On vous coupait les têtes en moins de deux pour un rien ; on s'égorgeait, on se poignardait pour un oui ou pour un non, le bon temps, quoi ! C'était parfois des expéditions punitives de l'autre côté de la rivière, ou plutôt du torrent, et ça finissait toujours dans une mare de sang... c'était pas des mous, nos aïeux !
Puis ce fut l'époque des Camisards, celle des déserteurs de l'Empire. En 14-18 ce fut encore une effroyable ponction. Combien se sont faits tuer pour l'Alsace-Lorraine ! Les monuments aux morts des villages abandonnés sont là pour en témoigner. Et pendant la dernière guerre, ce fut la Résistance. La géographie du pays se prête particulièrement aux embuscades... De nos jours, c'est le refuge des hippies et autres marginaux qui en ont ras-le-bol de la société actuelle : à tout prendre, c'est encore une forme de Résistance... En fait, si on regarde bien,
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cela fait des siècles, presque sans interruption, qu'on se bagarre et qu'on résiste dans ce pays que tout le monde voudrait calme... Les manuels d'histoire eux-mêmes étouffent certains faits importants, comme la fameuse révolte du Roure sous Louis XIV, véritable guerre civile... En peu de temps un certain Roure leva une armée de paysans de plus de dix mille hommes, à cause des impôts, paraît-il ; ils furent littéralement exterminés ou envoyés dans les galères jusqu'au dernier. On coupa des têtes qu'on promena par toute la ville d'Aubenas, on en pendit dans tous les coins, et le pays fut plus accablé que jamais pendant des décennies... Et toute cette sauvage répression fut menée par le bel et héroïque d'Artagnan...
Des histoires comme ça que tout le monde ignore, on peut vous en raconter tant et plus au pays. Mais officiellement, personne ne les sait, personne n'en parle ; ça doit être tabou. Ceux qui savent quelque chose ne disent rien; c'est comme ça; il faut s'y faire...
C'est pour ça sans doute qu'en parcourant à pied ces petites montagnes aux pentes raides, on se sent écrasé par le poids du passé. On a l'impression que des travaux colossaux, herculéens, furent entrepris ici à certaines époques. Les moines, dit-on, y auraient joué un grand rôle... Il faut voir ces murs qui jonchent la montagne, ces clos qui montent jusqu'aux sommets et qui témoignent qu'il fut un temps où ces terres en friches étaient cultivées de blé ou de pommes de terre... Le Hollandais gagne du terrain sur la mer, le Vivarois, lui, sur la pierre. En faisant des murs, il élimine les cailloux de la terre qui, de ce fait, devient cultivable, et il augmente considérablement la surface... Chaque fois qu'une famille avait un enfant de plus, elle faisait un clos supplémentaire. Certains disent même que le paysan travaillant chez le Seigneur du coin ne se faisait pas payer en argent mais en terre : il avait droit à tant de sacs de bonne terre qu'il allait semer dans son propre champ, comme s'il s'était agi là d'un véritable engrais...
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Alors, on repart ? dit Jean, s'adressant surtout à Sophie qui cette fois semblait tout à fait amoureuse de lui et qui commençait à le troubler sérieusement au plus profond de son être.
Oui ! dit Agnès, en faisant une moue jalouse, on va quand même pas faire la sieste ici !
Pourquoi pas ? dit Sophie, il fait tellement chaud qu'on ne peut pas se traîner...
Allons-y ! dit Jean.
Il souleva littéralement Sophie qui faisait exprès de peser de tout son poids afin de pouvoir rester couchée. Puis il prit Agnès par le cou et lui fit une petite bise pour dissiper sa jalousie, et ils reprirent leur chemin qui descendait en direction de la route où devait se trouver la Mercedes de Jean.
Je vous trouve très gentilles toutes les deux, dit Jean, vous êtes bien du pays ?
Oui, on est en vacances... il faudra bientôt rentrer d'ailleurs...
Ah ! ne me parle pas de ça, dit l'autre, on se fait assez chier dans cette sale école, et puis, on n'y est pas encore !
Voyant qu'il avait affaire à deux filles de la région qu'il avait connues alors qu'elles étaient au berceau, Jean pensa qu'elles devaient être au courant de ce qui se passait dans le pays, et il décida de les interroger discrètement... On s'ennuie tellement dans ce pays, pensait-il, que de la moindre parole on se fait tout un roman. On dissèque, on interprète la moindre information, la plus petite intonation de voix... En grattant bien on trouve même des arrière-pensées là où il n'y a rien. Tout ça pour tuer le temps, sans doute, et pour occuper l'esprit pendant des heures et des heures de solitude et de silence absolus... Des décharges affectives terribles se produisent au moindre contact, au moindre mot. Par exemple, on
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en veut au voisin. Pendant quinze jours on prend soin de l'éviter, on lui fait la gueule, si on peut dire... Un jour, à l'occasion d'un marché ou d'une fête, on est obligé de le voir. Alors, on l'insulte, on le frappe parfois. Dans ces cas-là, mieux vaut ne pas avoir une fourche sous la main parce qu'on serait capable de tout.
Je me demande, dit Jean, pourquoi les gens pensent que c'est Debray qui a assassiné Marinette.
Rien d'étonnant, dit Sophie, tout le monde lui en veut, ici...
Pourquoi ?
Oh ! pour un tas de choses... Il veut révolutionner le pays en faisant une boîte de nuit gigantesque... Il veut acheter tout le pays, mais les gens ne sont pas d'accord...
Mais il a le droit, non ?
Oui mais les gens lui font la gueule : ils ne veulent pas en entendre parler.
Jean commençait à comprendre. Il aurait bien voulu mener sa petite enquête personnelle... Parmi les propriétés convoitées, il y avait surement celle de la Marinette, la victime... De là à penser que c'est pour cette raison qu'on l'avait assassinée... Il se résolut d'en parler à Debray à la première occasion... Pour l'instant ne sentait-il pas contre son cou la chevelure et l'haleine parfumées de ses deux jeunes compagnes ?... Ils marchaient tous les trois par les forêts de châtaigniers sur un ancien chemin où passaient les charrettes autrefois. A présent les genêts envahissaient tout. A certains endroits, on était obligé de passer en file indienne. Il fallait faire attention aux ronces ou aux branches qui barraient le chemin si peu fréquenté depuis des années... On prenait l'énorme buisson entre le pouce et l'index et on le passait délicatement à celui ou celle qui vous suivait pour qu'il ne se rabatte pas violemment sur le visage ou les habits... Les deux filles avaient des jeans qu'elles avaient coupés juste au-dessus des genoux et leurs mollets étaient tout griffés
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par les genêts secs ou autres bruyères et arbustes qu'on rencontrait dans la forêt ou sur les chemins... Parfois on accrochait son chandail de laine dans les buissons. C'était atroce. On était obligé de déchirer quelques fils... Sophie, qui avec ses tresses admirables, apparaissait à Jean telle une de ces « squaws » qu'on voit dans les westerns, se prit même les cheveux dans un buisson. C'est Jean qui dut la dégager tandis qu'elle poussait des exclamations de joie et d'indignation...
- Il est déjà sept heures, dit Sophie, il est temps qu'on y aille.
- Où ça ? fit Jean.
- Au méchoui. On fait un méchoui ce soir. Tous les gens du pays seront là. Vous n'avez qu'à venir.
- Ah ! bon, je ne savais pas... D'accord, je veux bien.
Fin du chapitre 10
(Michel Teston, "Le vent dans les cyprès" ISBN 2-9501967-1-3
Ci-dessous sur la flèche, ma reprise en amateur de la célèbre chanson de Ferland "Je reviens chez nous".
© teston (photo)
La suite de mon roman: "Le vent dans les cyprès" © Michel Teston ISBN 2-9501967-1-3.
Chapitre 9.
Il y a des fautes qui sont dues à la scannerisation très difficiles à corriger!
CHAPITRE IX
un meurtre
Après s'être promené par monts et par vaux en se promettant de revenir tous les jours pendant son petit congé, Jean rejoignit enfin l'extrémité de la route où il avait laissé sa voiture. Comme il était fatigué il ne regrettait vraiment pas d'avoir emmené jusqu'ici, même dans ces chemins muletiers sa splendide voiture citadine...
Pour ne pas déranger la mamet qui se mettait en quatre pour lui faire manger des plats paysans qu'il n'appré-
ciait guère, il décida d'aller bouffer au restaurant. Les trucs qui font grossir un sportif comme lui, ça ne lui disait rien. D'accord, dans le temps la mode était aux rondeurs rembrandtiennes ; pour être beau, il fallait être grassouillet ; la graisse était sans doute un symbole d'aisance et de richesse. Un bel homme ou une belle femme devaient en quelque sorte être comme un beau cochon ou une belle brebis, mais il est bien connu qu'aux jours d'aujourd'hui, comme on dit, il faut être maigre et pas bien portant pour vivre à Paris... La nouvelle génération mesure dix centimètres de plus, n'a pas de ventre ni de fesses et semble inapte à l'effort, au travail et à la souffrance... De beaux corps, de beaux muscles, mais rien dedans. Aujourd'hui, bordel, il est déshonorant de porter quelque chose sur le dos, d'aller à pied là où on peut aller en voiture, etc... De même, un minet, un étudiant, se doivent d'être maigres s'ils veulent toucher leurs billes auprès des filles... Quant aux nanas, l'idéal pour elles, c'est d'être un tas d'os, un genre de porte-manteau qui présente les modèles que tout le monde achète chez les « grands » couturiers...
Lui, Jean, étant un cadre moderne, un technocrate, pas question évidemment d'avoir du ventre... D'accord à la rigueur pour les cheveux mi-longs, depuis deux ou trois ans, c'est admis, ça fait moderne ; ça ne vaut pas la calvitie franche et déclarée qui vous fait griller tous les échelons, mais le cheveu long des gars de mai 68 est maintenant récupéré par le patronat et même par l'Administration et les enarques (mon Dieu, qui l'aurait cru ?)...
Depuis deux ou trois ans Jean était en train de prendre un bide discret mais sournois. Il avait décidé de suivre un régime : éducation physique le matin, sport ou promenade le plus possible, faire attention aux graisses, au sucre, au sel, au pain, aux féculents : n'en manger qu'à des doses infinitésimales, homéopathiques...
La mamet, elle, sur ce plan, elle avait une idéologie du siècle dernier. D'abord, ce qu'on appelle ici un bel hom- me, c'est un mec grand, gros, et de préférence bête et brutal... Celui qui réunissait ces conditions c'était (et c'est toujours, à Castelmaure) le tombeur de ces dames paysannes. Ensuite, on ne dit jamais de quelqu'un qu'il est gros : on dit qu'il est fort, c'est-à-dire bel homme, et qu'il présente bien... De quelqu'un qui descendait droit de Paris on dirait qu'il est trace, ou pire, « tracillou », qu'il est un peu « piéou-piéou », ou bien qu'il doit être malade, qu'il doit sûrement avoir quelque chose, qu'il doit être obligé de se soigner, qu'il n'ira pas bien loin, etc.
Aujourd'hui, en ville, celui qui boit plus d'un quart de vin, c'est un alcoolique, et en cas d'accident en état d'ébriété il peut bien crever que son assurance-voiture, garantie tous risques, ne lui lâchera pas un sou... Mais ici, quelqu'un qui boit beaucoup, c'est quelqu'un qui a du coffre, quelqu'un qui, nécessairement, a beaucoup travaillé ou qui en a bavé, qui n'en peut plus : « Allez, bois un coup, va, que tu le mérites bien... toi au moins, tu l'as pas volé... »
Il irait donc manger dans un restaurant du coin, mais avant, il voulait voir s'il n'aurait pas une lettre importante venue de Paris... Comme on s'ennuie à cent à l'heure dans ces campagnes, on attend toujours le facteur comme le messie. C'est l'événement de la matinée. Il vous apporte des nouvelles qui ne sont pas toujours bonnes, comme les impôts, la sécurité sociale et autres tracasseries administratives, ou qui vous font plaisir, mais au moins qui vous changent les idées ; et puis, dans les cas désespérés, il y a toujours le journal, si différent des quotidiens parisiens, sur lequel on peut si souvent reconnaître le voisin quand on l'a photographié pour la truite qu'il a pêchée ou l'énorme bolet qu'il a trouvé...
Donc, il était environ midi quand le mec Jean se radine, fier comme d'Artagnan, dans sa superbe charrette allemande...
Mamet ! est-ce que j'ai quelque chose à mon courrier ? hurla-t-il comme un putois, sans descendre.
Justement, elle était à sa fenêtre... Comme on n'entendait dans le quartier que quatre ou cinq voitures par jour y compris celle du facteur vers onze heures, au moindre bruit de moteur elle se précipitait à la fenêtre, comme tout un chacun dans le pays, afin de voir qui c'était... Elle disait bien qu'elle était dure d'oreille, mais ça dépendait pourquoi : une surdité sélective, un peu comme la Louise. Pour ce qui était d'un moteur de voiture, elle n'avait pas de peine à l'entendre, fenêtres fermées, même à plusieurs kilomètres, y compris et surtout la Mercédes silencieuse de Jean... A se demander s'il n'existe pas réellement une transmission de pensée entre des gens qui se connaissent bien, qui sont parents de préférence, qui ont l'habitude de vivre ensemble... Comme un fait exprès, Jean avait remarqué qu'il « capitait » toujours la mamet dès qu'il sortait de sa cagna ou dès qu'il y arrivait. Ils habitaient tous deux dans des maisons différentes car le père en mourant avait laissé cinq ou six bicoques vides, plus ou moins habitables, et le mec Jean, il préférait avoir ses aises et son indépendance pour le cas miraculeux où il se dégotterait une louloute dans ce secteur désertique...
Comment ? Qu'est-ce que tu dis ?
J'ai pas une lettre ? gueula-t-il à nouveau.
Si ! t'en as trois, viens les chercher !
Sans arrêter le moteur Jean monta les escaliers en courant, entra et s'empara des lettres.
Merci ! dit-il, je ne mangerais pas ici. J'irais au restaurant.
La mamet n'eut pas le temps de réagir. Ça ne devait pas lui faire plaisir qu'on méprise ses patates, mais qu'importe : assez de féculents, de lipides et de glucides comme ça ! vivent les protides !
Les copains du bureau, à Paris, lui avaient fait suivre son courrier, et il avait deux lettres administratives : sûrement rien de bon à attendre. Ce n'était pas la paye, mais au contraire, des factures. Par contre, il vit de suite que la troisième lettre était de Marlène qu'il regrettait tant de ne pas avoir pu amener, et il fut tout content... Elle s'était appliquée, la Marlène, nom d'un chien ! Elle avait des goûts artistiques, c'est évident, mais au point de faire de mignons petits dessins sur l'enveloppe, avec des fleurs, des symboles cabalistiques du genre : fermé avec mille baisers. Il fallait qu'elle en pince vachement, la Marlène, qu'elle se languisse vachement de le retrouver son julot ! Il décacheta l'enveloppe; à l'intérieur, des fleurs, des fioritures, un soupçon de parfum et beaucoup d'amour dans l'écriture et dans le reste.
« Mon amour, je t'aime, je t'aime, je t'aime » qu'elle disait, et tout le long comme ça. « Qu'est-ce que tu deviens, que fais-tu ? Envoie-moi ça et ci ». Et des baisers, des caresses, des poutous. Hystérique, quoi ! la gonzesse qui rouspète parce qu'elle en a plus, qu'elle en a pas eu assez et qu'elle en veut encore, qu'elle en redemande...
Jean fut très touché par cette lettre : il la lisait et il la relisait, car il l'aimait vachement, cette Marlène. Il ne l'avait même jamais aimée autant que depuis deux ou trois
jours qu'il était ici à la campagne... A des moments il s'imaginait qu'elle était près de lui avec ses toilettes raffinées et sophistiquées de parisienne digne de ce nom... Même en blue-jeans, par ces bois et ces prés, quelle classe elle aurait, la Marlène ! Comment donc s'était-il débrouillé pour ne pas l'amener ici ? Elle ne connaissait pas du tout ce pays ; d'ailleurs, il ne lui en avait jamais parlé que d'une manière très vague : lui-même, n'avait-il pas renié son pays et son passé ? Peut-être que ça lui plairait, après tout ? Il faudrait qu'il lui en parle ; un jour on y viendrait... Et pour la première fois de sa vie Jean s'imagina de retour au pays, définitivement, avec Marlène...
Oui, mais tout ça, c'était du rêve. Il était bien évident que ce n'était pas possible. Il n'y avait pas et il n'y aurait
jamais de place pour une modiste à Castelmaure, et quand bien même elle ouvrirait un magasin, qu'est-ce qu'elle s'ennuierait, la pauvre, dans ce foutu bled !... Non, tout ça, c'était du rêve pur; il ne fallait même pas y penser. Ce qu'il fallait, par contre, c'était retourner rapidement à Paris...
Le moteur en marche, dans sa belle voiture, Jean lisait encore cette lettre enflammée... Ce fut la mamet qui le rappela à la réalité.
Qu'est-ce que tu fais ? T'as des ennuis avec tes lettres ?
Non, non ! répondit-il. Et en remettant le papier dans l'enveloppe, il partit en trombe à la recherche d'un restaurant...
Lorsqu'il était parti du pays, il y a une quinzaine d'années, Jean ne connaissait à Castelmaure qu'un seul restaurant, et encore, était-il facultatif : il n'y avait pas tous les jours un client. Il ne comportait d'ailleurs aucune signalisation. Seuls les gens du pays y allaient de temps en temps. On mangeait en même temps que le patron, en famille... Mais depuis, le tourisme avait fait revivre le pays et les vieux hôtels, les vieux cafés longtemps abandonnés étaient réapparus : ils étaient maintenant plus bourgeois, plus coquets qu'autrefois, ce qui, somme toute, plaisait bien à Jean.
Cependant, il était dérouté par tous ces changements, et il se dirigea vers celui qu'il avait toujours connu chez Fernand, dit Nandou.
En entrant, le mec Jean se sentit encore plus intimidé qu'au Ritz ou à la Tour d'Argent. Il se sentait gêné, repéré tout de suite, dévisagé comme un touriste. Il ne se sentait plus chez lui, plus dans son village. Il était un véritable « estranger ».
Des inconnus, pourtant familiers du lieu, le dévisageaient lourdement... Comme il se sentait loin de l'anonymat parisien où on n'arrive pas à se faire remarquer
même en ayant les attitudes et les vêtements les plus excentriques...
Bonjour messieurs dames, ce serait pour manger, s'il vous plaît...
Alors l'atmosphère se détendit et les conversations reprirent normalement... Comme au bistrot la veille, Jean se fit tout petit dans un petit coin de la petite salle, avec pour tout bagage le Mondequ'il avait acheté en partant de Paris, affirmant et assumant par là, ouvertement, son statut « d'estranger »...
Mais comment c'est arrivé, disait l'un, elle est morte sur le coup ?
Certainement disait l'autre, mais on ne sait pas bien encore. On cherche s'il y a des anatomes sur le corps du délit...
Elle était dans son lit ?
Oui, je crois, ou à côté; ça s'est passé pendant la nuit. On pense qu'elle a été tuée avec des chevrotines...
Si c'est possible ! disait le Nandou, c'est quand même terrible des choses comme ça !
Comme à son habitude, Jean écoutait tout en faisant semblant de lire un immense article sur les problèmes de la régionalisation signé par un intellectuel de gauche des plus distingué... On vint lui montrer le menu qu'il se mit à parcourir des yeux, hésitant un peu entre la truite et les cuisses de grenouille, les écrevisses et la caillette...
A mon avis l'Antoine n'a pas pu faire ça ! disait un petit prolo nerveux en bleus de travail (un de ces habitués du pastis qu'on rencontre dans les bistrots aux heures des repas). Hier on avait scié tout son bois...
Il n'avait pas un peu trop bu ? dit la femme.
Visiblement, elle avait gaffé. Elle venait de dire quelque chose qu'il ne fallait pas. Le petit homme se mit à hausser le ton et en fit une affaire personnelle :
Pas plus qu'un autre, qu'il gueula, comme d'habitude 1 quand on fait le boulot qu'on fait, madame, hurlait-il, en montrant ostensiblement des mains comme des battoirs, eh beh ! il me semble qu'on a le droit de boire un petit coup de temps en temps, non ?...
Après cet esclandre qui fit taire tout le monde, y compris et surtout la bonne femme qui semblait pétrifiée près du comptoir, le petit homme poursuivit d'une voix anormalement basse :
Maintenant, je ne sais pas ce qu'il a bu aprèsson travail... Il a peut-être bu un coup de trop ce soir-là... mais hier, avec moi, c'était comme d'habitude, quoi...
Et moi je vous dis qu'il n'était pas plus saoûl que d'habitude ! disait un autre qui avait selon Jean, le physique d'un camionneur : assez grand, assez bête, une certaine brioche... La terreur et la phobie des gars distingués comme Jean... Si l'Antoine il a tué la Marinette, c'est pas pour rien, figurez-vous, c'est qu'il y avait certainement quelque chose qu'on ne connaît pas...
Mais justement, disait la femme, on ne voit pas pourquoi il l'aurait tuée... Jusqu'ici, il n'y avait jamais eu d'histoires... Ils s'aimaient bien, tous les deux, c'est tout... Jamais on ne les a vus se disputer... Alors pourquoi, hein, pourquoi ?
Oh ! l'Antoine, c'était quand même pas un enfant de choeur, disait Nandou, le patron, c'est un ancien d'Algérie, engagé volontaire à dix-huit ans, là-bas on leur apprenait à vous ratatiner un bicot en moins de deux... Il parait même, c'est mon beau-frère qui me l'a dit, qu'on leur apprenait des prises de karaté mortelles...
Mais il ne lui a pas fait une prise de karaté, disait la femme, il lui a tiré dessus !... du moins à ce qu'il paraît... peut-être qu'on leur apprenait ça aussi, en Algérie...
A ce moment-là, le petit homme en bleu qui était rond comme un tonneau, s'est remis à hurler dans ce bistrot,
sur le ton de la colère et de l'insulte, à l'adresse de la femme qui avait l'air de le mettre dans tous ses états dès qu'elle ouvrait la bouche :
Mais nom de Dieu ! gueulait-il, je le connais mieux que vous, l'Antoine !... et même la Marinette, rajouta-t-il en baissant la voix et les yeux, en pleurant presque... c'est un accident, un point c'est tout...
Les autres regardaient avec curiosité le petit prolo ivrogne qui jouait les mystérieux et qui avait l'air d'en savoir plus que les autres... Serait-il possible qu'il ait connu, au sens biblique du terme, la Marinette, l'amie de l'Antoine ?... Non, ce n'était pas possible... qu'est-ce que c'était que ces allusions ? Il en avait trop dit ou pas assez...
Moi, je sais pourquoi on a tué la Marinette... mais je ne le dirai pas... c'est pas mon genre... mais ce que je sais, c'est que les vrais coupables, ils sont pas loin, ils habitent pas loin d'ici... (Là le petit homme saoul se remit à hausser la voix)... J'en connais un là-haut, sur la montagne, qui y est pour quelque chose...
Debray ? fit la femme...
J'ai rien dit, hurlait l'homme, j'ai cité personne
A présent chez les quatre ou cinq comparses la discussion baissa d'un cran... La jeune serveuse profita de ce temps mort pour apporter les hors-d'oeuvres variés à la table de Jean, lequel écarta son journal pour lui laisser poser ses assiettes.
Vous m'apporterez une carafe d'eau s'il vous plaît ? dit Jean.
Bien monsieur, dit la fille.
Décidément, il n'y en avait que pour ce Debray, ici, pensa Jean. Dès qu'on entre dans un bistrot quelque part,
la conversation ne tarde pas à tourner à son sujet... Debray d'ici, Debray de là, et il a fait ci, et il a fait ça... Moi qui l'ai vu tout à l'heure, je ne peux pas dire qu'il m'ait fait une mauvaise impression. Il a l'air très sympa, ce garçon... Alors bon, le voilà accusé de meurtre maintenant... il faudra que je retourne là-haut pour voir ce qu'il en est...
Il est certain que ce Debray, il sème la panique dans le pays depuis quelque temps, disait la femme, c'est bien simple, depuis qu'il est arrivé au pays, c'est une succession d'ennuis... Avant, il ne se passait pas des choses comme ça... C'est un vrai scandale, cet homme : l'homme par qui le scandale arrive... Il y en a même qui disent qu'il n'est pas « fiable », pas sérieux, qu'il court après toutes les femmes ou les filles qu'il rencontre là-haut, dans les bois...
Non ? disait le patron, pour en savoir un peu plus long...
La fille du Pierre... cette gamine...
Pas si gamine que ça, rectifia le petit homme en parlant fort comme à son habitude... Je vous dis que ça qu'elle en a deux ici !... Attention ! hurlait-il.
Oh ! mais le René il ne pense qu'à ça, disait le mec à l'allure de camionneur en riant d'un rire caverneux, brutal, pachydermique...
Eh bien ! donc, la fille du Pierre, reprenait la femme, en cherchant des champignons l'autre jour, là-haut dans les parages...
Mais aussi, qu'est-ce qu'elle allait faire là-haut, cette gamine ? interrompit le Nandou...
Eh bien ! il paraît que Debray lui faisait déjà du baratin... vous m'avez compris...
Oui, après tout, il est bien possible que ce Debray soit lié de près ou de loin à cette affaire, disait le Nandou... C'est pas la première fois que j'entends dire qu'il court après toutes les femmes qu'il rencontre... un vrai satyre... pourquoi pas avec la Marinette par exemple ?
— Sûr, je vous dis, c'est sûr ! quand on court même après les gamines de treize ou quatorze ans, il ne faut pas demander de quoi on est capable...
La femme disait ça sur un ton d'indignation. On voyait qu'elle en crevait de jalousie... Elle aurait bien voulu, elle, qu'on lui courre après, y compris et surtout Debray !
Là-dessus un touriste, sa femme et trois ou quatre mioches entrèrent et demandèrent à manger. Cela détourna définitivement la conversation. Le Nandou et sa serveuse durent s'occuper des nouveaux arrivants. Le mec à l'allure de camionneur, la femme et le petit homme liquidèrent leurs pastis. Jean se mit à manger et à lire avec plus d'attention son journal en se promettant de retourner voir Debray au sujet de ce meurtre qui venait de semer l'émoi dans tout le pays. Jean ne pensait absolument pas que Debray puisse être mêlé à cette affaire. A son avis les accusations qu'on portait contre lui n'étaient que le résultat d'un certain ostracisme, d'une certaine xénophobie des gens du pays... Il se reconnaissait lui-même quelque peu dans ce personnage bouc-émissaire qu'était Debray; sa sympathie pour cet « estranger » augmenta...
© Michel Teston ISBN 2-9501967-1-3.
Bonne lecture.
Pour voir d'un coup tous les chapitres publiés, cliquez sur la première page de mon site: "Toutes les rubriques", puis "Le vent dans les cyprès".
A suivre...
Ci-dessous, ma chanson "Revoir son pays", interprétée par mon amie Patricia. Son blog:
http://patricia-d.blog4ever.com/
© Teston (photo)
LE VENT DANS LES CYPRES (Chapitre8)
La Fontaine disait:
"Je suis chose légère et vole à tous sujets
Je vais de fleurs en fleurs et d'objets en objets"
Il disait encore:
"J'aime les jeux, l'amour, les livres, la musique
La ville, la campagne, enfin tout,
Il n'est rien qui ne me soit souverain bien
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique".
Alors pour ceux qui, comme moi autrefois, plus maintenant,
préfèrent la littérature à la musique ou à la chanson, voici le 8è chapitre, gratuit et numérisé par mes soins, de mon roman: "Le vent dans les cyprès"
Bonnes vacances, et bonne lecture aux amoureux du roman.
Je me souviens que mon grand-père me racontait ce conte qu'il tenait lui-même de son grand-père, et ainsi de suite. Un bon vieux conte typiquement ardéchois et local.
Devenu grand, j'ai voulu un jour retrouver ce conte , j'ai interrogé ma mère, mes oncles et mes tantes et j'ai donc mis ce conte en français d'une manière plus présentable et plus universelle, mais sans doute moins pittoresque...
D'autres, comme La Fontaine et surtour Perrault l'avaient fait bien avant moi. Pourtant ce conte est peut-être aussi ancien que "Le petit Poucet" ou "Blanche Neige" ou "Cendrillon". Allez savoir.
CHAPITRE VIII
histoires vraies ou fausses
Et Jean reprit sa route de promeneur solitaire. Il n'était quand même pas venu ici pour travailler comme un nègre à couper des arbres ! Les discussions, d'accord. Le travail, pas question... Lui, ce qu'il voulait, c'était Prendre un bol d'air, s'oxygéner un peu, faire un peu de footing et essayer de retrouver à travers chaque arbre du bois, à travers chaque murette, le même état d'âme que celui de ses dix ans : cette impression fugace de bonheur indicible, ineffable...
Tout de même, pensait-il, en arrachant un mauvais champignon du bout de sa canne, ce Debray est bizarre, bizarre... Construire une boîte ici ? Au sommet de la montagne, en plein désert... Et pourtant, il faut reconnaître que s'il existait ici un quelconque bistrot, le promeneur, si promeneur il y avait, y boirait volontiers un verre, s'arrêtant un moment pour rêver dans ce cadre enchanteur, sauvage, naturel et souverainement reposant. loin de la multitude de la ville, loin des Champs-Elysées et du Quartier latin...
Tout en se promenant par ces sentiers chargés d'histoires de toutes sortes, Jean se rappelait le temps passé, le bon vieux temps... Comme les choses étaient belles et différentes alors !
« Lorsque l'homme commence à regarder en arrière, c'est qu'il vieillit ! » disait une fois un professeur, et comme c'était vrai, comme il se sentait vieillir, le mec Jean ! lui qui ne s'était jamais penché sur son passé qu'il croyait avoir rayé une fois pour toutes... Ce champ des morts, ça lui faisait penser à son grand-père qu'il avait peu connu. Un homme bon comme le pain et brave parmi les braves. Il se souvenait de ces soirées de vacances passées au coin du feu. Il n'y avait pas de chauffage central, bien sûr, et il faisait souvent très froid. Alors on mettait d'énormes morceaux de bois dans la cheminée, des troncs entiers même. Parfois on faisait rôtir des châtaignes, d'autres fois la mamet faisait des beignets, des crêpes ou des omelettes dans son énorme poêle. Le manche avait plus d'un mètre cinquante de long. Le petit Jean le savait parce qu'il l'avait mesurée un jour, tellement elle l'intriguait, cette poêle ! Le grand-père, il en connaissait un tas d'histoires, et il vous en racontait de drôles parfois. Pas seulement la bataille de la Marne qui était rouge de sang, mais des contes, des vrais, racontés en patois et traduits tout spécialement en français pour le petit Jean. Il se souvenait surtout de « L'ase qué tchio d'ardgin » comme si c'était hier, le mec Jean, il lui semblait même entendre la voix du papet quand il s'efforçait de raconter la « sournetto » en français...
L'âne qui chiait de l'argent.
« Dans le temps, il y avait un homme bien brave qui n'était pas bien riche et qui avait une femme et beaucoup
d'enfants qui ne mangeaient pas toujours à leur faim. Aussi, quand venait le printemps, il était obligé de partir chercher du travail de l'autre côté du serre. Ce n'était pas comme aujourd'hui, il n'y avait pas de voitures ni de routes, et, rien que pour passer le serre à pied, il fallait bien près de deux jours de marche dans le froid ou la neige...
Donc, ce jour-là, après une marche sans trop d'histoires (il avait rencontré une meute de loups, mais ils ne l'avaient pas attaqué) il arrive dans une ferme qu'il connaissait bien pour y travailler quelque temps. Bien sûr, il avait hâte de revoir sa femme et ses enfants qu'il aimait beaucoup et qui avaient à peine de quoi vivre. Aussi, au bout de quelques mois, comme prévu, il décide de s'en retourner chez lui et il va demander à son patron de le payer. Alors celui-ci lui dit :
- Ecoutez, je n'ai pas d'argent, mais je vais vous payer en nature. Tenez, je vous donne un âne et cet âne n'est vraiment pas comme les autres, parce que, lorsque vous lui direz : « Ase tchio d'ardgin ! », il vous fera de l'argent. Oh ! il ne vous en fera pas beaucoup, mais un peu tous les matins. Surtout, il ne vous faudra pas oublier de lui mettre une serviette blanche sous le derrière et c'est alors que vous direz : « Ase, tchio d'ardgin ! »
- Ça fera bien ! je suis bien content, répondit l'homme.
Et il partit chez lui avec son âne. Mais, va te faire foutre, il fallait à nouveau traverser le serre ! et, comme la nuit ne tarda pas d'arriver il fut obligé de s'arrêter dans une auberge. Les aubergistes le reçurent bien et lui donnèrent une chambre pour coucher, et c'est alors qu'il leur dit :
- J'ai aussi un âne avec moi, trouvez-lui une bonne étable, un endroit où il soit bien, parce que ce n'est pas un âne comme les autres ; quand on lui dit : « Ase, tchio d'ardgin ! » il fait de l'argent, mais il ne faut pas oublier de lui mettre sous son derrière une serviette bien blanche.
On ne crut pas bien ce qu'il disait, pensant qu'il était un peu « foutraou ». Mais quand même pendant la nuit les hôteliers se demandèrent si c'était vrai et voulurent essayer pour voir. Ils allèrent chercher une serviette bien blanche, ils la mirent sous le cul de l'âne en disant : « Ase, tchio d'ardgin ! ». Et alors là, ils n'en crurent pas leurs yeux, parce que l'âne se mit à faire des pièces d'or. Quand ils virent ça, ils allèrent vite chercher un autre âne, le même, et ils l'échangèrent, parce que, quand même, ce n'est pas tous les jours qu'on trouve un âne qui chie de l'argent !
Le lendemain matin, l'homme ne s'avisa de rien et il repartit tout content avec son âne, pensant à l'agréable surprise qu'il allait faire à sa femme. Finalement il arrive chez lui et sa femme était pressée de le voir parce qu'elle n'avait plus d'argent et ses enfants n'avaient presque plus rien à manger. Alors il s'expliqua disant que son patron n'avait pas pu le payer avec de l'argent mais qu'il lui avait donné un âne qui en ferait tous les matins, il suffisait de lui mettre sous le derrière une serviette bien blanche en disant : « Ase, tchio d'ardgin ! ».
En entendant ça, sa femme ne le crut guère et elle n'était pas bien contente de voir qu'on l'avait payé avec un âne, mais elle alla quand même chercher une serviette bien blanche et ils la posèrent soigneusement sous le cul de l'âne en la dépliant bien. Puis ils dirent :
- Ase, tchio d'ardgin!
L'âne ne bougeait pas.
- Ase, tchio d'ardgin
L'âne ne faisait toujours rien. Sa femme haussa les épaules, mais lui, il répétait inlassablement : « Ase, tchio d'ardgin ! Ase, tchio d'ardgin »... Tout d'un coup, dans une énorme pétarade, l'âne se mit à chier tant qu'il put dans la serviette blanche.
Alors la femme entra dans une colère noire. Mais lui, c'était un brave homme, il avait bon caractère. Il trouvait que les gens qui l'employaient étaient bien gentils ; l'âne ne faisait pas l'argent, mais c'était quand même un âne...
Ils décidèrent de le vendre et avec l'argent ils réussirent tant bien que mal à passer l'hiver, lui, sa femme et ses enfants...
Mais lorsque revint le printemps, il lui fallut à nouveau repartir chez son patron. Là, il travailla quelque temps, puis au moment de partir il demanda qu'on le paye. Alors son patron lui dit :
- Ecoutez, je n'ai toujours pas d'argent à vous donner, mais voici une serviette pas ordinaire. Il vous suffira de la mettre sur la table, légèrement de côté même, et de dire : « Servietto, despledjo té ! » et alors elle se dépliera toute seule, remplissant toute la table et vous offrant e nabondance toutes sortes de mets, de fricots et de victuailles, ceux que vous désirerez le plus même, de quoi vous nourrir sans problème, vous, votre femme et vos enfants...
Le brave homme fut bien content, trouvant que c'était très bien ainsi. Il accepta donc, remercia son patron et repartit chez lui... Quand vint la nuit, il fut à nouveau obligé de s'arrêter à l'auberge, comme l'année d'avant et il fut très bien accueilli. Mais à peine entré il demanda qu'on prenne bien soin de sa serviette et qu'on la place dans un endroit à l'abri des voleurs. Quand on lui disait : « Servietto, despledjo té ! » elle se dépliait toute seule en offrant toutes sortes de plats, ceux qu'on désirait le plus...
On écouta bien ce qu'il disait, n'en perdant pas une, et dès qu'il fut endormi, après avoir mangé et bu tout son saoul, on prit sa serviette, on fit comme il avait dit, et aussitôt on eut toutes sortes de mets et de fricots. Alors vite on lui garda sa serviette et on la remplaça par une autre, la même...
Le lendemain l'homme ne s'aperçut de rien et il reprit son chemin, même qu'il était guère chargé cette fois-ci ! En arrivant chez lui il dit à sa femme qu'il n'avait pas été payé avec de l'argent mais avec une serviette. Il fallait mettre cette serviette sur la table, légèrement de côté même, en disant : « Servietto, despledjo té ! » et aussitôt elle se déroulait en offrant tous les mets qu'on désirait.
Grâce à cette serviette, ils n'auraient plus de soucis à se faire, ils auraient toujours de quoi manger dans la famille... Sa femme ne le croyait guère, mais enfin elle voulait bien lui faire plaisir et on pouvait toujours essayer. Alors il posa la serviette sur la table, légèrement de côté même, calculant bien la chose pour qu'elle se déroule sur toute la table, et il se mit à dire :
- Servietto, despledjo té !
Mais la serviette ne se dépliait pas. Il répéta de nombreuses fois :
- Servietto, despledjo té, serviette, despledjo té !
Et elle ne se déroulait toujours pas... Alors la femme se mit en colère ! Elle en avait assez avec ces histoires de serviettes ! Il fallait bien que son homme soit « foutraou » pour travailler pendant des mois et se faire payer par une serviette ! Encore, la fois d'avant il avait ramené un âne et on avait pu le revendre, mais cette fois-ci, rien à faire ! Il fallait qu'il retourne travailler tout de suite s'il ne voulait pas que ses enfants meurent tous de faim !
Alors le brave homme repartit sans trop tarder après s'être réconcilié avec sa femme qu'il aimait bien. Elle trouvait bien qu'il était un peu « foutraou » de toujours retourner au même endroit, mais lui, il ne voulait pas aller ailleurs que chez ces gens qui étaient si gentils... Il travailla donc, et dès les premiers froids il demanda sa paye avant de partir. Son patron n'avait toujours pas d'argent, mais cette fois il lui donna une canne si extraordinaire qu'en lui disant : « Barre, barredjo ! » elle se mettait à fabriquer du bois tant qu'on en voulait, et en lui disant : « Canno, arresto té ! » elle s'arrêtait.
Il accepta avec plaisir et il était content comme tout le bois, ça donne bien du travail et grâce à cette canne il en aurait à volonté en plein hiver... Il partit donc avec sa canne, et comme d'habitude, il s'arrêta à l'auberge. Là, il fut encore mieux reçu que la fois d'avant. On lui donna la plus belle chambre, le meilleur lit, on le fit bien manger et bien boire, et il était vraiment content. Il demanda qu'on lui place bien sa canne parce qu'elle était précieuse quand on lui disait : « Barre, barredjo ! » elle fabriquait
du bois tant qu'on en voulait...
Alors, dès qu'il fut endormi, les aubergistes mirent sa canne dans la cour en lui disant : « Barre, barredjo ! » et la canne se mit à fabriquer du bois. Elle en faisait tant et plus ! Au bout d'un moment, ils pensèrent qu'ils avaient assez de bois comme ça et voulurent l'arrêter. Ils lui disaient toutes sortes de choses, mais la canne continuait à fabriquer du bois comme si de rien n'était. Alors ils pensèrent qu'il devait y avoir une formule qu'ils ignoraient pour l'arrêter et ils prirent peur. Le bois envahissait la cour et allait tout détruire. Ils allèrent vite réveiller l'homme en lui disant qu'ils lui avaient volé sa canne et qu'ils lui rendraient tout : l'âne, la serviette, pourvu qu'il arrête cette maudite barre qui fabriquait du bois.
Alors l'homme se leva et dit:
- Canno, arresto té !
Et la canne s'arrêta net. Il était temps, car la maison allait s'écrouler. Alors, sans plus attendre, il repartit avec cette fois son vrai âne et sa vraie serviette, et il était content comme tout...
Du plus loin qu'ils le virent venir sa femme et ses enfants se dirent : « Ça y est ! on l'a encore payé avec un âne ! cette année encore nous n'aurons pas d'argent, il nous faudra encore souffrir de la faim et du froid, nous n'aurons pas de quoi nous habiller et nous chausser ! Ils auraient bien préféré quelques bonnes pièces d'or !
Il arriva enfin et s'expliqua disant qu'on l'avait trompé et volé à l'auberge. Cette fois-ci l'âne faisait vraiment de l'argent.
Va me chercher une serviette bien blanche ! dit-il à sa femme.
Mais sa femme ne le croyait plus, elle pleurait et elle était très malheureuse. Alors il alla vers sa couche, il prit un drap bien blanc et il le mit sous le cul de l'âne en disant :
- Ase, tchio d'ardgin !
Et au bout de quelques instants, l'âne se mit à chier de l'argent, en pièces d'or, et il en fit un bon tas !
- Alors, vous voyez bien que c'est vrai cette fois!
Et sa femme n'en croyait pas ses yeux et elle sécha ses larmes pour mieux voir... Alors il prit sa serviette en disant : « Serviette, despledjo té ! » et il y eut sur la table toutes sortes de plats succulents, et sans plus tarder ils se mirent tous à manger dans la joie.
Enfin il mit sa canne dans la cour en disant : « Barre, barredjo ! », et ils eurent du bois à volonté... « Canne, arresto té ! » et la canne s'arrêta.
Sa femme était folle de joie et de bonheur et les enfants pétillants de santé... Ça dura on ne sait plus combien de temps... Enfin, ils firent presque fortune, à l'abri de tous les besoins, et ils furent très heureux... »
(Michel Teston)
Ah ! qu'il était brave le papet !... Il y avait aussi les histoires réelles qui frisaient la fiction ou qui devenaient fictives à force de se les raconter les uns aux autres. C'était un tel qui avait dit telle chose en telles circonstances. Alors on vous enjolivait tout ça. On vous expliquait longuement tous les tenants et les aboutissants, quitte à remonter jusqu'au Déluge et ça finissait toujours par la phrase historique en question, qui était bien dite, bien « pounchue », empreinte d'humour et de sagesse et qui disait bien ce qu'elle voulait dire...
Mais ce qui le fascinait le plus, lui, Jean, c'était les faits héroïques, surhumains mais pourtant vrais et qui, quoique relativement récents, semblaient venir d'une autre époque, d'une autre civilisation. Par exemple l'histoire de cette table de cent quarante kilos que le papet avait ramenée de la foire dans sa jeunesse. Il l'avait portée sur le dos pendant sept kilomètres et il fallait voir quels kilomètres : la montagne pure et simple par les sentiers muletiers, une montée d'au moins quinze pour cent à certains endroits ! Ça semblait incroyable, et pourtant cette table elle était bien à la maison, même qu'on y prenait encore tous les repas ! Et combien d'autres faits de ce genre tout aussi incroyables aujourd'hui !
Une chose l'avait frappé le petit Jean, c'est quand le papet était allé acheter l'âne. Il était parti avec l'oncle
« sur la pointe de quatre heures », bien avant le jour. Ils étaient allés prendre le car qui passe à six kilomètres d'ici et qui les avait menés jusqu'à St-Pierre-le-Déchausselat où il y avait une foire monstre : à peu près quarante kilomètres. Après la foire et l'achat de l'âne (il fallait bien toute la journée) ils avaient passé la nuit chez la tante Julia. Et le lendemain, à quatre heures du matin, ils avaient pris le chemin du retour. Il est bien évident qu'un âne, ça ne rentre pas dans un autocar (quoique...) alors, un peu comme dans la fable, ils avaient fait les quarante kilomètres à pied avec cet âne et ils étaient arrivés qu'il faisait nuit. Ah ! c'était vraiment le bon temps ! quand on sortait, on n'avait pas le feu au derrière comme aujourd'hui ! Et Jean, il s'en souvenait bien de cette arrivée du grand-père et de l'oncle en pleine nuit ! Quelle histoire, mes enfants, « quont une ! » Il revoyait le papet et le tonton avec leurs casquettes, leurs petits gilets courtelinesques où pendaient leurs montres, avec leurs pantalons de flanelle gris et noirs, rayés de haut en bas, et leurs vestons noirs ou bleus. Rasés de frais, ils étaient si coquets et si propres dans leurs habits de maquignon ! Et l'âne, comme on en était fier : un âne corse, à peine deux ans et déjà si grand pour un âne, si propre et si mignon lui aussi ! Ah ! il serait bien utile pour porter le foin, le fumier, les châtaignes ou les pommes de terre. On lui attèlerait la vieille charrette, on lui ferait labourer tous les clos. On le garderait en même temps que la vache et les chèvres, et cet animal, il sèmerait la panique dans le troupeau en s'emballant pour un oui ou pour un non... Le petit Jean, lui, il le dompterait peu à peu et un jour il serait un vrai cavalier sur cet âne qui le réveillerait chaque matin au son de ses énormes hi-hans...
© Michel Teston, extrait de son livre "Le vent dans les cyprès" (1978)ISBN 2-9501967-1-3
Autre version, en patois, de ma chanson "Revoir son pays".
© teston photo
Voici le chapitre 7 de mon roman: "Le vent dans les cyprès" (Michel Teston)
© Teston ISBN 2-9501967-1-3
Il y a des fautes de numérisation que je corrigerai plus tard. Veuillez bien m'en excuser.
Chapitre VII
rencontre
Il suivit pendant quelque temps la petite route qui
serpentait dans la montagne. Sur la fin, il n'y avait même plus de goudron ; c'était, dit-on, une voie romaine ; un de ces coins reculés que les civilisations semblent avoir oubliés et qui ont plus changé en quinze ans qu'en deux mille ans... Arrivé au terminus, Jean descendit de voiture et ce fut alors l'escalade à pied qui commença. Il ne tarda pas à trouver un bâton à son goût; puis il quitta son chandail qu'il mit sur ses épaules, et, redevenu l'éternel berger des époques intemporelles, il se mit à marcher, à souffler, à transpirer et à s'enivrer du parfum suffocant des foins parvenus à maturité. La couleur du ciel et de l'atmosphère était d'une netteté extraordinaire. On aurait pu prendre des photos sublimes dans ce décor d'une infinie variété et qui calmait l'imagination la plus avide.
Ce n'est pas le plat pays, pensait-il, ni la mer au bord de laquelle on sent comme une angoisse fascinante vous monter à la gorge, comme une agoraphobie, comme un désespoir, un désir de mourir pour renaître... Ici, à chaque pas, tout est remis en question. Les décors changent sans cesse. Celui qui veut observer peut voir dans les airs des papillons, des oiseaux de proie, des corbeaux, des merles, toutes sortes d'oisillons, et parterre des lézards, des sauterelles, etc, il entend des chants, des cris, toutes sortes de minuscules bruits qui constituent ce qu'on appelle le silence, le calme, le repos. On est obligé de se baisser pour passer sous les branches, on doit regarder sans cesse où on met les pieds pour ne pas glisser... En ce moment Jean était en pleine escalade et il avait hâte d'arriver à la cime, près du volcan où il avait romantiquement connu ses premières amourettes. Il savait que par-là il aurait un coup d'oeil particulièrement merveilleux. Il trouverait là une petite prairie plate où il pourrait souffler un peu, dans un décor de rêve, loin de toute âme qui vive...
C'est alors qu'il entendit comme un léger bruit : quelqu'un sans doute... Un paysan, peut-être, travaillant Dieu sait à quoi, dans cet endroit isolé... Ou bien un braconnier... Qui donc ? Ce devait être quelqu'un qui se servait d'une pelle ou d'un pic, car on distinguait comme des coups et des raclements... Au lieu d'éviter ce quidam qui dérangeait sa solitude, Jean s'y dirigea droit dessus. Il ne voyait toujours rien. Ça et là on pouvait distinguer des traces de présence humaine : d'énormes genêts arrachés, grands comme des maisons... Des chemins défrichés, recréés, une cabane, une brouette, et enfin un homme se démenant comme un diable, ici, loin des peuples vivants...
- Bonjour, monsieur, cria Jean.
- Bonjour ! fit l'autre en se redressant...
Les deux hommes étaient assez étonnés, sinon gênés de se voir.
- Alors, on travaille ?
- Et vous, vous vous promenez ?
- Je me présente : je m'appelle Jean Béraud, je suis un des propriétaires du coin.
- Ah ! bon, enchanté, fit l'homme en souriant, moi, c'est Edmond Debray, également propriétaire...
Jean vit tout de suite au comportement de l'homme et surtout à son accent, que ce n'était pas quelqu'un d'ici, comme on dit, à Castelmaure. Mais quand il entendit le nom de Debray il fit de suite le rapprochement avec la conversation qu'il avait entendue au bistrot. Du coup, sa méfiance se multiplia. Il faut dire que les gens sont tous très méfiants dans ce pays, au premier abord surtout. On se méfie de tout et de tous. On est vieux d'esprit, pessimiste, ne voyant en tout et pour tout que le mauvais côté des choses. On est aussi fataliste : « Je le savais que ça devait arriver, je l'avais bien dit, oh ! mais ça ne m'étonne pas ! » Il n'y avait pas deux jours que Jean était là; pourtant il sentait déjà cet instinct grégaire monter en lui. Tout frais émoulu de la ville, descendant droit de Paris, il se sentait déjà plus paysan qu'un paysan.
- Ah ! dit Jean, c'est vous le nouveau propriétaire du coin, celui dont tout le monde parle ?
- Eh bien ! je n'suis pas si nouveau qu'ça, dit l'autre avec son accent, ça fait déjà cinq ans que je suis ici...
- Cinq ans, déjà ? Evidemment...
Jean réalisait qu'il y avait déjà quinze ans qu'il était parti, lui... Bien sûr, tant de choses avaient changé... En fait, c'est lui qui n'était plus dans le coup...
- C'est à vous cet endroit ?
- Oui, c'est joli n'est-ce pas ?
Si c'était joli ? Que oui ! Jean en avait presque les larmes aux yeux : cet endroit, il l'avait tant aimé... Certes, il n'avait jamais envisagé de l'acheter; d'abord il était trop jeune à l'époque, et puis, de toutes façons, jusqu'à ce jour, il n'avait jamais eu l'argent... Mais de voir que quelqu'un d'autre avait eu cette idée qui aurait pu être sienne, cela le rendait quelque peu jaloux...
Il y a quinze ou vingt ans, ici même, il gardait son troupeau de chèvres et de moutons. Souvent, Jacky était là avec lui. Pâtres modernes ils avaient alors remplacé la flûte de Pan, le pipo ou autre galoubet par une harmonica comme ils disaient. Et dans le vent chaud du soir, loin de tout, au milieu des herbes et des genêts, mêlé aux grelots des chiens, aux clochettes des chèvres et aux sonnailles des brebis, on pouvait entendre le magnifique et vibrant tremolo de l'harmonica...
Ici, pas un arbre, pas un rocher qui n'ait une histoire connue de Jean... C'est sur ces deux cailloux qu'on faisait rôtir nos châtaignes ; on appelait ça un four. C'est dans cette cabane qu'un jour j'ai vu un serpent énorme; c'est derrière ce grand rocher qu'on s'abritait de la bise...
Et puis, ce vent qu'il entendait en ce moment dans les quelques pins qui les entouraient, ce vent avait comme un parfum d'éternité, c'était comme le vent dans les cyprès du cimetière des temps jadis, où ses mains d'enfant de choeur brandissaient la croix devant laquelle tout s'inclinait...
Et son père qui avait toujours voulu acheter ce coin de terre, pourquoi donc était-il mort ?
- Puis-je vous demander à quoi vous travaillez ? fit Jean.
- Je veux construire une boîte de nuit et je suis en train de faire les fondations...
- En effet, ça prend déjà tournure...
- C'est bien exposé, hein ?
Pendant quelques minutes Debray lui expliqua ce qu'il voulait faire. Ici, il y aurait la piste de danse, là, le comptoir, plus haut, les chambres où les gens pourraient passer quelques jours, à côté, une terrasse où on pourrait consommer au milieu du chant des oiseaux.
Jean écoutait son interlocuteur avec curiosité, parlant parfois de lui, de ses idées, répondant aux questions qu'on lui posait... Il pensait qu'il fallait être complètement fou pour monter une boîte dans un lieu pareil : pas d'eau, du moins, pas encore, pas d'électricité, aucune infrastructure, rien. Pourtant l'idée semblait séduisante, ce rêve était un beau rêve ; parce qu'après tout, lui aussi, Jean, qu'est-ce qu'il faisait là, en ce moment ? Ne venait-il pas dans ce coin pour se distraire, se reposer ?
Debray lui parut très sympathique et très ouvert à la discussion. Il avait lâché sa pioche et semblait prêt à parler des heures entières avec Jean...
Précisément, le mec Jean n'avait rien à glander. C'était le touriste type, le branleur parfait... Au cours de la discussion, ils sympathisèrent vraiment. Debray voulait qu'il l'appelle Edmond et ils décidèrent de s'appeler par leur prénom. Ils avaient des atomes crochus. C'était en quelque sorte un coup de foudre, tous deux quelque peu rêveurs, quelque peu poètes à leurs heures. Jean vit de suite en Edmond comme une partie de lui-même : ce qu'il aurait bien voulu faire mais qu'il n'avait jamais pu faire Pour une raison ou l'autre, et il se disait, là où j'ai échoué, il n'est pas impossible, après tout, qu'un type comme Edmond réussisse...
- On voit à votre accent que vous n'êtes pas d'ici, dit Jean.
- Je suis de Lyon.
- Vous me direz que je suis peut-être curieux, mais je me demande comment vous avez réussi à dénicher un coin pareil ?
- Oh ! c'est très simple. Mon histoire a commencé il y a quelques années... J'étais parti en vacances avec un copain...Alors donc, je pars dans une voiture bleue, décapotable, en écoutant la musique... Il faisait un temps merveilleux... Chemin faisant on rencontre une auto-stoppeuse... Elle était comme ça ! une vraie poupée, ravissante ! on lui dit de monter...
- Vous draguiez, hein ? Entre hommes, on peut tout se dire, dit Jean en souriant...
- On draguait si vous voulez... Cette nana était un petite Ardéchoise, et comme ça, chemin faisant, elle nous parlait de son pays...Justement mon pote cherchait un terrain à bâtir dan la région. Aussi, au lieu de prendre la route nationale, on se dit, mon pote et moi: on va la raccompagner carrément jusque chez elle, et puis, en même temps, eh bien ! ma foi, on verra le paysage et s'il y a un terrain à bâtir...
Et c'est comme ça que j'ai découvert la région. Ell nous a mené dans des coins qui étaient vraiment sensationnels... Je me souviens, que, passé un moment, nous sommes arrivés vers un vieux château dans une vaste propriété... Là, tout respirait la noblesse et les temps anciens où le Seigneur vivait ici entouré de tous ses gens... Près du château coulait une rivière... On avait l'impression d'avoir déjà vécu ici dans une existence antérieure, (je crois à la réincarnation, mais c'est un autre problème...) Un peu plus loin, un torrent...
Jean se laissait charmer par l'histoire. Il comprenait tout à fait le genre de sensation qu'avait éprouvée son interlocuteur. Lui aussi il avait un tas de choses à dire à propos de rivières qui coulent près d'un vieux château ou ailleurs. Lui, il se souvenait de l'époque où avec Jacky ils allaient à la pêche aux vairons... Ils s'étaient confectionnés tous les deux des cannes rudimentaires, puis avec cinquante ou soixante francs de l'époque ils avaient acheté des lignes... Ce qui l'excitait le plus, lui, Jean, à la pêche, c'était ce bouchon rouge qui était sans cesse taquiné et qui plongeait toujours subitement de mille et une façons, parfois très longuement et très profondément... Un instant d'inattention et c'était précisément à ce moment-là que le poisson mordait, alors, précipitamment avec ses mains naïves d'enfant il donnait un violent coup de canne, pas question évidemment de ferrer comme le font les vrais pêcheurs... Assez souvent on sortait un vairon tout frétillant, d'autres fois aussi, avec de pareilles méthodes, on embrouillait la ligne ou on l'accrochait dans les ronces ou les arbrisseaux; alors, pendant des heures, c'était un véritable jeu de patience que de démêler tout ça... En fin d'après-midi on rentrait à la maison avec une dizaine de vairons ou de loches. Il était bien rare que ça vaille le coup de faire un plat, une friture ou une omelette... Pourtant, c'était facile de les trier : il suffisait de presser sur le ventre du poisson avec le pouce et l'index et toute la merde sortait : Jean s'en souvenait bien ; quant à la tête et aux arêtes, il n'y en avait pas : on mangeait tout...
Oui, on en avait passé des heures, près de la rivière !...
Et le torrent ? Jean connaissait ça aussi. Avec Jacky on y pêchait les truites à la main, même qu'une fois en guise de truite ils avaient sorti un énorme serpent qui avait rapidement gagné la terre ferme et disparu dans les broussailles, ce qui les avait drôlement impressionné, eux qui croyaient que c'était un serpent d'eau..
D'autres fois, toujours avec Jacky, ils installaient des petits moulinets, des petites turbines sur les eaux du torrent : le principe de la centrale hydro-électrique ; c'était fascinant de voir cette petite roue à palettes tourner, tourner toujours, sans arrêt pendant des semaines entières...
Que ce soit à la rivière, au torrent ou à la mer, Jean se demandait pourquoi la plupart de ses moments de bonheur semblaient liés à l'élément liquide... Sans parler de la pluie et des larmes, sans parler des filles échevelées se promenant sous la pluie, à la recherche inconsciente de l'amour...
- Je suis comme vous, dit Jean, j'adore les vieille ruines, les rivières, les torrents, et même la mer et la pluie... Je ne sais pas pourquoi, mais moi, dans mes pensées, je vois toujours une jolie fille près d'une rivière ou d'un torrent... Chaque fois, qu'il y a de l'eau quelque part, que ce soit la rosée ou les larmes, je vois une jolie fille. Et même ici, voyez-vous, où il n'y a pas d'eau pour le moment, mais simplement du vent, du soleil, des forêts ombrageuses, je trouve qu'une belle nénette serait bien dans le décor... Moins que l'eau, c'est peut-être le bonheur qui m'apparaît toujours sous les traits d'une somptueuse nana... Moi je viens de la ville et ici, je me sens tout fait différent... jusque dans mes idées...
Il faut dire que Jean, qui n'était jamais qu'un banquier en rajoutait un peu et ne semblait pas très sincère... Il se donnait un rôle, des attitudes, il jouait aux snobs... n'était pas poète, mais il prétendait l'être. Il pensait d'ailleurs que la poésie est quelque chose de lié à l'adolescence et qui, normalement, disparaît en même temp que l'acnée. Seuls les demeurés, les ratés, dont il n'était plus désormais, peuvent se dire poètes jusqu'à la fin de leurs jours...
- Ce vieux château était fantastique, disait Debray Nous l'avons visité ; nous aurions voulu l'acheter, mon amie et moi, mais il n'était pas en vente, et il aurait sans doute coûté cher... Je me souviens que nous somme entrés dans une pièce particulièrement étrange... Tout semblait abandonné mais en ordre, comme si les occupants étaient partis brusquement et allaient revenir bientôt... Tout était vieux, jauni, rance... En fait, notre compagne nous raconta qu'une vieille femme y était morte et que son fantôme y rôdait la nuit. Certains l'avaient vu... c'était une religieuse...
- Vous y croyez, vous, aux fantômes ? dit Jean.
- Eh bien ! vous savez, fantômes ou pas, y'a de choses qui nous dépassent, tout d'même... C'est pour dire
que cecoin était plein de mystères et nous avait plu énormément... A l'époque, mon amie et moi, nous aurions bien voulu pouvoir nous y installer...
Puis après cette visite, nous avons continué à chercher dans la région pour voir si nous trouverions quelque chose d'autre... Pendant quelques jours nous avons écumé tout le secteur en faisant du camping à droite et à gauche...
La fille était toujours avec nous pour nous guider... Puis mon copain nous a laissé tomber et je me suis retrouvé seul avec elle... Nous avons fait d'autres tours dans la région. Je me souviens qu'un jour nous sommes allés manger dans une pizzeria du pays... Le patron était très sympa... Il y avait un four énorme dont les flammes étaient hautes comme une maison... alors là, en tête-à-tête hein ? Vous savez ce que c'est... on s'est bien marré !...
- Mais, votre fille en question, elle était vraiment originaire de la région ? Je veux dire, c'était une castelmauroise ?
- Oui, oui, bien sûr, c'est elle qui nous a servi de guide... elle travaille dans les Postes, du côté de Lyon... Mais attendez que je vous dise... Alors, justement, tout en discutant, elle s'est mise à me parler de tourisme...
Jean avait horreur de ça : il n'aimait pas les gens qui vivent uniquement du tourisme : les suce-touristes, comme on dit, les promoteurs, ceux qui vendent leur Pays au Diable, comme Faust son âme, en échange de la richesse et de la belle vie, ou comme Judas, pour quelques Pièces d'argent... Il trouvait aussi que c'était pitoyable que de voir tous ces braves gens faire la réclame de leur pays, du genre : ce n'est pas si mal que ça, hein ? Voyez comme c'est beau; ceci vous plaira; goûtez-moi ça, vous trouvez pas que c'est bon ? Comment, vous ne connaissez pas le Ray-Pic, ni le Gerbier-de-joncs ?... A la limite, il trouvait que ces braves gens du pays avaient un comportement de colonisés, le touriste étant, bien sûr, un colonialiste...
Cette fille de la région était sans doute simple et de bonne foi, n'empêche qu'elle était colonisée, et lui, Edmond Debray, c'était, sans en avoir l'air, ni plus ni moin qu'un colon qui achète la terre, qui se l'accapare, comme le disaient les gens du café, qui impose sa façon vivre, ses propres us et coutumes, au mépris de celles qui existent déjà depuis la nuit des temps... C'était la conquête du Far-West, revue et corrigée à la française, la guerre des cow-boys et des Indiens...
Et puis alors, reprit Debray, tout en discutant elle me parle également de notre quartier...
- Ici même, vous voulez dire ?
- Oui, ici même... Sur ces entrefaites j'ai dû quitter la fille... Je le regrettais bien un peu, mais enfin, vous savez ce que c'est... une petite amourette... comme dit chanson...
- Vous êtes un sacré séducteur, à ce que je vois, dit Jean, amusé et curieux...
- Ben ! oui, quoi, comme tout le monde ! fit Debray en se raclant la gorge et en clignant de l'œil d'un air entendu, pensant que Jean était au moins aussi dragueur que lui...
Jean profita de quelques secondes de silence pour regarder le ciel et le paysage dont il ne se lassait pas. Il faisait beau. Le ciel était d'un bleu intense. Quelques nuages couraient, là-haut... Un vent pur le revigorait, apportant une charmante odeur de résine de pin... Ce coin plat, ici sur la montagne, on aurait dit un cimetière antique, tant il semblait stratégiquement bien placé pour ainsi dire... Ces grands rochers bizarres qu'on voyait ça et là ressemblaient à s'y méprendre à des menhirs ou des dolmens...
D'ailleurs son père, dont l'esprit avait maintenant rejoint celui des Anciens, son père lui avait dit à plusieurs reprises, quand il était petit : « Tu vois ce rocher, eh bien ! on pense que c'est sans doute un dolmen... »
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Ce rocher en question, Jean s'en souvenait et le connaissait très bien, n'était pas un dolmen à son avis, mais il faut reconnaître qu'il y ressemblait beaucoup et qu'il avait quelque chose d'étrange, de religieux... Du reste, dans ce pays volcanique, basaltique, granitique, c'est un fait que les rochers, sans doute charriés par les glaciers, semblent s'être toujours arrêtés sur le flanc de la montagne, à un endroit bizarre, sur une petite colline, une crète, un plateau d'où on a une vue privilégiée, comme si effectivement ils avaient été traînés jusque-là par la main de l'homme ou par celle d'êtres pensants venus d'ailleurs, d'autres planètes, pourquoi pas ?
- Et si tu montes là-haut, lui disait son père, en lui montrant un point précis au sommet de la montagne, tu y trouveras une sorte de caverne, creusée à même le roc, dont le toit est constitué par un gigantesque rocher d'une seule pièce... Les Anciens prétendaient que ça date au moins du temps des Gaulois... »
Là aussi, c'était des on-dit. Ce n'était sans doute pas les Gaulois, simplement des bergers des siècles précédents, allez savoir, mais ça ne datait pas d'hier, pour sûr... une sorte de symbole des Anciens dont on descendait depuis Dieu sait combien de générations... c'était aussi l'amour et le culte de la terre, de notre terre, celle qu'il fallait défendre jusqu'à la mort... Ce genre de message implicite, venu d'outre-tombe à laquelle son père appartenait désormais, tout ça évidemment ne pouvait pas être compris par un « estranger » comme Debray, encore qu'il soit sensible, beaucoup plus qu'un autre, à ce genre de choses...
- Alors c'est comme ça, reprit le mec Debray, que je me suis retrouvé un jour sur la place de Castelmaure, en touriste, à la recherche de tout et de rien...
En somme, vous avez fait un peu comme moi ; à cette différence près que moi je suis né ici... Mais vous savez, à une époque comme la nôtre, quand on a quitté son pays depuis quinze ans et qu'on revient, on se sentcomplètement, mais alors complètement, étranger... Les personnes que l'on croit reconnaître vous apparaissent comme dans un rêve... Parfois vous vous dites : « Mais où donc je l'ai vu, ce type, c'était pas à Paris ?... » Vous avez l'impression de vivre dans une quatrième dimension.
- Holà ! je connais bien ça, moi aussi, fit Debray qui ne voulait pas être en reste, non, mais c'est pour dire... Donc je me retrouve à Castelmaure, et là, qui je vois ?., Un vieux grand-père, particulièrement pittoresque... Il portait un béret, assez enfoncé, il avait un visage assez rude avec le nez et la peau rouges, comme piquetés par, une aiguille, des sourcils épais, de gros poils sous le nez... Et puis il marchait comme ça, vous voyez, avec un gros bâton, de gros souliers, genre de galoches, un pantalon très large et sombre, en velours côtelé, une veste toute délavée en toile bleue, assez terne... Vu son grand âge, il avait évidemment une allure cassée, mais les yeux étaient encore pétillants de malice et d'esprit... Et puis, ce qui m'avait choqué c'est qu'il portait une «biasse » d'un côté, et de l'autre, une musette : elles se croisaient sur sa poitrine, ce qui le faisait ressembler à ces vieux grénadiers ou grognards de Napoléon, tels qu'on les représente souvent sur les gravures... Ce personnage m'a semblé très typique, et je ne sais pourquoi j'ai eu envie de lui parler. D'ailleurs, je sentais qu'il m'avait déjà repéré car il devait connaître tout le monde, dans le village...
A la description que lui faisait le mec Debray Jean reconnut de suite qu'il s'agissait du père Amblard, un vieux qui n'avait pas du tout changé en quinze ans et que Jean avait déjà aperçu plusieurs fois sans même y prêter attention tellement il faisait partie du paysage... Dans ces villages, il y a comme ça de ces personnages qui sont inévitables et que vous rencontrez systématiquement chaque fois que vous arrivez... la quatrième dimension...
- Bonjour, grand-père ! que je lui dis, fit Debray.
- Qu'est-ce que c'est ? fit le vieux en balbutiant et en me regardant avec insistance...
- Il fait beau, n'est-ce pas ? Je trouve que ce pays est magnifique...
- Ah ! ça oui! fit le vieux qui flairait déjà quelque chose d'anormal à la vue d'un étranger.
- Vous ne connaîtriez pas une maison à vendre par
ici ?
Le vieux continua à me regarder avec insistance, fit Debray, tandis que je lui proposai de venir boire un coup à la terrasse d'un café...
- Chez la Germaine ? dit Jean. Pardon, je veux dire au «Café de Paris » ?
- Non ! pas ce bistrot, l'autre... fit Debray... alors je lui propose de s'asseoir pour discuter, ce qu'il fait... Quand il s'agit de boire un coup, ils sont tous d'accord les gens d'ici, hein ?
- Pour ça, oui, dit Jean, mais quand il s'agit de payer la consommation, alors là, ils sont longs à la détente.
Alors donc, on se met à discuter avec le père Amblard... On fait plus ample connaissance... Il me dit qu'il n'a pas de maison à vendre mais qu'il connaît quelqu'un qui en a une... Il me promet de me le présenter... On reste un moment à la terrasse du café, puis il me dit :
- Oh ! et puis, allons voir s'il est là... Il doit sûrement être là, le père Emile...
- Alors on va chez le père Emile, poursuit Debray, pour voir sa maison... Je visite les lieux... Je leur dis que j'ai l'intention d'en faire une boîte... Alors les deux vieux se regardent d'un air complice, comme s'ils se disaient : «D'où il sort, celui-là, il est complètement taré ! »... Et je m'aperçois que leur attitude change... Je venais de dire quelque chose que je n'aurais pas dû dire et qui jette subitement un froid... Ils ne semblent plus du tout avoir envie de vendre...
- Comment vous expliquez-vous cette attitude ? dit Jean.
- Je ne sais pas, je n'ai évidemment aucune preuve mais je pense que les gens d'ici ne veulent pas entendre parler de boîte de nuit... d'ailleurs, depuis, j'ai eu confirmation de mes craintes...
- Ah ! oui ? fit Jean, curieux.
- Bref ! on n'est pas là pour discuter de ça...
Jean demeura très insastisfait par cette réponse évasive et mystérieuse. Sa curiosité se multiplia, et le mec Debray commença à l'intéresser furieusement... Ce climat méfiance, ce complexe de persécution propre à tous les gens du pays, comme s'il se passait des choses bizarres, plus que douteuses, éveilla encore un peu plus les soupçons de Jean qui était bien persuadé, lui, qu'il ne pouvait absolument rien se passer dans un petit village perdu en pleine cambrousse...
Voyant donc cette hostilité latente et subite, poursuivit Debray, je n'insiste pas pour acheter cette barraque... d'ailleurs je ne le regrette pas car elle n'était pas très bien placée, en assez mauvais état, et elle se serait prêtée difficilement à la réalisation de mes projets de boîte...
- Bon ! là-dessus, on se quitte avec le père Emile... mais le père Amblard qui est un brave type et qui avait malgré tout une certaine sympathie pour moi, me dit, une fois que l'autre fût parti :
- Vous ne seriez pas intéressé par un terrain ?
- Un terrain ? Vous voulez dire un terrain à bâtir que le lui fais.
- Oui ! qu'il me dit.
- Bien sûr ! Vous avez un terrain à me vendre ? mais montrez-moi donc ça, grand-père...
- C'est que... me dit-il, il est assez loin d'ici... il est là-haut, sur la montagne...
Et ce disant, il me montre la montagne en question:
une jolie montagne, recouverte de pins et de genêts, sur laquelle les nuages couraient, emportés par le vent...
Alors, je jette un coup d'oeil sur cette montagne. Naturellement je la trouve formidablement belle et je me sens en pleine forme pour l'escalader... Toutefois je comprends tout de suite que le père Amblard ne pourrait malheureusement pas le faire, vu son âge...
- Si c'était que pour moi, dis-je, je monterais bien tout de suite là-haut, pour le voir, ce terrain !
Le vieux père Amblard sembla très étonné de ma réponse, car il devait penser que son petit bout de terrain, là-haut sur la montagne, ne pouvait plus intéresser personne aujourd'hui, et son visage s'illumina :
- Eh bien ! allons-y tout de suite ! qu'il me dit.
- Alors là, fit Edmond, ce fut à mon tour d'être étonné : comment ce vieux de quatre-vingt berges pouvait-il entreprendre une pareille ascension ?...
Mais devant son air décidé, je le pris au mot, et on est parti tous les deux voir ce petit coin de terre... J'ai su après (c'est lui qui me l'a dit) que malgré son âge, le père Amblard ne passait pas un jour, ou presque, sans se promener dans les campagnes environnantes...
- Ah ! oui, je le connais bien, fit Jean... D'ailleurs, qui ne le connaît pas, ici ?... Il paraît qu'il braconne... Il y a soixante-dix ans que ça dure...
- Alors tous les deux on part et on prend un petit chemin qui monte presque à pic...
- Ah ! oui, je vois, dit Jean, vous prenez le Chemin des Morts...
On appelait ainsi ce chemin parce qu'autrefois, à l'époque où la voiture n'existait pas, c'était par ce chemin que les gens des six ou sept hameaux qui parsèment la montagne portaient leurs morts au cimetière de Castelmaure...
Le chemin était tellement accidenté qu'on était obligé de porter le cercueil à bras-le- corps.. Ce n'était pas une petite affaire car il y avait bien cinq ou six kilomètres de sentier rocailleux et épineux... De temps en temps les porteurs étaient tellement fatigués qu'ils s'arrêtaient quelques instants... la procession aussi... C'est ce qui explique pourquoi à travers ces vieux sentiers qu'on ne distingue déjà plus, tellement ils sont envahis par les ronces les genêts, on tombe de temps en temps sur une croix taillée à même la pierre, vieille d'au moins mille ans.
Donc, la procession s'arrêtait au Champ des Morts. Tout le monde se signait... Les porteurs s'épongeaient le front... A trois kilomètres, bien loin en dessous, on apercevait le cimetière où le défunt irait se reposer.
Jean avait l'impression de revivre cette époque, de faire plus qu'un avec le temps passé...
De cet endroit on a une vue extraordinaire, unique, qui se prête particulièrement au mystiscisme. Le ciel est clair, l'air est pur, le silence absolu... Quelques nuages courent dans le ciel qu'on ne peut s'empêcher de contempler.
Que fait-il Dieu, là-haut ? Quel est le mystère de l'univers ? Que devient-on après la mort ? Où rôde-t-elle l'âme du mort qu'on porte ?... Il faut faire une prière... Le vent souffle dans les cyprès...
Puis la procession repart ; on s'arrêtera encore fois ou deux avant d'arriver à l'église... Là, ce sera toujours le même cérémonial : les gens de la famille entreront d'abord suivis de tous les fidèles, mais les athées resteront dehors ou attendront dans le bistrot. Ils se contenteront d'accompagner le mort jusqu'au cimetière. Il y aura en tête de la procession l'enfant de chœur avec sa croix (celle que le petit Jean avait si longtemps portée, et tout le monde suivra : le cercueil, le drap, le curé, famille, les croyants, les incroyants, et, en dernier sans doute, les libres penseurs... les noirs et les rouges, ce qui y croient et ceux qui n'y croient pas...
A la sortie du cimetière la famille s'aligne pour recevoir les condoléances de tout le village, car tout le monde est
là, sans exception : des centaines de personnes venues d'on ne sait où dans cette région déserte, et tout le monde serre la main ou embrasse les membres de la famille... Ce n'est pas la mort clandestine de la ville, avec trois pelés, un tondu, et dix enterrements à la fois...
Jean ne savait pas pourquoi il pensait à tout ça en écoutant le récit d'Edmond Debray escaladant la montagne avec le père Amblard... Sans doute était-ce à cause de la mort de son père, à cause du vent dans les châtaigniers, les pins ou les cyprès... à cause de ce vent qui avait un parfum d'éternité... Le temps s'arrêtait ici, il suspendait son vol, comme disait le poète, c'était le temps perdu et retrouvé...
- On appelle cet endroit " le Chemin des Morts" reprit Debray, étonné.
- Oui ! on me l'a toujours dit... Mais tout ça, c'est de la vieille histoire...
- Alors nous avons cheminé assez longtemps dans le bois. Au bout d'un moment on est arrivé dans une petite clairière. Là, il y avait deux vieilles femmes qui étaient en train de garder leurs chèvres. Elles discutaient pour passer le temps. Les chèvres se groupaient autour d'elles, très sagement, comme des complices... Ces bêtes semblaient d'une intelligence extraordinaire. Tout en mangeant, elles levaient la tête, à droite, à gauche... et elles nous avaient repéré depuis longtemps déjà, contrairement aux bonnes femmes qui...
Debray était fort lancé dans sa discussion avec Jean lorsqu'ils furent interrompus par l'arrivée inopinée de deux jeunes garçons portant un sac tyrolien et une tronçonneuse...
- Alors, ça s'est bien passé ? leur cria Debray. Elle est réparée?
Celui qui portait la tronçonneuse répondit qu'ils avaient eu de la peine à trouver quelqu'un au village pour la réparer vu qu'il n'y avait pas de garagiste, de mécanicien ou de concessionnaire de machines agricoles. Finalement, ils étaient allé voir le maréchal-ferrant qui les avait sorti d'affaire...
- Et pour la nourriture, ça ira ? dit Debray en s'adressant à l'autre garçon.
- Oui, je crois qu'il y a tout ce qu'il faut...
- Avec ça, j'espère qu'on pourra manger ici trois ou quatre jours sans problème, dit Debray à l'adresse de Jean... Ce sont mes ouvriers, ils m'aident à faire les fondations de ma boîte... Oui alors, qu'est-ce que je vous disais tout à l'heure ?... Ah ! oui, donc avec le père Amblard on est finalement arrivé jusqu'ici et c'est comme ça que j'ai acheté ce terrain magnifique...
Jean était assez étonné : une boîte de nuit dans cet endroit désert... Il serra volontiers la main aux deux jeunes garçons. Ceux-ci, avec l'enthousiasme propre à leur âge, n'arrêtaient pas de parler, de plaisanter, de se chamailler. Debray était obligé de leur répondre ou d'intervenir... Jean qui était là de passage, n'eut pas,, envie de rester davantage et fit mine de s'en aller...
- Il faut que je m'en aille si je veux arriver avant midi à Castelmaure, dit-il, je vous laisse, vous me raconterez la suite de votre histoire une autre fois...
- Mais volontiers, fit Debray... on n'a pas bien le temps maintenant. On va couper ces deux arbres qui nous gênent, vous voyez ?... Revenez donc cet après-midi ou demain, quand vous passez par-là... Même si vous voulez manger avec nous et nous donner un coup de main ?
- Non, merci bien, dit Jean. Mais c'est d'accord! je reviendrai vous voir sans tarder. Ce que vous faites et ce que vous dites m'intéressent beaucoup... Allez ! au, revoir ! à la prochaine ! salut les gars ! ...
© Michel Teston "Le vent dans les cyprès", fin du chapitre 7.
ISBN 2-9501967-1-3
© teston (vidéo)
Ci-dessus ma dernière vidéo, une reprise de la célèbre et magnifique chanson de Jean-Pierre Ferland : "Je reviens chez nous".
© teston (photo extraite de son diaporama:"Le vent dans les cyprès")
Voici en cadeau le chapitre VI de mon roman: "Le vent dans les cyprès" (Michel Teston)
ISBN 2-9501967-1-3
Pour les mordus, s'il y en a, il me reste encore quelques exemplaires de ce livre que je peux vous envoyer ( 20 Euros TTC, au lieu de le trouver à prix d'or chez un bouquiniste sans un centime pour l'auteur déjà vieux et toujours poète maudit!)
Chapitre VI
les ragots
Jean avala une dernière bouchée et sortit sa Mercedes du garage... Il voulait aller boire un crème chez la Germaine. Une habitude de bourgeois : ça ne se justifiait pas vraiment puisqu'il venait de prendre un copieux petit déjeuner... Il en profiterait peut-être pour voir
Estelle, la seule fille du pays qu'il connaissait pour l'instant... En l'espace d'une minute il arriva sur la place du village... Il aimait sa voiture : de la belle mécanique, de
la reprise, aucune côte ne lui résistait : montée ou descente, toujours la même vitesse.
L'arrivée de la belle Mercedes blanche sur la place ne devait pas passer inaperçue... Combien de regards planqués derrière les vitres ? Peu importe, Jean leur faisait le coup du mépris, et il descendit de sa voiture comme si de rien n'était...
Rentré chez la Germaine, il vit tout de suite qu'Estelle n'était pas là; c'est le patron qui servait. Par contre y avait une certaine animation. Cinq ou six individus, hommes et femmes, à l'aspect paysans discutaient à voix haute avec passion. Il se sentit gêné en reconnaissant au moins deux ou trois têtes qu'il n'avait pas vues depuis plus de quinze ans... Tout en prenant son petit crème, il leur tourna légèrement le dos pour ne pas être reconnu et pour essayer de capter cette conversation, forcément intéressante, pensait-il, puisqu'il ne se passe jamais rien ici...
- Mais quand même, disait quelqu'un, il exagère bien un peu !... Ces étrangers, ça se croit tout permis, quelqu'un du pays n'aurait jamais fait ça !...
- Moi c'est pareil, disait une autre, il a fait exprès de planter des vignes près de ça mien, et il a rien trouvé de mieux que de boucher le chemin !...
- Quel chemin ?
- Celui du Clapas qui passe devant ma porte...
- Ah ! oui ? Ca alors !
- Il n'a pas le droit de boucher ce chemin ! Moi de tous temps j'y ai vu passer les bêtes ; que ce soit mon grand-père, mon père ou les autres, tout le monde passait... Oh ! mais moi je vous le dis, ça ne pourra pas durer comme ça...
- Il a bien de drôles de manières, pour ça, disait un
autre; c'est comme les droits d'eau : il ne respecte rien...
Les types parlaient patois la moitié du temps, et Jean n'arrivait pas bien à comprendre ce qu'ils disaient. Que ce soit son père, l'instituteur ou même la mamet, il faut dire qu'on s'était efforcé de l'empêcher de parler patois, et, en sa présence, déjà tout gosse, on parlait français, la langue de la réussite bourgeoise; ce qui fait que Jean avait en quelque sorte des blocages psychologiques qui lui empêchaient d'apprendre ce dialecte ; du reste, il n'avait jamais été doué pour les langues, que ce soit l'anglais ou autre...
- Pas moyen de lui faire comprendre à cet estafier, disait un des types, que j'ai le droit de lui prendre son eau du lundi au lever du soleil au mardi midi...
- Que si ! qu'il comprend ! répondait une femme, moi je crois qu'il ne veut pas comprendre.
- Il le fait exprès, disait un autre...
- C'est comme cette clôture qu'il a fait dessus sa maison, surenchérissait la femme, il m'oblige à faire un détour d'au moins un kilomètre avec mes chèvres... Jamais on n'avait vu ça... Si les anciens étaient là et qu'ils voient ça...
Les Anciens, c'était l'expression consacrée ici pour parler du bon vieux temps. Jean savait que les Anciens en question avaient mis au point toutes sortes de coutumes, non écrites nulle part, ne figurant sur aucun livre de lois et pourtant connues et respectées dans tous les pays... Depuis une quinzaine d'années, apparemment, ce n'était plus du tout ça, rien n'allait plus. Il n'y avait plus de respect humain, comme disait un vieux autrefois. Les règles du jeu étaient faussées. La mort des indigènes, l'exode des jeunes, y étaient pour quelque chose. D'autre part, les touristes et les bourgeois qui s'installaient au pays et achetaient parfois les terres à prix d'or, sans même les entretenir, ne respectaient pratiquement jamais ces us et coutumes; il en résultait des conflits perpétuels... Jean continuait à écouter la conversation, se demandant qui était cet il mystérieux et inconnu dont tout le monde parlait...
- Mais moi je crois qu'on va être obligé de s'y mettre à tous et de l'attaquer en procès, disait un paysan de sa voix traînante et forte...
En ville, dans les bistrots, on parle presque à voix basse, ici à Castelmaure on gueule comme des veaux en parlant, et on trouve ça tout à fait naturel. On n'impose pas son point de vue par sa dialectique savante, mais en couvrant de sa voix toutes les voix de l'assistance...
- « Ocos lou diablo » ! (c'est le diable) ce Debray disait la grosse « femmasse »...
Ainsi donc, il s'appelait Debray, ce personnage terrible qui semait la panique dans toute la région. Le mec Jean eut subitement envie de le connaître... Cet énergumène qui avait, semble-t-il, réussi à se mettre à dos tout le pays, excitait sa curiosité...
L'accusation finale de la grosse paysanne avait jeté une sorte de froid, comme si tout le monde avait marqué le coup, approuvant tacitement, pensant que c'était là la vérité vraie... Du coup l'intensité de la conversation diminua d'un cran; on se mit à dévier, à changer de sujet... Jean en profita pour finir son café-crème et pour poser deux pièces sur le comptoir...
Estelle n'était pas là; il n'avait pas l'intention de s'attarder, d'autant plus que le patron, un gros à moustache, avait une gueule rébarbative, à faire pisser un cheval de bois, et il aurait été malaisé, sinon indécent, de lui demander des nouvelles de sa petite employée...
Dehors, il faisait un temps magnifique. Jean eut envie d'aller faire un peu de « footing » dans la campagne. Comme il était l'incontestable héritier de la propriété de son père (c'est loin d'être toujours le cas : il y a dans le pays un tas de familles nombreuses ; dans ces cas-là, la mort du père entraîne toute une série de tractations, discussions interminables, de disputes ; c'est chaque fois le partage de l'empire de Charlemagne ; parfois ce partage est rendu impossible par le véto d'un ou plusieurs des enfants : les choses restent alors comme elles sont, c'est le « statu quo », le « black-out » total, jusqu'à la solution finale, c'est-à-dire la mort des uns et des autres...) ce « footing » serait un prétexte pour visiter ses terres. Il ménerait sa voiture jusqu'au bout de la route; arrivé là, il escaladerait à pied la rude montagne, parmi les épines de châtaigniers, armé d'un bâton, comme autrefois, pour le cas où il verrait quelque vipère...
Le mec Jean qui était à ses moments du genre impulsif, sortit donc rapidement du bistrot, sauta dans sa Mercedes, et au vu et au su de tout le monde, démarra en trombe et traversa, à fond de ballon, sur les chapeaux de roues, le village si calme et si reposant de Castelmaure...
© Michel Teston "Le vent dans les cyprès" ISBN 2-9501967-1-3
Ci-dessous mon poème "Reveyre soun poï" (Revoir son pays) inspiré en même temps que le roman, et récité par moi-même. Bonne lecture et bonne audition!
© teston photo : Antraïgues-sur-Volane, pays de l'auteur,
avec un soupçon d'impressionisme au montage.
J'ai l'honneur de vous offrir ici le cinquième chapitre de mon roman : "Le vent dans les cyprès" ISBN 2-9501967-1-3
Bonne lecture. (M.T.).
CHAPITRE V
vivre à la campagne
C'est réellement le chant du coq qui réveilla le gars Jean le lendemain matin. Il faut dire que la maison n'était Pas au centre du village et donnait directement sur la campagne. Tout le monde ici avait ses poules, ses lapins et ses chèvres...
Des voitures, pas une de toute la nuit. Certes, il faut bien vivre avec son temps et aujourd'hui, tout le monde a son auto, y compris les gens de Castelmaure, mais, en principe, on s'en sert moins d'une fois par jour, et encore,souvent, ce n'est pas du luxe : c'est pour charrier du foin, du vin, des chèvres, du fumier, ou pour porter la vieille Unetelle chez le docteur... Dans le patelin, chaque mec a son auto laquelle s'identifie absolument à lui, et dès qu'on voit une voiture on dit : « Tiens ! c'est l'Henri qui descend », ou : « Tiens ! c'est le Michellou qui monte».
Les voitures, c'est pas des « Rolls », du chiqué, c'est toujours les mêmes marques bien françaises...
Pendant vingt ans la 202 camionnette a exercé une sorte de dictature dans le pays... Qui avait une voiture (ce n'était quand même pas tout le monde) devait nécessairement avoir une camionnette 202 verte. Faut dire que les gens du pays, ils la trouvaient géniale, cette bagnole... Eux qui avaient été habitués aux charrettes, ils appréciaient sa vaste surface où on pouvait mettre n'importe quoi, y compris et surtout du foin. La bâche était amovible ce qui permettait d'abriter, voire de cacher la marchandise aux yeux indiscrets du voisin... Le dimanche, on s'en servait pour aller à la messe. La personnalité du groupe passait près du chauffeur, et tout le reste, notam- ment la marmaille, dont Jean faisait partie à l'époque, s'entassait derrière comme du bétail. On n'était pas snob, pensait-il, on n'avait aucune honte à se faire trimballer tout endimanché à l'arrière de la camionnette... Vu la suspension, vu l'état des routes qui ne connaissaient pas encore le goudron (on ne parle pourtant pas du XIXe siècle) c'était comme qui dirait légèrement tape-cul... Arrivé sur la place de l'église, tout le monde descendait. On n'était pas seul dans ce cas et on n'était pas ridicule... Des 202, il y en a encore en parfait état de marche dans le pays, mais elles sont de plus en plus rares. Elles sont détrônées par les 4 L et les Ami 6... Aussi, quand on voit quelqu'un qui se balade avec une autre voiture, on voit tout de suite que c'est un étranger, tu m'as compris...
Jean, avec sa Mercedes d'arriviste, il la foutrait vraiment mal au pays. D'abord, il tenait toute la route; si par malheur il rencontrait une voiture il fallait que l'autre recule sur une centaine de mètres pour se croiser :
on n'a pas idée de rouler avec un engin pareil ! Et puis, Jean, il avait des manies de touristes ou d'étrangers : il klaxonnait à tous les virages, ne connaissant pas la route, semble-t-il, comme s'il n'était pas déjà suffisamment repéré !
En réalité, Jean n'ignorait pas toutes ces conventions et s'il attachait tant de prix à sa Mercédes, c'était pour faire voir qu'il avait réussi à la ville. On l'avait plus ou moins chassé du pays pour des raisons socio-économiques, dès lors, c'était dans l'ordre des choses, il fallait qu'il dise merde à ceux qui étaient restés ; il fallait qu'il leur fasse regretter de ne pas être partis, eux, et de l'avoir chassé, lui. Aujourd'hui, Jean savait que c'est rarement avec plaisir qu'on doit quitter son pays pour aller vivre ailleurs... Partir, mis à part le cas de l'aventurier, c'est déjà le début des conséquences du colonialisme; c'est accepter d'être un travailleur émigré ou immigré (ça dépend de quel côté on se place). Quant à la voiture, elle, tout le monde sait qu'elle est tabou ; c'est le grand symbole de notre époque. J'en connais plus d'un, pensait-il, qui se ferait tuer pour elle et qui tuerait pour elle. Elle nous suit partout, contrairement à la maison : c'est notre personnalité, notre réputation. Crétin celui qui ne l'a pas compris ou qui ne veut pas le comprendre ! C'est Pourquoi, moi, Jean, j'ai acheté une Mercédes blanche, longue, large, puissante, chère et aussi étrangère, c'est-à-dire, différente, supérieure, transcendante...
Donc, il avait bien dormi, le mec Jean, en dépit de sa légère biture et c'est avec plaisir qu'il s'apprêtait à prendre son café au lait avec la mamet, qui, aujourd'hui, semblait décidée à parler de choses sérieuses...
- Alors, dit-elle, t'es content de ta vie à Paris ? Content?
- Quelle question! bien sûr... Il faut bien faire quelque chose dans la vie...
- Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant que ton père est mort ?... Désormais la maison et les terres t'appartiennent...
- Les terres ? Quelles terres ? Parlons-en : deux oq trois hectares de friches, de landes ou de fougères...
- Quinze hectares ! rectifia la mamet, autrefois,, toute une famille y vivait. Ils étaient même plutôt riches pour l'époque; ils faisaient bien leurs affaires...
- Autrefois, peut-être, pas aujourd'hui, et puis tu sais bien que le travail à la terre ne m'a jamais intéressé...
- Tu n'es pas mal, ici ! Logé... Je pourrais même t faire la cuisine...
- T'es bien gentille, mamet, mais franchement, ça ne. m'intéresse pas...
Elle lui parlait tout en tripotant ses casseroles, ses marmites, ses faisselles. Elle lui versait son café, son lait... On voyait qu'elle se donnait beaucoup de peine... Jean, ça le gênait, ça l'énervait même. Il était tellement habitué à prendre son petit déjeuner sur le pouce, en coup d vent... La mamet, elle, elle lui présentait du pain, déjà vieux de quelques jours, d'immenses tommes fraîches, blanches...
- Tu veux du sucre ou du sel ?
- Du sel ; les sucreries m'écœurent...
- Tu me fais penser à ton père quand il prenait son petit déjeuner vers huit heures après avoir fauché pen dant des heures... Il avait le même air que toi. Il ne parlait pas, ou presque pas. Il fallait lui arracher leà réponses...
Elle avait les larmes aux yeux, la pauvre mamet.
- Lui aussi, il prenait du sel, poursuivait-elle. Il transpirait beaucoup ; et il buvait du vin... T'en veux pas une goutte ?
C'est vrai qu'il se torchait pas mal de pinard, le père, se disait Jean, un peu trop même... Enfin, ici, celui qu ne boit pas du vin, il n'est pas normal, c'est sûr.
- Non ! et puis si ! juste un peu pour le goûter.
Jean faisait ça en bon intellectuel de gauche bourgeois qu'il était désormais : par raffinement, pour retrouver les sensations prolétariennes, en touriste, pour justifier ses prises de position politiques et syndicales.
C'est souvent qu'il était amené à parler au nom de l'ouvrier ou du petit paysan du Midi dans les réunions syndicales, les manifestations, les pétitions et autres voeux pieux de toutes sortes... Il n'en ratait pas une. Sartre n'en ferait pas autant. Et puis, il faut bien dire qu'au pays des aveugles les borgnes sont rois ; autrement dit, il était malgré tout plus proche de l'ouvrier que ses collègues parisiens... Ceux-ci d'ailleurs en crevaient de jalousie ; ils ne voulaient pas que Jean puisse se vanter d'être un prolétaire, c'est pourquoi ils le traitaient souvent avec hargne de fasciste, de facho, de fascisant. Mais Jean y ajoutait moins d'importance qu'autrefois. Il se savait renié par son milieu d'origine qu'il avait en quelque sorte trahi, pourtant par la force des choses, et d'autre part, il n'était pas accepté par la bourgeoisie parisienne qui ne le reconnaissait évidemment pas comme un des siens, voyant en lui un arriviste, un Rastignac...
Jean était donc seul; il avait toujours été seul, renié de partout : bourgeois pour les gens de Castelmaure, prolétaire pour les Parisiens ; gauchiste pour les premiers, fascisant pour les autres... Alors lui, il n'en était Plus à une contradiction près... A force, il en avait pris son parti, si on peut dire, et il regardait les choses d'un peu plus haut, trouvant les meilleures réponses à ses ambiguités dans la sociologie ou la psychanalyse qu'il avait étudiées en faculté...
Après avoir trempé sa tartine dans son café au lait à la manière de Proust, il retrouva soudain ses origines et il se mit à la manger en reniflant bruyamment comme un cochon.
Lui revint alors à la mémoire le temps où la mamet servait la « peyroulade » dans le « hachas » des cochons... Alors, ces bêtes se précipitaient sur leur nourriture, et elles mangeaient bruyamment, en reniflant, comme lui...
A la campagne, il est connu que bêtes et hommes sont toujours mêlés ; on les confond les uns les autres... Le chat et le chien mangent dans la même assiette que leurs maîtres : c'est dégoûtant, pensait Jean. On dit d'un chien qu'il est mort et d'un homme qu'il est crevé... On pleure quand le marchand vient chercher l'âne ou le veau pour la boucherie, de la même manière qu'on pleure à un enterrement... D'ailleurs, c'est écoeurant, il y a toujours quelque chose qui meurt ou qui naît, quelque chose qu'il faut enterrer : noyer les chats ou les chiens, tuer un cochon, saigner un chevreau, un agneau ou une poule,
« estester » un lapin ou une vache. La mort est toujours là, tout près, toute prête...
Lui revint aussi à la mémoire le temps où en rentrant de l'école, il criait, sitôt la porte ouverte
- Mon « caféoulé ! »
Alors la mamet, comme aujourd'hui, bien qu'elle fût beaucoup plus jeune, lui versait son café au lait. D'ailleurs, pour elle, apparemment, trente ans, ça ne comptait pas. Jean était toujours Jean; qu'il ait un, dix ou trente ans, on le traitait toujours comme un bébé...
Il se souvint que parfois, au lieu de tremper la tartine, il la coupait en petits morceaux; mais au bout d'un moment, ces morceaux devenaient mous, flasques, ils fondaient sous la langue et Jean n'aimait pas bien ça,il préférait avoir la sensation de croquer...
Après le café au lait on lui faisait parfois deux tartines de beurre, qu'il saupoudrait artistement de chocolat en grattant le morceau avec un couteau. Quel délice ! Il avait tellement hâte d'aller jouer aux billes avec Jacky et les copains, qu'il se précipitait dehors, une tartine dans chaque main, la bouche et les mains tout imprégnées d'encre, de beurre et de chocolat... Dehors, il rencontrait toujours un vieux qui le regardait devant sa porte, d'un air cupide, s'en léchant moralement les babines à sa place... On était encore dans l'après-guerre... Sans doute était-ce un luxe de manger ainsi, si ostensiblement, tant de beurre et tant de chocolat !
Après le café au lait, aujourd'hui, Jean prit une tranche de saucisson avec du beurre, une tartine de tomme fraîche avec du sel, et enfin le canon de rouge, tant attendu.
- Il n'est pas si mauvais que ça, ce Clinton !
- Ah ! c'est celui de ton père... Il s'y connaissait en vin...
Maintenant qu'il n'est plus là, pensait Jean, serai-je condamné à ne plus boire de Clinton ? Qui s'en occupera ?
- Qui s'occupera d'entretenir les vignes et la terre, maintenant ? demanda-t-il.
- Justement, Jean, c'est là où je voulais en venir... Pour bien faire, il faudrait que tu restes au pays...
- Pas question ! d'ailleurs, j'ai ma situation; pour une fois qu'elle est bonne, je ne vais pas la lâcher comme ça; avec tout le chômage qu'il y a ces temps-ci !
- Enfin, tu y réfléchiras, puisque tu es là au moins pour quelques jours... Et à Paris, comment tu vis ? Ça me fait du souci parfois... Tu n'es toujours pas marié ? Tu ne vis pas avec une femme au moins ?
Comment qu'elle dit ça, la mamet ! pensait-il. Tu ne vis pas avec une femme au moins? Comme si c'était le pire des crimes... C'est vrai qu'ici, il n'y a guère que les gens de mauvaise vie qui peuvent se permettre de vivre avec une femme sans être mariés. Elle devrait pourtant savoir la mamet qu'aujourd'hui plus personne ne croit en Dieu : il n'y a que le fric qui compte... le sexe, à la rigueur... Où est-il le temps où, après la messe, on se retrouvait tous sur la place publique ? Aller à la messe, aujourd'hui, ce n'est pas de l'héroïsme, c'est de la provocation.
- Non ! pas du tout, je ne vis pas avec une femme, mamet.
- C'est bien pour ça que tu devrais te marier... J'en connais ici qui ne demanderaient pas mieux : tu n'aurais qu'à lever le petit doigt...
- Me marier, moi ? Tu rigoles.
Il ne voulait pas qu'on lui parle de ça. Surtout la mamet ; ça l'énervait... D'ailleurs, il trouvait que les gens ne pensent qu'à ça... Dans les bureaux, entre copains, à la fac, partout il n'est question que de ça. On multiplie les allusions. Avoir plus de vingt-cinq ans et être célibataire, c'est pire que d'être né tout tordu, tout bossu. Sans arrêt il faut répondre à des allusions, sans arrêt remplir des paperasses où on est obligé de mentionner qu'on est célibataire, comme qui mentionnerait qu'il est à jamais taré, et sans arrêt votre dossier se retrouve en queue de liste après les pères de famille plus ou moins nombreuse et les gens mariés. Bref ! on est emmerdé tant et plus. On subit toutes sortes de pressions morales;, les nanas du M.L.F., à côté, c'est rien, de la couille...
Si ça continue, il va falloir que je me marie pour avoir la paix, une paix respectueuse, pensait Jean.
- Tu arrives à un âge où il est temps d'y songer, insistait la mamet.
Et avec ça un tas de gens qui se font du souci pour vous ! ...
- Qu'est-ce que ça peut leur faire, aux gens, que je ne sois pas marié ? Je leur reproche de l'être, moi ? Non, je les laisse tranquille; alors, qu'ils me foutent la paix !
- Je sais bien, Jean, mais pense un peu à tous les avantages que tu aurais... et puis enfin, ça te stabiliserait. Etre célibataire, c'est bon quand on est jeune, mais après, il faut voir un peu plus loin...
- Disons que je me marierai à cinquante berges. Quand on arrive à cet âge-là, si on n'a encore rien trouvé, il reste toujours quelque veuve ou quelque vieille fillequi traîne par-là et qui ne demande qu'à vous faire des petits plats...
La mamet esquissa un sourire quelque peu indigné.
- Tu ferais comme l'Alphonse du Moulin, dit-elle, qui a épousé la Marie de Fonfrède ; ils avaient cent quarante ans à eux deux, même que ça faisait bien rire les gens. Pourtant, il paraît qu'ils s'entendent bien, et aujourd'hui tout le monde pense qu'ils ont eu raison.
C'est vrai qu'à la campagne on se marie souvent assez tard. Dans tous les azimuts, il y a des mecs qui n'ont pas réussi à trouver une bergère. Tu crois qu'ils chercheraient, qu'ils dragueraient ? Penses-tu, pas du tout ! se disait Jean, ils attendent que les cailles leur tombent rôties du ciel... Pas bileux, les mecs. Tu les vois en train de faucher tranquillement leur pré, de braconner ça et là, de garder leurs moutons ou autre... Quand ils sont débiles, on comprend la chose, mais sur le tas, on en trouve qui seraient presque présentables : ni bêtes, ni intelligents, ni grands, ni petits, ni gros, ni maigres, qui ne boivent pas, ne fument pas, ou très peu. Des mecs bien sous tous rapports, ou presque... Ces cons-là, ils ne sortent jamais. Ils ne vont même pas boire un coup au bistrot en dehors du marché aux châtaignes, et encore... Ils mènent leur petite vie, complètement exploités par leurs vieux, et quand leurs vieux claquent, ils se démerdent, tant bien que mal... mûrs pour le folklore et les touristes... Des nanas, on ne peut pas dire qu'il y en ait beaucoup, par ici : c'est bizarre, bizarre... Dans le fond, le mec est au paysan ce que la nana est à la bourgeoise... Les vieilles filles, ça doit être un bétail qui croupit uniquement dans les villes...
- Même si je ne me mariais pas, je ne serais pas le seul, par ici.
- Oui, bien sûr, pourtant il y a quelques bons partis à prendre.
- Qui, par exemple ?
- Tu connais l'Evelyne des Estables ?
- Qui ?
- L'Evelyne des Estables, la fille de celui qui t'avait donné des vers à soie ; tu t'en souviens bien ?
- Ah ! oui, quel âge elle a, maintenant ?
- Vingt-trois ou vingt-quatre ans, par-là...
- Ah ! oui, je m'en souviens à peine... Elle était toute petite quand je suis parti. Elle est bien maintenant ?
- Ma foi... pas mal...
La mamet disait ça en hésitant, d'un drôle d'air. Evidemment, c'était un peu bizarre de demander à une grand-mère son appréciation en matière de sexe... Elle était jeune de caractère, mais elle devait quand même avoir de drôles de goûts, pensait Jean, style légèrement rétro : la beauté revue et corrigée à la mode paysanne du XIXe siècle... Tout de même, il aurait bien demandé à voir, le gars Jean, comme ça, par simple curiosité...
- Et à part elle, il y en a beaucoup d'autres ?
- Plus que ce qu'on croit... Bien sûr, il faut savoir les chercher... à toi de voir.
- Par exemple ?
- La Michèle du Coiron ou l'Antoinette des Sagnes... son père tenait le café de la Grand-rue, autrefois...
- Oui, je vois, mais je m'en fous, ça ne m'intéressepas...
Jean ne tenait pas à discuter mariage avec sa grand-mère : ça l'énervait, mais il n'en pensait pas moins et en lui-même il se disait qu'après tout, si l'occasion se présentait, il ne demanderait qu'à connaître, ou plutôt à reconnaître les filles du pays, surtout les plus jeunes, car celles de son âge, il y avait beau temps, d'après ce que disait la mamet, qu'elles étaient mariées quand elles n'avaient pas déjà trois ou quatre gosses sur les bras... Jean avait quinze ou seize ans quand il était parti, mais déjà, à l'époque, il se souvenait que certaines de ses
« classardes » fréquentaient assidûment les garçons. Nous, lesmecs, pensait-il, on n'a pas le même âge que les filles, c'est évident, les hommes et les femmes non plus d'ailleurs, il faut donc rétablir l'équilibre et en tenir compte au cours de la vie...
La mamet, elle l'énervait : de quoi elle s'occupait ? Il ne voulait pas d'une « padgelle » de la campagne, au teint rougeaud, frustre, paysanne dans l'âme, avec un corps de brute tout juste bon pour traire les vaches ou porter des sacs de pommes de terre ou de châtaignes... Ce qu'il voulait, ce qu'il avait hâte de revoir, c'était une fille comme Marlène qu'il avait laissée dans la capitale : le charme discret de la bourgeoisie, comme qui dirait. Mince, sans être maigre du genre porte-manteaux des collections de couture, élégante, distinguée, vachement sexe, des allures « pop », et puis, par-dessus tout ça, ce sourire si jeune, si triomphant, si radieux, réapparaissant sans arrêt au cours de la conversation ou chaque fois qu'une agressivité subtile est nécessaire vis-à-vis d'autrui, et Dieu sait si c'est fréquent en ville... Marlène qu'il aimait, Marlène qui était sa maîtresse; c'était son joyau à lui, Jean. Le symbole à ses yeux de sa réussite auprès de la bourgeoisie parisienne... Elle était modeste... jamais habillée de la même façon; quel faste ! moitié seizième, moitié Saint-Germain-des-Prés ; intelligente, juste ce qu'il faut, surtout pas une intellectuelle, une mal baisante, une qui se pose un tas de problèmes philosophiques, comme celles qu'il avait connues en fac... Non, une fille comme ça, qui fait l'amour en souplesse, sans problème...
- Tiens ! prends un peu plus de beurre...
- Non, merci, je m'en vais : je vais faire un tour et profiter du beau temps... Je ne rentrerais peut-être que ce soir, mamet ; te fais pas de soucis... J'ai besoin de réfléchir et de me changer un peu les idées.
(Fin du chapitre 5 :
"Le vent dans les cyprès" (Michel Teston)
© Michel Teston ISBN 2-9501967-1-3