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Date de création : 27.01.2012
Dernière mise à jour : 26.07.2024
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journal et pensées poète teston michel

Journal et pensées poète teston michel ( Fin du tome 2 )

Journal et pensées poète teston michel ( Fin du tome 2 )

                                 © teston photo montage de l'auteur.

 

Voici la fin du tome 2 de mon livre: "Journal et pensées d'un jeune poète des années 60" ( Michel Teston, ISBN 2-9509937-5-3). Il y aura peut-être une suite mais pas avant de longs mois et si j'ai le temps de la réaliser, sachant que j'ai bien d'autres projets et une puissance de travail plutôt limitée, vu que, de toutes façons, c'est bénévole. Je relirai l'ensemble du tome dans les semaines qui viennent, mais normalement, sauf erreur de ma part, je l'ai désormais mis intégralement sur mon blog. Mes lecteurs éventuels peuvent donc lire un livre de plus. Je vous souhaite une bonne lecture. De toutes façons mon blog continue. A plus.

 

 

(Suite, et reprise de la page précédente) ( Tome 2, fin du tome 2,,page 14 du blog)

 

santé, le paradis étant naturellement la santé parfaite. Notre but et notre idéal c'est donc de nous soigner le plus possible pour être toujours plus heureux.

J'invite tous les malades à se soigner ou à se faire soigner, et, s'ils ont du talent, à nous montrer la thérapeutique qu'ils ont suivie. Étant artistes, ils savent l'enrober de mots, chose qui plaît toujours : voilà, non pas le nouvel art, mais la nouvelle philosophie que chacun saura adapter à lui-même dans la mesure de ses possibilités.

Nous n'accepterons jamais comme la vraie philosophie applicable à tous, la philosophie qui émane de gens malades : ces philosophes-là doivent se limiter à leur propre personne car la philosophie qui se veut sociale n'est finalement qu'un criminel bourrage de crâne.

O vous tous qui souffrez d'autrui, considérez d'abord qu'autrui est un malade et sachez lui pardonner si ce qu'il vous demande est raisonnable, sachez aussi l'arrêter et le neutraliser s'il dépasse les bornes.

C'est toujours s'élever que de pouvoir parler à quelqu'un, fût-il méprisable .

J'ai trop longtemps considéré l'amour d'une fille comme une nécessité indispensable, à présent, je vais la considérer comme un complément accessoire, et non plus comme un moyen et une fin, mais comme une éventualité et une conséquence. Désormais, je ne m'orienterai plus vers l'amour mais vers mon œuvre et mon destin.

Ce qui rend beau et ce qui fascine, c'est de croire en soi et en sa vocation et de la montrer. Je n'attachais pas assez d'importance à la démonstration pensant qu'elle coulait de source, à présent, je vais essayer de me donner tout entier à la tâche que je me suis assignée.

Je crois que si j'ai hésité jusqu'ici, c'est parce que je n'étais pas sûr de moi ; il n'en est plus de même à présent.

 

« Ce n'est pas toi que je regrette, mais le rêve par toi déçu » (John Keats).

 

Parfois, c'est la parole qui précède la pensée au lieu que ce soit la pensée qui précède la parole.

Il faut s'entraîner à faire précéder la parole à la pensée afin de s'exprimer plus librement et de se sentir plus libre. Pour s'ouvrir aux autres, il faut s'attacher à supprimer cette secondarité, si je puis dire, et cette introversion qui nous rétracte et nous rend malheureux.

 

 

 

                                        FIN  du tome 2

 

 

 

N.B. ( Tome 3 possible mais pas avant un an car il me faudrait récupérer et taper moi-même tout ce qui me reste encore, morceaux par morceaux...)

Le texte s'arrête là pour cause de fin du cahier, et aussi pour cause de destruction ou de vol de la suite que je n'ai toujours pas retrouvée.

Reste encore pas mal de corrections, dues parfois à moi-même, mais surtout aux dactylos, aux typographes, aux imprimeurs, aux magnétophones, et, un comble, aux traitements de texte, aux scanners et aux ordinateurs! j'en suis le premier contrarié, moi qui fus aussi parfois professeur de français, corrigeant les fautes des élèves!

On a détruit ou volé en mon absence nombre de mes cahiers représentant à peu près une dizaine de petits livres de ce genre (ou cinq gros). Quand j'ai découvert cette destruction j'en ai été très affecté. Malgré tout en rassemblant ce qu'il me reste encore d'inédits, je pourrais sans doute publier encore un troisième tome. Mais les coups du destin frappent à la porte, comme aurait dit Beethoven, et dans l'immédiat je n'ai plus envie d'écrire de grands livres, mais simplement de faire un peu mieux connaître ceux que j'ai déjà écrits et publiés le plus souvent à un petit nombre d'exemplaires. A très bientôt sur mon blog qui continue.

Michel Teston (écrivain et poète)

"Journal et pensées d'un jeune poète des années 60", tome 3 (ISBN 2-9509937-5-3

Post-scriptum, 2017

 

 

Mon roman ardéchois: Le vent dans les cyprès": 

 http://teston.centerblog.net/rub-le-vent-dans-les-cypre

ou : "Les templiers"  en entier, ou :"Zarathoustra 68" en entier, ou:

"Journal et pensées d'un jeune poète des années 60".

 (Voir colonne de droite sur mon blog).

 

 Ci-dessous ma petite improvisation à la guitare et à l'harmonica diatonique que j'appellerais:"Improvisation 1 Teston". Bonne lecture, bonne écoute.

 Et un lien pour quelques-unes de mes reprises en karaoké :teston

 

 Bonne lecture, bonne écoute.     

     

                                                                                     

                                                                                                                  

                            

 

 

 

 

         

                     

Journal et pensées d'un jeune poète des années 60 (13)

Journal et pensées d'un jeune poète des années 60 (13)

                                © Photo montage de l'auteur

 

Voici la suite et pas encore la fin puisque je viens d'être coupé à l'instant, du deuxième tome de mon "Journal et pensées d'un jeune poète des années 60" (Michel Teston, ISBN 2-9509937-5-3).

Je finirai de corriger les fautes de toutes sortes (scanner, ordinateur, magnétophone, etc.) dans les jours qui viennent.

Je vous souhaite une bonne lecture si le cœur vous en dit.

 

(Tome 2, page 13 du blog)

 

20 décembre 1965

 

Poème

 

Diane

 

Dans les bois un jour, j'ai rencontré Diane

Elle m'aimait et je l'aimais

Mais elle était trop belle et je n'osais l'aimer.

 

Un jour dans une rue, j'ai rencontré Vénus 

Mais elle était si belle que j'en fus effrayé

Et j'avais si peur d'elle que je n'ai pu l'aimer.

 

Un jour, dessous mon toit

j'ai rencontré la femme

Qui me désirait, qui me souriait tendrement.

Je ne pouvais parler tant elle me souriait

Et je n'osais l'aimer.

 

Un jour j'ai rencontré la Muse

La Muse aux longs cheveux,

Ses cheveux étaient blonds

Ses cheveux étaient beaux

Et son corps magnifique.

 

Quand elle me regardait

De ses yeux grands ouverts,

De ses yeux d'un beau vert,

Je me sentais faillir

Et ne pouvais l'aimer.

Mais un jour je crierai en la voyant :

Un cri terrible déchirera la nuit.

 

Je ne pourrai longtemps

La voir sans rien lui dire

La regarder sans la toucher

Il faudra bien qu'elle me voie

Il faudra bien qu'elle m'entende

Il faudra bien aussi qu'on s'aime.

 

(M.T.)

 

 

Je voudrais parler ici des deux arts qui me tiennent particulièrement à cœur : la danse et la photographie.

Les danseurs sont vraiment les maîtres de ce monde et les rois du charnel, car leur expression spirituelle, ils la manifestent par l'intermédiaire de leurs corps. Ils connaissent, consciemment ou inconsciemment, toutes les nuances de l'expression corporelle, et notre monde qui est avant toute chose concret est fait pour eux comme l'eau est faite pour les poissons. Mais quelle joie étonnante et naïve que de se sentir bien dans son propre corps ! Que de se sentir parfaitement libre de ses mouvements et de se libérer par des gestes ! C'est une joie essentiellement animale et la joie que ressent certainement un cabri qui saute dans les prés ou un cheval qui piaffe au son de la musique, mais c'est peut-être la plus grande joie que l'homme puisse ressentir.

Quant aux gestes de l'amour, ne sont-ils pas eux-mêmes une danse, et l'amour n'est-il pas d'abord l'expression de la joie de vivre !

Ah ! on ne peut pas ne pas envier la gracilité, l'élégance et, disons-le franchement, la puissance d'expression d'un couple de danseurs ?

Quant à la photographie, elle est en somme un mouvement arrêté, une danse suspendue, mais ici le spectateur s'exprime lui aussi par la façon dont il a perçu l'image au moyen de la caméra, au moyen de l'objectif qui, contrairement à ce qu'il pourrait faire croire, n'est jamais objectif mais toujours subjectif. Il y a quelqu'un qui a dit qu'il n'y a rien de plus subjectif que l'objectif. Cette subjectivité est en quelque sorte le sceau de l'artiste.

Je voudrais bien vous photographier, chère muse, vous qui ne portez pas de péplum bien sculpté, tout comme j'aime à vous voir danser !

 

De l'art moderne

 

J'aime bien admettre modestement que je ne suis pas génial, et même que je ne suis pas très intelligent si j'en crois certaines personnes que je crois, moi, et en toute franchise, fort intelligentes, que je ne suis qu'un jeune chien et que je suis mal placé pour juger les œuvres d'art. C'est pourquoi, les opinions que je donnerai ici seront sans fondements, niaises, et sans portée. Mais je tiens tout de même à dire ce que peut bien penser un imbécile moyen sur les choses éclectiques et quasi incompréhensibles que l'art contemporain.

La première opinion sera celle-ci , à savoir que la vocation de l'art c'est de faire preuve de sociabilité. L'artiste, tout le monde sait qu'il est divin, mais il a malgré tout une certaine ressemblance avec l'homme, et il semblerait que, de par cette ressemblance, il soit autorisé à se faire comprendre des bipèdes profanes n'ayant pas reçu le feu sacré du ciel comme Prométhée. Evidemment, l'artiste peut être complètement idiot, et, si on préfère, complètement hermétiques, il peut, comme l'a fait je crois Roland Dorgelès, faire un tableau avec un pinceau accroché à la queue d'un âne, c'est là d'ailleurs qu'on voit la main du maître, mais cet art qui reste incompris des autres hommes n'est pas de l'art et l'âne ne mérite pas d'être qualifié d'artiste, comme on peut le penser ! Les gens intelligents peuvent jouer aux idiots, mais les ânes ne peuvent pas jouer aux intelligents.

Ainsi, l'artiste doit s'adresser à d' autres hommes, mais qui sont ces hommes ? Eh! bien, ces hommes doivent être de préférence les contemporains de l'artiste : en général, quand on s'adresse à quelqu'un on aime mieux l'avoir devant soi ou derrière un mur ou au haut d'un fil. Ainsi, l'artiste doit s'adresser d'abord à ceux qu'il côtoie, c'est à dire à ses contemporains. Certes, on a vu des écrivains, presque inconnus à leur époque qui se sont révélés des années, voire des siècles plus tard, mais c'est Baudelaire, c'est Chatterton qui n'ont jamais été reconnus de leur vivant comme de grands artistes, peut être parce que dès le départ ils s'étaient limités eux-mêmes ; c'est pourquoi l'artiste doit s'adresser avant tout à ses contemporains, et un artiste qui n'est pas prisé par ceux-ci est semble-t-il un artiste incomplet.

 

D'autre part, l'artiste ne doit pas non plus s'adresse seulement à une élite, mais à la plus grande masse possible des hommes. Pourquoi l'artiste se frustrerait-il lui-même en ne voulant pas être apprécier des gens du peuple, de ce que Voltaire appelait :« la partie saine du peuple » ?

L'artiste doit, comme Molière ou La Fontaine, s'adresser aussi bien aux érudits qu'aux enfants.

Mais qui sont ces gens dont l'art est incompréhensible ? Faut-il être sot pour trouver beau et grand des toiles dont l'interprétation est celle que l'artiste a bien voulu leur donner et que chacun peut interpréter à sa façon ? Non ! Le véritable art ne doit jamais laisser place au doute, et doit être étonnant de clarté et de vérité, et plus l'expression est parfaite, plus l'art lui-même est parfait. Les tableaux actuels dont l'expression est confuse, ne sont pas du véritable art et ils mourront en temps que tels, à mon avis. Il est regrettable, quoique normal, de voir que les gens, par snobisme, se forcent à apprécier les œuvres sottes qu'on leur présente et la mystification est tellement puissante, qu'effectivement certains arrivent à trouver des choses étonnantes à partir d’œuvres nulles, mais dans ces cas-là, c'est plutôt le critique qui est un artiste trompé par son époque, ne sachant pas réagir, ne sachant pas trouver la vérité, et que comme une fourmi perdue dans l'océan s'efforcerait mais en vain de regagner la rive, comme l'aurait si bien dit la Fontaine.

Quel est donc cet art hermétique que l'on a trouvé dans le littérature, la peinture, et même le cinéma ? Tous ces artistes ont abouti à des impasses, ils ont été les malheureuses victimes de leur triste époque, même s'ils sont les témoins de leur époque, mais leur art ne vaut rien et mourra, leur art est limité à leur époque et ne passera pas même le siècle où ils vivent, il n'intéressera jamais que quelques érudits, et ne sera jamais populaire et ne sera donc jamais éternel. Cette génération est une génération de faux artistes et de faux poètes :

« Aimez donc la clarté, que toujours vos écrits 

Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix !"

comme aurait dit Boileau.

Non ! Ce n'est pas par l'hermétisme qu'on peut prétendre être un grand artiste : ce serait trop facile. Le véritable art est universel et intemporel.

Et si, parmi les artistes hermétiques, beaucoup ont été appelés, en vérité, je vous le dis, peu seront élus.

 

 

Le drame quotidien

 

Derrière les carreaux, la pluie tombait toujours.

Elle était sur le lit, à moitié dévêtue

Mignonne avec ses bras si tendres et si menus

On eût dit qu'elle était morte de son amour.

 

Endymion de ses doigts lui retournait la tête

Et trempait sa main moite au sein de ses cheveux

Voulant la regarder, lui faire ses aveux

Mais devant ses beaux yeux, sa stupeur fut muette.

 

Il n'avait jamais vu une telle tendresse.

Allongée sur le lit dans son laisser aller

Elle s'abandonnait en proie à ses baisers

Elle n'en pouvait plus, ivre de volupté.

(M.T.)

 

 

 

 

On dit que les autres ne nous aiment pas lorsque l'on est soi-même incapable de les aimer, et qu'on ne veut pas se l'avouer, n'admettant pas ses propres faiblesses et son amour-propre.

Les gens ne peuvent pas savoir à quel point l'artiste manque de sincérité.

 

La poésie est sûrement le moyen d'expression le plus parfait dans ce sens qu'il ne s'encombre de rien, qu'il se rapproche le plus de la pensée, et qu'il s'épanche en quelques libertés sans l'aide d'aucun instrument.

 

La parole, c'est la pensée, et la poésie, c'est la parole dans ce qu'elle a de plus libre.

 

Ce que les gens appellent l'inspiration, ce n'est jamais que la pensée qui trouve le moyen de se concrétiser immédiatement.

 

Le musicien qui improvise est inspiré, mais son expression n'est pas tout à fait celle de la pensée, contrairement à celle du poète.

 

Les arts, autres que la poésie, n'ont de la valeur que dans le sens où ils pensent, c'est-à-dire finalement dans la mesure où ils sont poétiques.

 

Un tableau, une sculpture, une musique, une photographie pensent, mais leur pensée est beaucoup moins précise, j'allais dire beaucoup moins intelligente que la pensée poétique.

 

Le poète est de tous les artistes celui qui s'exprime le mieux, celui qui est le plus près de l'absolu et plus près de Dieu en qui se trouve la voix, la vérité et la vie, car Dieu est aussi pensée, s'il est amour.

 

La poésie, c'est aussi et surtout la façon de dire les choses ; tout est dans la façon de dire les choses.

 

L'homme est bien tout de même un sadique, et il y a bien chez lui un désir méchant de faire le mal. Pourquoi éprouve-t-il le besoin d'exercer cette agressivité, justement sur des êtres faibles, mignons, jolis, tendres et fins ? Il y a en lui le désir obscur de violer méchamment et brutalement ceux qui justement ne devraient pas être violés. Je pense aux femmes bien entendu. Peut être est-ce une jalousie instinctive, une haine de l'autre sexe qui le pousse à agir ainsi et qui motive sa conduite ?

 

Joie de l'homme contemplant son œuvre comme Dieu contemple son image.

 

Il faut sortir à n'importe quel prix de la routine quotidienne. L'extraordinaire et le nouveau sont les seules raisons d'être. On a besoin de nouveau pour créer, il est nécessaire et indispensable à toute création, il en est la condition « sine qua non ».

 

Aujourd'hui , en guise de nouveauté, je suis allé prendre des photographies dans la nature. J'ai essayé de les rendre très expressives et de leur donner du relief. J'ai pris deux villages, un ruisseau et un troupeau de chèvres. Evidemment, j'aurais préféré prendre en photo une jolie fille, ou même la prendre au milieu du ruisseau, elle n'aurait sûrement pas gâcher la pellicule. J'aurais bien aimé aussi être pris en photo avec une jolie fille, il n'empêche que les photos seront sûrement très bonnes.

 

Il vaut mieux ne pas être trop lyrique lorsque l'on fait de la prose, car le lyrisme c'est bien pour la poésie.

 

Je viens d'aller au bal de la saint Sylvestre, et je dois dire qu'il y avait longtemps que je n'en avais pas vu de pareils. Une ambiance extraordinaire. La trompette hurlait dans une salle immense et extrêmement bien sonorisée. J'étais obligé de hurler pour parler à ma cavalière. J'ai rarement, pour ne pas dire jamais, passé une soirée aussi enivrante. On se sentait l'âme traversé et comblé par ce brouhaha de la foule auquel chacun participait d'une part, et d'autre part par le cri démentiel de la trompette. De l'ivresse, de la véritable ivresse !

Je me souviens d'une fille toute habillée de rouge qui retenait tout particulièrement toute mon attention. Décidément, je ne cherche et je n'aime que les gens remarquables ; sa robe rouge lui moulait bien le corps et notamment sa taille, et on sentait que décidément, elle aurait bien voulu que quelqu'un la caresse, je parle de la robe, bien sûr. Peu de temps après, je l'ai vue qui posait sa main sur l'épaule d'un garçon et semblait vouloir s'abandonner contre lui. Je ne suis pas jaloux, mais j'aurais bien voulu être à la place de ce garçon, car c'est ce genre de fille que j'aimerais.

 

Oui, je suis en train de donner un sens à ma vie et de me réaliser. La plus grande joie que puisse éprouver l'homme, se trouve sûrement dans la création, encore faut-il que cette création réponde à tous ses désirs. La majorité des hommes trouve sa joie dans l'amour, sûrement parce que l'amour résume finalement tous les besoins de l'homme.

Mais quels sont ceux qui filent le parfait amour ? Ils sont très rares, et souvent même, cet amour ne dure pas. Alors, comment trouver l'amour ailleurs que dans l'amour proprement dit ? Il n'y a pas trente-six solutions : il faut créer tout ce qui nous manque et tout ce dont on a besoin. La création, c'est la compensation de celui qui ne peut pas supporter ces manques. Il est évident que ces manques sont d'autant plus grands que l'esprit en demande. L'imbécile ne manque de rien et n'éprouve pas le besoin de créer, et l'homme est d'autant plus heureux que ces manques sont complets.

Ainsi le saint trouve tout l'amour dont il a besoin dans son mysticisme ou dans sa charité. Le poète qui manque d'amour trouvera cet amour dans la création de poésies érotiques ou autres...

 

Plus le temps passe, et plus je m'aperçois que la poésie répond à tous mes besoins, et j'aimerais bien pouvoir affirmer que la poésie est le moyen le plus parfait de l'expression humaine. C'est en elle, en effet, qu'on trouve tout ce qui nous manque. Prenez un livre de proses, un livre dans la pensée est très profonde et très serrée : il exprimera beaucoup de choses, mais l'expression n'outrepassera pas la concision de la phrase.

 

La poésie, au contraire, nous apprend à lire entre les lignes ; c'est le moyen qu'a l'homme d'exprimer encore plus que la phrase, et même souvent d'exprimer aux autres plus encore qu'il n'a voulu le faire. Comme le dit je crois Paul Valéry, à moins que ce soit Mallarmé, la poésie, c'est l'art de suggérer : « Suggérer, voilà le rêve ». Est-ce par ce mystère dans lequel nous plonge le poète, par ses esquisses qu'il nous propose et que chacun a soin de compléter comme il le désire, est-ce par ce mystère qu'il exprime tant de choses ? J'irais même plus loin, et je dirais que la poésie gagne à être simple et naïve. Conformément à ce qu'on pourrait croire, ce ne sont pas les grands mots et les grandes phrases qui expriment le plus quantitativement, même si ce sont eux qui expriment le mieux qualitativement.

 

La poésie est avant tout un départ, une esquisse, une suggestion qui peut être complétée par l'imagination du lecteur, et qui apparaît tout de même complète à celui qui ne peut rien surajouter.

Voilà quelle est la supériorité de la poésie sur la prose ! Il est évident que la prose est beaucoup plus expressive lorsqu'elle qu'elle a un tour poétique comme chez Nietzsche, Chateaubriand et Pascal.

Quel est l'homme qui n'a pas rêvé acquérir une expression parfaite ? Toi qui peut exprimer le plus parfaitement du monde choisis donc avant tout autre manière de t'exprimer avant tout autre art, choisis donc la poésie...

 

L'expression

 

Décidément, il n'y a qu'une chose qui compte chez les hommes, c'est l'expression. Je suis fasciné par celui qui a acquis cette expression parfaite. Je l'envie et j'aimerais pouvoir faire comme lui. Il est la séduction incarné. Et les hommes apprécient à ce point l'expression de leurs semblables que l'homme réussit dans la vie justement dans la mesure où il sait bien s'exprimer. N'est-il pas étonnant de voir par exemple qu'un simple chanteur éclipse complètement aux yeux des autres ses propres musiciens qui ont pourtant plus de mérite semble-t-il à jouer d'un instrument qu'à chanter ? Mais le chanteur est un être éloquent qui s'exprime et qui charme. Il chante, il se trémousse, il danse, et la danse est encore un autre moyen d'expression. Il semble donc que l'homme parvienne à une sorte de paradis, que d'autres appelleraient un « ailleurs », par l'intermédiaire de l'expression. j'écoute en ce moment la radio et je suis charmé par ces belles musiques ou ces belles chansons dans lesquelles on voit s'exprimer les hommes à part entière, des hommes comme nous. L'artiste est vraiment le chef et le Dieu de la création, car plus que quiconque, il agit sur ses semblables, et même il agit toujours en bien, car il élève l'âme et l'art est quelque chose d'absolument éthéré, il est la pureté même. On y soit qui mal y pense et on y soit qui veut abaisser l'art en l'employant dans un sens utilitaire ou intéressé.

Qu'y-a-t-il de plus beau et de plus innocent qu'une belle musique ou qu'un beau poème ? Mais honni soit le tyran qui veut se servir de la musique pour entraîner ses hommes à la guerre ou au feu, on y soit aussi le prédicateur nazi qui veut tromper la foule par sa pseudo éloquence ? Mais le prédicateur pas plus que le tyran, n'est un véritable artiste.

 

C'est étrange, mais je souffre ce soir de ne pouvoir exprimer ce que je ressens. Je souffre aussi de ne pas avoir d'inspirations de ne pas avoir trouvé en toute une journée cet élément essentiel autour duquel un monde se construit. Tristesse de ne pas trouver un souvenir, le plus minime soit-il, digne de ce nom ! Une seule chose suffit parfois, une seule chose, la moindre en apparence, aurait suffi ce soir, ne serait-ce que la vue d'un être qu'on aime. L'être humain est-il donc si misérable pour se sentir gonflé, ragaillardi, stimulé par le plus petit des souvenirs amoureux ? Faut-il que l'amour soit rare pour qu'on lui attache autant de prix. Regardez cet homme isolé, cet homme qui souffre, en proie au désespoir et au bord du suicide ; une force inconnue le pousse chez une fille qu'il connaît, il essaie de lui dire la raison de son ennui, elle l'écoute, et, ne voulant pas trop payer de sa personne, elle se contente de lui poser la main sur sa joue comme on le fait pour dire à un enfant qu'il est bien sage et qu'il peut retourner à ses jeux. Et le voilà soudain ragaillardi ! En sortant de la maison de son amie, il pénètre dans un nouveau monde où règne la jeunesse et l'optimiste... Pauvre être que cet homme, si facile à consoler ! Mais ce divin remède qu'est l'amour sait-il seulement l'utiliser ? Non ! Il se complique l'existence par un extraordinaire respect humain, s'enferme dans un conformisme infranchissable. S'il ne veut pas passer pour un fou, il doit rester dans de sages limites, tenir compte des conventions sociales. Il n'est pas question évidemment de se comporter comme des rustres, mais comment les gens ont-ils peur de la franchise ? Que l'hypocrisie soit célébrée, passe encore, mais que la franchise soit condamnée, voilà bien le mal le plus terrible de la société.

 

Je raconte la vie de mon âme au jour le jour. Je ne cherche pas à avoir de la suite dans les idées, cela n'est pas nécessaire, et n'est pas réelle puisque la vie n'a pas de suite. Je chercherai seulement à dépenser à à bien exprimer ce que je ressens. Ainsi, mon œuvre présentera un certain réalisme de tous les jours : ce ne sera pas ces compositions savante, ce roman mené de bout en bout par une main de maître, mais qui ne correspondent à rien dans la réalité. Ce ne sera pas non plus, du moins je l'espère, ce laisser aller écœurant, cette nonchalance, ce dédain suprême, cette façon de vouloir déconcerter les lecteurs. Il y aura une certaine poésie, c'est à dire une certaine perfection. Il y aura aussi une certaine clarté, et lorsque je dirai que c'est noir, ce ne sera pas blanc. Il y aura aussi de la simplicité, et peut être aussi un peu de naïveté, car toutes deux sont les sœurs de la clarté. Il y aura aussi, je l'espère, un «frisson nouveau », comme disait Hugo à propos des "Fleurs du Mal" de Baudelaire, car cette œuvre, combinaison de plusieurs genres, sera originale...

 

Certains ne manqueront pas de dire en étudiant un auteur qu'il a été influencé par un tel ou un tel, mais qu'entendent-ils au juste par influences ? Est-ce une influence perceptible et réelle ou bien furtive et sans fondements ?

Pour ma part, je suis content de constater que lorsque je crée, je ne me soucies guère de ce que les autres ont pu dire. Je me moque bien de leur influence, même si elle existe par ailleurs. J'écoute seulement la voix d'intérieur, dégagée de toute contrainte. J'essaie à ma façon de faire de la poésie dans l'expression de ma pensée. Je veux à tout prix l'exprimer, c'est à dire le faire comprendre des autres au moyen d'un langage le moins hermétique possible. Sitôt que ma pensée, comme l'onde a pu se canaliser dans les phrases et les mots, je la laisse péniblement couler. Le plus dur en poésie, c'est la matérialisation de la pensée. Tout poète ressent quelque chose, mais ce n'est pas là la chose la plus importante, le bon poète c'est aussi celui qui interprète bien son impression. Les poètes hermétiques ont essayé d'interpréter la pensée, ils l'ont fait, mais mal, pour la seule raison qu'on n'a pas compris ce qu'ils disaient. Pour comprendre cette poésie, il fallait être initié, être dans les petits secrets du poète, on avait encore besoin d'explications. Autrement dit, le poète était un pseudo interprète devant lui-même être interprété.

Non ! Le poète doit s'adresser à un homme et non pas à un savant. S'il ne veut s'adresser qu'à lui-même et s'il parle tout seul, libre à lui, mais qu'on ne vienne pas nous dire par on sait quel snobisme de basse couche que sa poésie a de la valeur. Ce qui fait la valeur des choses, c'est leur rareté, certes, mais c'est aussi la possibilité qu'ont ces choses d'être utilisées par tous dans un cadre social tel l'or ou l'argent par exemple.

 

23 janvier 1966

 

Il faut créer sans tenir compte de rien, c'est d'ailleurs la seule façon d'être vraiment original. Il faut laisser venir l'inspiration et la prendre comme elle est, il faut trouver une expression libre et primesautière libérée de toute affectation et je dirai même de tout travail. Il faut pouvoir arriver, après une longue expérience, à une expression instantanée et naturelle. Il faut donc que l'expression soit la plus naturelle possible et qu'elle coule de source comme l'eau claire et limpide d'un torrent...

 

Quelle est donc cette recherche affectée et scabreuse d'assurer la liste ? Ils manquent complètement de naturel, ils ne sont pas poètes pour un sou, bien qu'ils prétendent l'être. Ils sont simplement les témoins de leur époque, c'est à dire d'une époque a-poétique s'il en fut. Paul Valéry par exemple est tout sauf un véritable poète. S'il est un observateur politique, une sorte de visionnaire extraordinaire et génial, c'est un critique d'art merveilleux, peut-être même un historien. En tout cas, ce n'est pas pour moi un véritable poète. Il est à peu près aussi poète que Boileau, Malherbe, ou Mallarmé. Tous les quatre sont d'ailleurs célèbres en tant que poètes, car la poésie est un peu synonymes de snobisme et parce que les grands génies se sont exprimés par la poésie ou plus exactement par leur propre poésie.

C'est toujours par la poésie que se font les grandes renommées littéraires.

 

Il y a des gens qui ne croient qu'au lendemain, qui ne vivent que dans le futur. Combien de temps durera cette expérience ? Toute une vie. Imbéciles ! Seul aujourd'hui compte. C'est aujourd'hui qu'on fabrique le souvenir de demain ; si on ne fait rien aujourd'hui, on ne fera rien non plus demain, et on n'aura pas même un souvenir pour les jours de repos.

 

27 janvier 1966.

 

Le plus dur pour le poète, c'est le succès. Il faut qu'il trouve le moyen de s'extérioriser et de plaire s'il veut connaître le succès, et c'est là quelque chose de très difficile, car en principe, la poésie s'adresse à l'individu plutôt qu'à la masse, et qu'est-ce que le succès, sinon, un phénomène social ?

 

Ainsi, la poésie pure aura toujours des difficultés pour s'exprimer publiquement. Cependant, je pense qu'elle supporterait sûrement l'accompagnement d'une guitare et que cette guitare suffirait peut être à assurer un succès social. Il faudrait donc qu'il accompagne ses propres intonations par des « crescendos » et des «allégrettos » ou bien que son accompagnateur comprenne bien la poésie et soit prêt à écouter les remarques pertinentes du poète inspiré.

On pourrait également terminer cette mise en scène par un jeu de projecteurs et surtout par un jeu d'ombres et des lumières, c'est ce que Victor Hugo aurait appelé : « Les rayons et les ombres ».

Il faudrait une nuit noire et un projecteur blanc pour « Le lac » de Lamartine, une lumière bleue noire pour « Oceano nox »  de Hugo et rouge pour «Le sang versé » de Federico Garcia Lorca.

 

Fais dès aujourd'hui ce que tu voulais faire demain. Ce que tu as fait aujourd'hui est à jamais fait pour l'éternité, tandis que l'éternité te sépare de ce que tu veux faire demain.

 

S'il est des fautes qu'on ne pardonne pas, ce sont bien les fautes de goût. Elles ont quelque chose d'irrémédiable et de définitif comme la sentence de mort du condamné. Car c'est dans ses goûts autant que dans les autres choses que l'homme se révèle, et les attitudes et les comportements qui montrent un manque total de goût et de sensibilité sont impardonnables, car elles sont la manifestation de l'âme même. Autrement dit, que l'individu qui commet telle faute de goût, n'a pas de goût du tout et ne paraît aussi méprisable que tel autre qui a pourtant montré par certains gestes des bêtises irréparables. Je ne veux pas parler du goût en général car il est évident qu'on peut avoir un goût différent de celui de son voisin sans pour cela que ces goûts soient mauvais l'un plus que l'autre. Mais je veux plutôt parler de certaines fautes de goût.

 

Il faut que je trouve un amour avant la fin de mon œuvre, un amour qui serait l'aboutissement et le parachèvement de mon œuvre, un amour qui ferait toute la beauté et toute la force de mon œuvre, qui la dirigerait et lui donnerait un sens à suivre. Ce serait là une œuvre d'art complète, c'est à dire qu'elle aurait une résonance pratique dans la vie de tous les jours. Par un phénomène de démultiplication, de dilatation ou de phagocytage, j'avais réussi le tour de force de créer un autre moi-même qui viendrait remplacer le premier, un peu comme le pélican de Musset qui se suicide pour offrir son cœur et son corps et sauver ainsi ses enfants auquel il a de donné la vie.

N'est-ce donc pas là véritable œuvre d'art, celle qui, partie dans le désintéressement et dans la gratuité la plus totale, a un retentissement pratique et vient transformer votre propre vie et parfois même la vie des autres ?

«Pensez d'abord au royaume des cieux, et tout le reste viendra de surcroît ».

L'artiste sent en lui l'impression extraordinaire qu'il éprouve le besoin d'extérioriser et si possible d'exprimer.

Celui qui est banal et qui n'a pas d'expression extraordinaire n'éprouve pas ce besoin; quand bien même il l'éprouverait, cela n'aurait rien d'intéressant puisqu'il s'agirait d'une impression banale qu'on n'a pas les moyens d'exprimer. De même, on peut ne pas être banal sans pour autant éprouver des impressions extraordinaires. J'appelle impression extraordinaire une impression extrêmement forte et originale qui est presque un traumatisme. L'artiste est celui qui a en lui quelque chose d'extraordinaire qui mérite d'être exprimé .

 

Ce soir encore, je n'ai pas fait avec toi ce que j'aurais voulu faire, je n'ai pas pu te parler et t'embrasser, je n'ai pas pu, pourquoi ? Comment se fait-il qu'on ne puisse pas se comprendre tous les deux et que la vie nous sépare ainsi, pourtant tu aimes la poésie, Dieu sait combien ...

 

L'homme attend tout de l'amour, et plus il lui manque de choses, plus il en attend. Il voudrait devenir un autre par l'amour car il y a en lui une nostalgie de la transformation, un goût d'absolu et d'idéal, un désir de renier la laideur et l'imperfection qu'il peut voir à l'intérieur de lui-même et une aspiration à la beauté et à la perfection qu'il peut observer chez les autres.

 

 

Poème

 

La fille au pantalon

 

Je n'ai pas encore vu habit plus impérial

Que ce pantalon de velours jaune

Bien rempli

Par les longues et mignonnes jambes d'une fille !

 

Jamais habit ne me fit une telle impression !

Que ce soit les grandes robes blanches des impératrices

Cachant le bas du corps,

Ou que ce soit les robes plus ou moins courtes

Des femmes d'aujourd'hui

Ou encore, les robes du soir transparentes, légères,

Volantes et vaporeuses comme de la soie

Transparentes et douces

Effleurant, épousant, caressant les seins d'une beauté

Jamais, jamais vu plus charmant vêtement !

Vêtement aussi suggestif

Que ce velours doux qui ne laisse pas passer la lumière

Mais qui moule les femmes et qui donne

Même en cachant l'essentiel

Une idée exacte de la beauté du corps.

 

Alliance curieuse et fascinante

Etrange et envoûtante

Alliance audacieuse et violemment érotique

Que ce vêtement d'homme sur les douces jambes d'une fille !

 

Comme il me plaisait de te voir

Toi, si élancée et si grande pour une fille

Et cependant si menue pour un homme

Toi qui me donnais une impression de finesse et de grandeur

Par ta seule élégance

Bien que ton front baisât ma bouche...

 

Qu'il me plaisait de voir émerger

Des jambes aussi mignonnes

D'une taille aussi fluette

Qu'il était gentil ce blouson qui laissait s'évader

Tes hanches et tes jambes

Sous ce long pantalon de velours jaune !

 

Mais je t'aime, Sylvia, ô mon amour, toi et ton élégance

Il faudrait être idiot

Pour ne pas voir dans ce pantalon

Si galamment porté

Tout l'extraordinaire de ton âme

Que j'aime à la folie...

 

J'ai déjà mesuré ta valeur,

Ton intelligence, ta beauté,

Et ton degré de distinction

A la façon dont tu t'habilles.

 

Tu étais si contente de porter ce pantalon

Que tu te regardais marcher

Que tu te regardais évoluer.

Tu te promenais dans les rues

Comme dans un café entouré de glaces

Qui dévoilent à tout le monde, et de tous côtés

Les formes et les faces les plus intimes du corps

Par un phénomène de transposition.

 

Tu te regardais de tous côtés devant ces glaces

Tu pressentais des yeux derrière toi de tous côtés

Qui te regardaient, te dévisageaient, te déshabillaient...

Mais la foule des gens vit dans un autre monde

Et personne n'a vu ton élégance.

 

Moi seul je vous ai compris et je vous ai regardés

Toi et ton pantalon que tu nous montrais bien

Par une petite pirouette

Et tes yeux qui regardaient les messieurs

Virent enfin quelqu'un pour les comprendre :

C'était vrai, il y avait bien dans ton dos

Un miroir qui te déshabillait

C'était moi, et, comme ton miroir

Tu me gratifias d'un sourire complice.

(M.T.)

 

Chose étrange en vérité que la poésie ! Pourquoi l'homme la déteste-t-il d'une part, et pourquoi se sent-il, d'autre part, fasciné par elle ? Quel plaisir a-t-on à lire systématiquement les œuvres d'un poète ? Aucun. On ne peut pas lire la poésie aussi facilement qu'on lit un roman policier, et c'est un tort que de lire plusieurs poésies successivement à toute vitesse.

Mais, selon le moment, on s'attache ou on découvre telle ou telle poésie dont l'état d'âme coïncide avec le notre. Ainsi, quand on a la chance de tomber sur la poésie qu'on cherche inconsciemment, et seulement dans ce cas, on l'apprécie.

J'ose prétendre vouloir essayer d'être un poète, et pourtant, je ne prise que fort peu la poésie des autres, et le drame intérieur du poète, c'est la solitude, solitude définitive que seuls d'autres solitaires peuvent comprendre sans même l'approuver pour autant.

La poésie fait appel à la solitude de chacun, et, en ce sens, il lui est difficile d'être populaire. Elle ne distrait pas les gens, au contraire, elle les met face à leurs problèmes et ne peut soulager que dans le sens où elle exprime ce que tout un chacun peut ressentir.

 

Aujourd'hui, je me suis promené seul dans les rues et je pouvais entendre de la musique grâce à tous les hauts parleurs qui avaient été installés ça et là, en vue de la fête. On éprouve une agréable impression de liberté lorsqu'on entend cette musique dans les rues. On se sent chez soi, on marche même au rythme de la musique, on éprouve une irrésistible envie de danser. On peut voir les jeunes s'ébattre et s'éveiller.

Mais moi je circule au milieu de tout cela, incompris, et ne comprenant pas les autres. Quelle joie peut-on ressentir ainsi à marcher pendant des heures sous la pluie; le malaise physique dû à la pluie ne suffit donc pas à transformer ce plaisir en douleur ? Quelle joie peut-on trouver à jeter des confettis sur une personne qu'on ne connait pas et avec laquelle on est sûr de ne pas avoir affaire ? Certes, il n'y a pas seulement le plaisir qui compte dans la vie. Alors, serait-ce un surplus d'amour que l'on veut reporter sur quelqu'un ? Peut-être, mais moi je ne peux pas faire tout cela... je me sens étranger dans ce carnaval de Nice.

Parler, parler beaucoup avec volubilité, dire n'importe quoi, se sentir soi-même, se sentir libre et éloquent, voilà quelque chose de si simple en apparence, et pourtant, là encore, je ne peux pas...

Comment pouvoir conquérir une belle fille dans ces conditions , Peut-on se changer aussi facilement ? Jusqu'ici, je le croyais, mais avec les défaites, cela m'apparaît de plus en plus difficile, voire même impossible.

Ah ! Quel drame que de se sentir ainsi frustré et de faire une sorte de complexe d'expression.

 

En plus du complexe de rédemption et du complexe d'expression dont je parlais à l'instant, et qui sont tous deux sûrement des dérivés du complexe de persécution, je voudrais parler d'un autre complexe, celui-ci sûrement dérivé du complexe de culpabilité, qui serait le complexe de différenciation, si je puis dire, qui, consisterait en quelque sorte à se sentir coupable de ne pas être comme les autres.

 

Parfois, il m'arrive d'avoir un embryon d'idées qui, si je n'ai pas le temps de l'exprimer, se fait littéralement court-circuiter par un autre embryon d'idées au même instant, de sorte que je vois disparaître deux idées à la fois.

 

Parfois deux idées se court-circuitent l'une l'autre et il ne reste plus rien.

 

Je ne peux pas cacher mes sentiments à quelqu'un que j'estime, et je pense que c'est mépriser quelqu'un que de faire le contraire.

 

Non ! La poésie n'est pas faite de fantaisie, elle est écrite avec le sang, avec le "sang d'Ignacio sur l'arène", pour citer Federico Garcia Lorca, avec ce sang offert dans le calice !

Le poète ne s'abonne pas à la poésie, il n'écrit pas pour le plaisir, bien que ça puisse dans certains cas le soulager. En fait, il souffre, il ressent, et son écriture est en rapport avec ses sensations, sa souffrance qui se manifestent par le verbe.

Le poète n'est pas non plus celui qui fait des vers...

Difficulté ou facilité de sortir de lui-même, de toute façon l'artiste transpose toujours.

 

 

La musique n'est jamais pour moi qu'une sur impression, c'est-à-dire quelque chose qui s'ajoute à quelque chose d'autre, un supplément gratuit aussi inutile que beau, qui ne peut pas être quelque chose par elle-même, mais seulement par ce qu'elle représente autant pour le créateur que pour l'auditeur. La musique accompagne l'amour ou le souvenir, la tristesse la joie ou le destin, mais elle n'est pas l'amour pas plus que le destin. La littérature, au contraire, est moins éthérée, et elle est plus réelle. Elle n'accompagne pas quelque chose, elle est en elle-même ce quelque chose ; elle se suffit à elle-même, s'exprimant clairement pleinement et suffisamment.

 

Je ne peux pas voir une œuvre de beauté sans éprouver l'envie irrésistible, quoique vaine le plus souvent, d'en faire autant. Et c'est sûrement, face à ce phénomène que j'attribue la vocation littéraire. Quoi ! On ne s'est pas arrêté de me dire dans mon enfance : « Mon Dieu, que ceci est beau » laissant entendre par là que l'auteur en question avait atteint la perfection, une perfection intouchable et qu'il était vain et sot de se comparer à lui. Eh bien! Non , moi aussi je compte, moi aussi, je suis capable de créer, je me refuse à m'humilier devant cet auteur ou ce génie que tout le monde considère comme un Dieu et que moi, je veux considérer comme un homme, un homme simple, semblable à moi, et qu'il est après tout pas plus extraordinaire que moi. Si je ne l'approche pas encore, du moins je veux et je peux me perfectionner et un jour peut être je l'égaliserai et le battrai même, qui sait ? Comme disait l'autre : «Et moi aussi, je suis poète ! »

 

Je crois qu'on ne peut pas arriver à rien, je crois qu'on n'arrive à rien sans ce goût orgueilleux de l'imitation et de l'émulation qui encourage stimule et soutient l'homme dans son combat pour la vie.

On ne fait rien sans ambitions, et je finirai par croire qu'il n'y a que les gens inférieurs qui soient incapables d'ambition.

 

Curieux le théâtre de Brecht ! On a l'impression que les personnages se regardent vivre et acceptent cyniquement leur sort. Un cynisme moliéresque qui tourne au comique ! Les personnages semblent s'être étudiés eux-mêmes et se connaître à fond. Il semblent se dire en eux-mêmes : « Nous aurions bien voulu faire comme ceci au lieu de faire comme cela mais voyez, nous ne pouvons pas, nous ne sommes pas libres, alors, nous avons fini par nous accepter nous-mêmes tels que nous étions ; nous ne luttons plus contre nous-mêmes, nous nous sommes résignés, nous nous livrons en aveugles au destin qui nous entraîne», mais sans rage, ni d'actions, car la révolte est stupide. Nous avons pris le parti de nous regarder faire avec amour et compassion et même avec amusement, de la même manière que Narcisse se regardant dans l'eau de la fontaine. Mais faut-il se précipiter dans cette fontaine ? Sûrement pas, on accepte en général la vie tant bien que mal, comme le spectateur lui-même décide d'assister passivement au spectacle jusqu'à sa fin, quand bien même ce spectacle n'en vaut pas la peine, sûrement par conformisme d'ailleurs »...

 

Le cheval qui creuse un sillon bien droit, ne doit pas tourner la tête à gauche ou à droite, il ne doit pas non plus regarder s'il pleut ou s'il y a des taons qui s'apprêtent à le piquer, ni penser si ce qu'il fait est bien ou s'il a raison de le faire, il doit au contraire se concentrer sur son sillon et écouter la voix de son maître qui le commande et le dirige et donc pour bien faire il accepte de porter provisoirement des œillères.

Ainsi, le créateur doit repousser les mauvaises influences qui l'empêchent de tracer son sillon.

 

 Oui, c'est vrai...

 

Oui, c'est vrai, je peux désormais me passer de toi

Toi qui fus mon amour

Et toi qui restes encore mon amour

Mais je veux toujours croire à l'accident éphémère

Qui pourrait peut-être arriver

Et nous ferait nous rencontrer à nouveau

Pour venir rompre la paisible solitude

Et divertir la route droite et solitaire.

(Michel Teston)

 

La plus grande chose qu'on puisse apporter à autrui, ce n'est pas tellement l'amour, qui n'existe le plus souvent que dans la pensée, et qui, de toute façon, ne peut s'adresser qu'à un nombre très limité de personnes , mais tout simplement la joie. La joie est la plus belle chose du monde, la plus belle chose que l'on puisse souhaiter. Et le pouvoir de faire rire et de distraire, n'est-il pas le moyen le plus radical pour apporter la joie ? C'est pourquoi les œuvres d'art qui font rire, c'est à dire les comédies, soit théâtrales, soit cinématographiques, sont les moyens les plus puissants de ceux que la religion chrétienne pourrait appeler la charité. Car, en ce monde, chacun suit son propre destin, seuls, ne pouvant même pas se faire aider par les autres. La seule chose que peuvent justement apporter les autres, c'est le divertissement et la joie. Pourquoi donc, si cela n'était pas important, les gens qui meurent de faim feraient-ils des fêtes au cours desquelles ils essaient de se réjouir ? Pourquoi l'homme préférerait-il sa passion qui le mène à la mort plutôt que de vivre sans passion et comme privé d'opium ? Puisqu'il est seul irrémédiablement seul, les autres ne sont pas dans sa peau, les autres ne le comprennent pas et les jugent à leur aune. La seule aide véritable qu'on puisse apporter aux autres, c'est l'oubli de leurs problèmes, c'est le divertissement et la joie.

C'est pourquoi la comédie, si banale qu'elle puisse nous apparaître est d'autrement plus grande et plus belle que la tragédie, du moins en général. Dans la tragédie, l'homme ne sort pas de son problème, ne sort pas de lui-même. Au contraire, la comédie est une victoire de l'homme qui fait face au cours du destin, du rire cynique de la révolte, qui vit de ses propres malheurs plutôt que de se lamenter, plutôt que de se tuer. Tandis que le tragique se limite à l'individu, le comique est un tragique agrandi à l'échelle du monde. C'est pourquoi Molière nous touche plus que Racine, il est finalement plus tragique que Racine, car il est plus ouvert, plus social et plus beau. Il ne traite pas du malheur de l'individu, mais du malheur de l'humanité toute entière, il est celui qui a le mieux connu et le mieux compris les hommes, et c'est lui, et lui seul, qui nous fait pleurer si on veut bien approfondir ses comédies, on ne rit pas de voir l'humanité telle qu'elle est, car il est relativement facile de corriger un individu, il est bien plus difficile de corriger le monde, inversement, on a plutôt envie de rire de l'invraisemblable qu'on trouve dans la tragédie lorsque on l'approfondit, car souvent la tragédie ne correspond pas à la nature vu que la vie est plus une comédie qu'une tragédie, me semble-t-il.

 

Tout travail est une contrainte. L'individu ne réussit que dans la mesure où il se dégage de cette contrainte. L'artiste plus que tout autre ressent cette contrainte du travail et il s'adonne directement et tout de suite à sa liberté : c'est pourquoi il n'y a pas de milieu chez l'artiste : ou il échoue tout à fait et fait les travaux les plus humbles ou il réussit pleinement et il ne travaille finalement pas du tout.

 

3 avril 1966.

 

Ce soir, j'ai l'extraordinaire impression d'avoir découvert quelque chose, d'être arrivé à une fin et de recommencer quelque chose de nouveau. J'ai l'impression, grâce surtout à cette œuvre poétique, d'avoir exploré tous les recoins de la personnalité et d'être arrivé à une connaissance parfaite de moi-même, ce qui a pour conséquence de me libérer et de me rendre étonnamment heureux.

Ainsi la poésie que nous trouvons si belle, et si détachée, peut belle et bien devenir une auto-psychanalyse, une véritable névrose de transfert par laquelle on apprend à se connaître et à se guérir.

La psychanalyse est sûrement la plus grande aventure scientifique de notre temps, et il aurait été fâcheux pour moi de ne pas y avoir participé. Il y a encore beaucoup de choses à découvrir dans ce domaine, et c'est par la connaissance de l'âme et non pas par celle du corps que l'homme deviendra quasiment semblable à Dieu.

Une explosion retentissante vient de se produire en moi. Elle concerne la liberté et la joie. Elle montre bien que la lutte que j'ai menée pendant quelques mois et qui coïncide avec l'élaboration de la présente œuvre, n'a pas été vaine et s'est avérée être une réussite exceptionnelle. Mon œuvre est donc on ne peut plus noble puisqu'elle a joint l'utile à l'agréable. Elle a peut être ouvert la voie à un nouveau genre de création. Désormais, l'art ne sera pas désintéressé selon la formule de l'art pour l'art, ni l'expression du dégoût ou de l'incertitude comme l'art actuel, l'homme désormais aura un but, la vie désormais aura un sens, il apprendra à se connaître et à détecter sa maladie psychologique qui lui fait trouver la vie absurde. Il s'apercevra qu'il n'est pas en bonne santé, puisqu'il n'est pas heureux, mais malade et que son premier devoir, c'est de se guérir et de trouver le bonheur. Il s'apercevra aussi que ces grands esprits, ces grands philosophes qui l'influencent et qu'il avait l'habitude d'écouter, sont eux aussi des malades qui cherchent à se guérir et il apprendra à s'en méfier car les œuvres de ces philosophes ne sont vraiment curatives que pour leurs propres auteurs. Le but de l’œuvre, c'est donc d'abord, de se guérir soi-même et accessoirement, inévitablement, d'aider les autres à se guérir eux-mêmes également, mais non pas, comme c'est malheureusement le cas le plus souvent, à leur communiquer leur propre mal au point de les rendre à leur tour malades.

Pour moi donc, je suis heureux maintenant puisque je viens de me guérir, et si je le dis, c'est en connaissance de cause, car j'ai longtemps philosophé et j'ai longtemps trouvé la vie sotte au point que, comme les romantiques qu'autrefois je qualifiais déjà de malades, j'ai connu la tentation du suicide. Même si tout ne sera jamais complètement rose, j'ai la certitude aujourd'hui de pouvoir dire que c'est la santé que nous devons d'abord rechercher, et que nous sommes heureux que dans la mesure où nous sommes en bonne santé, le paradis étant naturellement la santé ...(coupure)      (à suivre).

  

 

Je vous recommande de lire mon roman ardéchois: Le vent dans les cyprès": 

 http://teston.centerblog.net/rub-le-vent-dans-les-cypre

 

ou : "Les templiers"  en entier, ou encore :"Zarathoustra 68" en entier: voir colonne noire de droite de mon blog.

 Un lien pour écouter quelques-unes de mes reprises : 

    www.google.fr/#q=cover+teston&*&spf=1

 

 Une de mes chansons en patois ardéchois :"Reveyre soun poï".

Journal et pensées d'un jeune poète des années 60 (12)

Journal et pensées d'un jeune poète des années 60 (12)

                                                       Photo montage de l'auteur

 

Voici encore la suite d'un livre dont il était écrit que je n'en viendrai jamais à bout, et pour cause, puisqu'on m'en a détruit la moitié et que j'ai toute la peine du monde à en recoller les bouts restants avec les fautes des scanners , des magnétophones et des ordinateurs à la clé qui vont se multipliant au fil des remaniements! L'orthographe a un bel avenir avec tous ces nouveaux appareils dits modernes et nouveaux! Bon courage et bonne lecture si vous êtes intéressés. Très amicalement à mes lecteurs.

  

Le parfait amour

 

L'amour ne viendra pas,

L'amour ne viendra jamais, disais-je.

Jamais je ne trouverai la femme immensément belle

La femme parfaite

Qui m'apportera l'amour.

 

Je ne trouverai qu'une fille laide,

Une laide jeune fille,

Qu'il me faudra aimer

Ou bien je n'aimerai pas,

Ou bien je n'aimerai rien,

Ou bien l'amour ne viendra pas.

 

- Tu ne trouveras pas l'amour parfait

Auquel tu avais droit

Me répondit Satan.

Tu ne trouveras qu'un amour imparfait

Et qu'une femme laide,

Qu'il te faudra aimer,

Ou bien tu n'aimeras rien

Ou bien tu n'aimeras jamais !

Il faut choisir.

 

- Mais je suis avide d'absolu, lui répondis-je,

Mais je n'aimerai jamais la laideur

Que d'un amour hypocrite.

Je ne trouverai jamais le parfait amour.

 

- Eh! bien, tant pis, je te plains, mais tant pis pour toi.

Si tu étais moins difficile,

Tu trouverais le bonheur !

 

Cela t'apprendra à être idéaliste !

Pourquoi donc es-tu avide d'absolu et de perfection ?

Il te faut retourner dans ta porcherie, vieux porc,

Et te rouler dans la fange avec frénésie

Te délecter avec le laid, avec le sale, avec le mal

Et être heureux !

 

Quand on est sûr de soi

Quand on est sûr d'avoir raison

Quand on est sûr d'être sans défaut

A-t-on besoin de flatteurs pour vous le rappeler ?

 

- Mais vous nous aimiez et vous vouliez

Nous rendre infiniment heureux

Dans un autre monde,

Mais franchement, a-t-on besoin de souffrir au préalable

Pour être heureux ?

 

Ainsi, par cette force qu'est la vie

Vous vouliez montrer à l'homme

Ce qu'est la liberté

Avant de lui apporter le bonheur

Dans un esclavage éternel !

 

Mais Dieu ! Quelle est de mauvais goût

Cette plaisanterie !

Vous aviez dit que l'homme est coupable

Du péché originel

Mais non ! Il n'est pas coupable

Il est victime

Victime de sa liberté !

 

 

Le dieu Pan

 

Aussi vrai que j'existe, que je suis le dieu Pan

Et que je suis horrible

Avec mes grandes cornes

Toutes droites plantées

Sur mon visage d'homme

Aussi vrai que j'existe

Et que j'effraie les nymphes

Avec mes pieds de bouc

Et mes airs de satyres

Moi qui suis dieu dans l'Olympe,

Je vais cherchant partout un paradis terrestre.

 

Pour moi le paradis

C'est la plus belle nymphe du monde.

 

On dit que le bonheur n'existe pas

On dit que le paradis n'existe pas

Moi, je sais qu'il existe

Aussi vrai qu'existe

La nymphe d'Arcadie.

 

J'ai connu maintes jolies voyageuses

J'ai vu un grand nombre de nymphes

Toutes jeunes et jolies

Pas assez jolies cependant pour moi

Pour moi le dieu ailé

Le dieu Pan.

 

Celles que je voudrais, c'est Syrinx, la nymphe d'Arcadie

Elle vit, elle existe

Aussi vrai que je suis.

On dit que le paradis terrestre n'existe pas

Et pourtant, elle vit aussi vrai que je vis.

Qui pourrait empêcher notre amour ?

 

Moi, je sais que le bonheur existe

Moi, je sais que le paradis terrestre

C'est Syrinx, la nymphe d'Arcadie.

 

Moi, je sais que le bonheur,

Moi, je sais que le paradis terrestre,

C'est de dormir

Avec la plus belle fille du monde.

 

  

Le temps qui passe.

 

Le temps passe

Et passe dans mon corps les souvenirs

Le film lentement se déroule

Et je revois toujours ta noble image.

 

Je t'ai trouvée, un jour,

Seule dans le néant

Et tes yeux firmament

Pleuraient quelque chagrin d'amour.

Moi, je passais par là

Et j'ai consolé ton cœur esseulé

Puis dans la nuit, on s'en alla tous deux

Et combien furent alors heureuses

Nos âmes esseulées !

 

Pour nous l'amour jamais

Ne fut plus beau, plus tendre !

Que je t'aimais, que tu m'aimais !

Revoir, entendre,

Le souvenir de nos amours !

Revoir, entendre toujours

Les souvenirs d'un jour.

 

 

Espoir

 

Espoir,

Espoir insensé du soir

Espoir de te revoir!

 

Je te revois ce soir,

Disparaissant dans le noir.

 

Je ne te verrai plus

Qu'il fît beau ou qu'il plût

Le temps n'existe plus.

 

Le temps passe

Le temps s'oublie

Et je me glace

Et je m'ennuie.

 

Fasse l'orage,

Tombe la pluie

Je suis l'image

De l'ennui.

 

Disparu à tout jamais

Il ne reste plus rien

Plus rien du tout

Plus rien de rien.

  

1965

 

 

Adam et Eve

 

Alors, Eve eut envie de se faire violenter par Adam

Car elle avait pourtant aimé se faire violenter par Adam.

Mais ce jour-là Adam ne voulait pas la violenter, car il regrettait

de l'avoir déjà fait et il pensait avoir déplu à Eve.

Alors ce jour-là, Eve en voulut à Adam de ne pas l'avoir violée

Et jamais plus il ne s'accordèrent.

 

Lorsque Adam avait envie de violenter Eve

Eve ne voulait pas se faire violenter par Adam.

Lorsque Eve avait envie, Adam à son tour ne voulait pas.

Alors Adam, lassé, retourna sur les rives près de la mer.

Les animaux de la Création

Venaient rugir près de lui.

Les chats étaient féroces comme le tigre et la panthère

Et il rencontra des serpents.

 

Adam ne vit pas de soleil rouge, ni de mer indigo

Et il n'y avait pas  non plus de firmament violet

Pour obscurcir l'orient

Et pas de couleur arc-en-ciel dans le royaume d'occident.

Il faisait nuit et la mer ne lui souriait pas.

Il marcha dans l'eau incolore

Sous un ciel démoniaque de pâleurs et de lourdeurs

Et l'eau n'était pas chaude, et l'eau n'était pas froide.

Adam faillit se noyer car il nageait très mal.

Il sentait son corps parcouru d'un terrible frisson.

Des gouttes ruisselaient sur son corps dénudé

Et ces gouttes étaient froides.

Et la bise qui soufflait n'était pas chaude

Et la bise qui hurlait était froide.

Le soleil était pâle et glaçait ses épaules,

Il ne faisait pas chaud, il faisait froid.

Les arbres et les branches étaient d'un morne gris

Les arbres étaient squelettiques

Et de hauts buissons déchiraient ses hanches dénudées.

 

(Passage à cahier vert 65-66)

 

 

Jeudi 11 novembre 1965

 

Je décide de consigner dans un cahier mes impressions au jour le jour. Ce sera pour moi un moyen de me libérer en attendant d'avoir cette forme parfaite de l'expression qui devrait me permettre un jour d'écrire un roman. Je l'intitulerai provisoirement « Impressions », car je n'entends pas m'en tenir dans ce journal à un banal récit de ma vie de tous les jours. Je veux seulement exprimer les impressions que j'éprouve, que tout homme est susceptible d'éprouver dans cette vie absurde de tous les jours, qui, le matin, nous fait boire le café et aller au travail, qui, à midi, nous force à manger, puis, le soir, nous fait rentrer du travail, nous fait regarder la télévision et nous mène au lit avec ou sans femme, et qui, le lendemain, nous fait recommencer ce cycle sempiternel, monotone et sans espoir...

Hier, j'ai essayé de sortir de moi-même. Je suis allé au hasard dans un restaurant, je me suis assis au hasard à une table. Il y avait là un garçon et deux filles, qui visiblement étaient gênés et se gênaient les uns les autres. Ils attendaient l'événement qui les forcerait à sortir d'eux-mêmes, car la plupart du temps les gens ne sont pas libres de sortir d'eux-mêmes, il faut qu'une volonté puissante ou un événement fortuit les y oblige. Je fus alors cet événement. De premier abord, j'entrais dans leur jeu et je n'osais rien dire. Une gêne atroce alors s'abattit sur nous tous. Ne pouvant plus tenir, je me levais, histoire de me retrouver moi-même, de m'accorder quelques répits et quelques réflexions et de détendre l'atmosphère. J'allais remplir la carafe d'eau, bien décidé à faire pencher du côté que je voulais, la balance du déterminisme qui soit disant fait de l'homme un être enchaîné.

Et je me mis à parler. Ne trouvant rien à dire, le sel, ou plus exactement le manque de sel, fut un bon prétexte. Je dis alors n'importe quoi, tout ce qui me passait par la tête. Alors, l'atmosphère se détendit peu à peu. Le garçon se mit à parler à la fille, celle-ci l'embrassa bientôt, et moi, de mon côté, j'essayais de discuter avec l'autre fille qui était d'ailleurs charmante. J'en arrivais même à lui demander où elle logeait, mais elle détourna la conversation et ne me répondit pas. Voilà donc un fruit que j'avais essayé de cueillir, mais le fruit n'était pas mur et il resta sur la branche.

Cette fille ne demandait qu'à sortir d'elle-même, mais elle ne le pouvait pas, soit que je n'étais pas suffisamment fort pour arriver à un tel résultat, soit étant encore trop jeune, elle ne pouvait pas sortir davantage d'elle-même. Je pris alors congé d'elle en ami, espérant la revoir. Mais je regrette néanmoins de n'avoir pas été suffisamment fort et comme disent les sportifs :« J'espère qu'on fera mieux la prochaine fois ».

Ah ! Le bonheur ne consiste jamais qu'en une seule chose : se libérer ? Mais libérez-vous donc ! N'ayez pas peur des gaffes, soyez sans scrupules, soyez même plutôt grossier, cela vaudra mieux que de rester inhibé.

 

( Toujours début cassette 9 face B)

 

 

 

13 novembre 1965.

 

Je suis en train de lire des pensées philosophiques sur la morale. Je vois que Kant a échafaudé toute une morale, En renonçant à définir ce que c'est que la bonté, le pilier sur lequel devrait s'appuyer toute sa philosophie, les piliers qui n'existent pas. Que penser d'une maison sans fondement ? Je vais donc essayer de donner une définition, toute personnelle, de la bonté.

 

La bonté, c'est la volonté par laquelle nous choisissons ce qui est bien.

La liberté, c'est la faculté que nous avons de choisir entre le bien et le mal, entre le oui et le non.

Le bien, c'est l'ensemble des choses et des actions qui contribuent à rendre l'homme heureux.

Le mal, c'est l'ensemble des choses et des actions qui contribuent à rendre l'homme malheureux.

Le bonheur, c'est la sensation qu'on a de se sentir libre et joyeux.

Le malheur, c'est la sensation qu'on a de se sentir prisonnier et souffrant.

La joie, c'est le bien-être sensuel et spirituel.

La souffrance, c'est le malheur sur les plans sensuels et spirituels.

Le malheur, dans les définitions, c'est que les mots interfèrent tous les uns sur les autres.

Et qu'est-ce que le mot sinon la concrétisation d'une chose ou d'un sentiment ?

La concrétisation, c'est l'action par laquelle l'homme essaie de réaliser matériellement ce qu'il ressent spirituellement.

 

J'essaie, comme tout homme, de découvrir le Vrai, et j'y arrive difficilement, et je n'y arrive même pas du tout.

Je pense à ce mot du Christ : « Pourquoi dis-tu que je suis bon ? Dieu seul est bon. » Et je pense aussi à ce mot de Pilate resté sans réponse : « Qu'est-ce que la vérité ? »

 

 

13 novembre 1965, le soir.

 

La vie est un combat dont seul sortent vainqueurs les amoureux. Ceux qui sont incapables d'aimer n'ont rien à faire sur la terre. Comment se libérer, comment sortir de soi-même, comment être heureux , Voilà le problème.

 

Pauvres êtres que ceux qui veulent aimer et qui pourtant n'y arrivent pas...

 

« Etre ou ne pas être, voilà la question », comme aurait dit Shakespeare.

 

 

14 novembre 1965.

 

Voilà un dimanche de plus qui s'achève, laissant avec la nuit venir mes regrets. Regrets de n'avoir rien fait pour sortir de moi-même, regrets de n'avoir pas trouvé de filles. Je m'indigne et je crie contre le seul coupable, contre le seul responsable de mes malheurs, moi-même.

 

"Tu trembles, carcasse, et tu refuses d'aller où je vais te mener tout à l'heure" comme disait le maréchal Turenne. Comment faire pour se commander à soi-même ? Comment le général peut-il ordonner aux soldats d'aller au front, puisque le général est aussi un soldat ?  «L'esprit est prompt, la chair est faible ».

 

Comment faire deux personnes à partir d'une seule ? L'âme et le corps sont des frères jumeaux, on ne sait jamais lequel c'est qui vous parle, et ils ont finalement les mêmes désirs...

Je sens monter en moi une sève nouvelle qui ne demande qu'à se répandre. Il faut que je triomphe de la banalité des jours de la semaine. La semaine, on se dit : « Ah ! Que vienne dimanche, afin que je puisse me libérer ». Mais le dimanche vient sans que rien ne change. A la banalité des jours de la semaine, succèdent la banalité des dimanches, un peu moins fréquente certes, mais encore plus désespérante.

Assez de palabres, il faut agir. L'action seule enivre et divertit. L'action seule est féconde, elle est la première pierre sur laquelle on bâtit un édifice, et une fois qu'elle est révolue, elle devient alors un souvenir enrichissant, et le souvenir se transforme alors en pensées ; et il faut des actions pour avoir des pensées.

 

 

16 novembre 1965

 

Je suis dans un état d'inexpression totale.

 

17 novembre 1965

 

Mon unique chanson sera un chant d'amour, mon éternelle recherche sera une recherche d'amour, mon histoire sera l'histoire d'un amour.

 

 

Poème acrostiche

 

Quand vous vous flétrirez sous le soleil d'été,

Voulez-vous gentiment, sans plus de retenue

Vous jeter dans les eaux, et, quand vous serez nue,

Que vous aurez nagé jusqu'à la satiété,

 

Je dirai au soleil, afin que tout vous plaise :

« Couche-toi sur la mer et dors sur mon amour ».

Avec cette splendeur qu'on voit en fin de jour

Vous sentirez un vent, un vent chaud qui vous baise.

 

 

 

18 novembre 1965

 

Je suis allé voir un film de Godard : « Le mépris », avec Brigitte Bardot.

Toujours cette absurdité de la vie et cette difficulté qu'ont les êtres à se comprendre.

Godard est un genre de poète lyrique, et qui ne peut pas sortir de lui-même, en dehors de son art, bien sûr.

Un peu comme moi. Afin de mieux mystifier le spectateur, et afin de faire de son œuvre une véritable œuvre d'art, afin encore de mieux sortir de lui-même, il prend pour interprètes des grands acteurs. L'acteur est une étape, il est l'intermédiaire entre l'esprit créateur et la foule ; son principal but est de socialiser l'oeuvre encore diffuse et idiote, encore trop personnelle du créateur. Mais on n'est pas dupe,c'est toujours de lui et uniquement de lui que parle Godard, même à travers une actrice aussi féminine que Brigitte Bardot. Lorsqu'on voit un film de Godard, ce n'est pas le film d'une équipe qu'on voit, mais le film d'un seul homme. Je veux dire que cela entre parfaitement dans ma façon de voir et de comprendre le cinéma, et si un jour je faisais un film, c'est un film de ce genre que je ferais.

La musique est elle aussi particulière, on voit tout de suite que l'image et le son proviennent toujours d'un même état d'âme. Dans le cas de Godard, c'est lancinant et tragique. Ses films sont durs à subir. Je les comparerais volontiers à Antonioni.

Mais ces gens là, les cinéastes, sont des intellectuels qui n'ont pas le matériau et la culture d'un littéraire. On nait cinéaste avant d'être écrivain. Ils sont à mi-chemin entre la peinture et la littérature. Ils pallient le manque de leur expression littéraire par l'apport de l'expression imagée .

N'étant pas encore suffisamment cultivé, et n'ayant pas encore trouvé la parfaite expression par la littérature, je me sentirais volontiers une âme de cinéaste. Mais si l'écrivain doit pouvoir se payer une bonne culture, le cinéaste doit pouvoir se payer une bonne caméra, et en ce qui nous concerne, je n'ai pas d'argent...

 

18 novembre 1965, le soir.

 

Je viens de voir à la télévision un petit reportage sur le procès de Nuremberg. Voilà une affaire qui m'intéresse. A travers ce procès, c'est au problème allemand que je ne peux pas m'empêcher de penser, et à travers le problème allemand, c'est encore au problème de l'hystérie collective que je pense, et aux dangers des dictatures.

Il est quand même incroyable de voir que des gens supposés raisonnables et intelligents aient pu en arriver là ! Il est incroyable aussi de voir comment tout un peuple a pu tolérer d'avoir des dirigeants pareils, et on voit combien Alceste, le personnage de Molière, avait tristement raison, même après trois siècles de soit-disant civilisation :

« Je hais tous les hommes,

Les uns parce qu'ils sont méchants et malfaisants

Et les autres pour être aux méchants complaisants » (Molière).

Certes, il faut croire que l'Allemand est un homme qui marche à coups de trique, et qui, comme une femme masochiste, a besoin de marcher à coups de trique, mais quand même ! Faut-il qu'il y ait eu des fous, en quelques années en ce pays !

On aborde ainsi les problèmes de la masse humaine. La foule est une véritable bête. Bien manœuvrée, elle ne connait plus ni limites, ni raisons. On la dupe facilement, à condition de la dresser comme on dresse un chien. Pour la « guider », il faut une action indirecte, intelligente, subversive et en profondeur. L'habitude devient une seconde nature, et un jour, sans savoir pourquoi, le lion devient doux comme un agneau et le roquet féroce comme un tigre. Le dressage d'un peuple dure autour de dix ans (la durée de la dictature d'Hitler à peu près)

Ce qu'il faut absolument, dans ce siècle de socialisme, c'est inviter l'individu à prendre conscience de lui-même ; il faut qu'il s’aperçoive qu'il est l'élément d'un tout et que le tout ne peut pas être un tout sans l'union des éléments. Il faut qu'il s’aperçoive que c'est l'élément qui doit commander le tout et non pas le contraire, que c'est l'exception qui fait la règle et non pas la règle qui fait l'exception, et que la liberté d'autrui ne doit pas gêner la liberté de chacun. Le chef doit se soumettre à ceux qu'il a toujours cru diriger. Seule est valable une démocratie. Le chef doit être bon et pour cela, il doit avoir conscience sans arrêt qu'il travaille pour le peuple et qu'il est là pour faire ce que le peuple demande. Ce dernier n'est jamais fanatique par lui-même, il le devient lorsque son chef commence à se glorifier lui-même au nom de son peuple et à glorifier son peuple au nom de lui-même, le peuple devient aussi fanatique lorsque le chef croit que c'est lui et lui seul qui dirige le peuple, il est fait pour le diriger, et il doit le diriger parce qu'il est supérieurement intelligent et que son peuple a besoin de lui, comme le troupeau a besoin d'un berger. Mais il est en fait semblable à un mouton qui croirait diriger le troupeau et qui se prendrait pour le berger...

Il faut que le peuple soit libre de tout.

On ne peut pas tromper un peuple et le fanatiser en le laissant libre et en le laissant s'exprimer. C'est la suppression de la liberté qui fanatise l'individu, comme le soldat devient fanatique ou patriote dès lors que l'enrégimente, qu'on le fascine en lui faisant voir la puissance d'une foule bête et disciplinée, dès lors qu'on le commande et le traite comme un chien, et que, par surcroît, on lui apprend à admirer ses chefs alors que tout le monde devrait savoir qu'à l'armée, le grade est une chose conventionnelle, relative, et malheureusement fausse et injuste : le chef devrait être le plus intelligent (intelligent pris ici dans le sens le plus génial) ou plus exactement le plus savant, le plus compétent. Qu'on essaie de comparer l'intelligence de certains colonels, abrutis par trente ans de service dans la plus primaire des sociétés humaines, avec l'intelligence  naïve, objective, des jeunes recrues du contingent ; quant aux sergents et caporaux, qui commandent déjà, inutile d'en parler …

 

 

lundi 22 novembre 1965.

 

Le lundi revient toujours sans que j'arrive à donner un véritable sens à ma vie. Toujours les mêmes gestes qui recommencent, toujours les mêmes personnes que l'on revoit ; rien, absolument rien de nouveau, si ce n'est quelques jolies filles qu'on regarde, si ce n'est quelques nouvelles têtes que l'on trouve à sa table.

Quatre filles à une table, quatre filles qui nous regardaient. Mais leurs regards ne sont pas intenses, le feu de l'amour les effleure mais ne les brûle pas. Leur apathie est totale. Il faudrait les secouer violemment, il faudrait qu'un vent d'une violence peu ordinaire leur gifle leur visage pour leur donner du sentiment comme aurait dit Montesquieu. Je préférerais voir la haine dans leurs yeux, je préférerais qu'elle m'insultent et qu'elles me disent ce qu'elle ont sur le cœur, alors je les aimerais, et elles m'aimeraient peut-être ?

Mais elles dorment, laissons les dormir en paix, ne les réveillons pas. Qu'elles restent tranquilles et malheureuses, pendant que moi, je le serai aussi.

 

Mardi 23 novembre 1965

 

Le jeune tend à devenir adulte, c'est là tout son désir. Mais qu'est-ce au juste qu'être adulte ? Être adulte, c'est trouver son expression. L'enfant ressent des choses qu'il ne peut exprimer, son drame, c'est de ne pas être libre et de ne pouvoir s'extérioriser ; son monde intérieur est aussi riche sinon plus que celui de l'adulte, mais il reste muet. Sa recherche est celle de l'élégance.

Etre adulte, c'est aussi être capable de créer. Il m'arrive de ressentir cette joie indescriptible de créer dont parle Steinbeck, et je comparerais volontiers mon rêve d'écrivain à la création d'un monde. Avant de pouvoir composer ma musique, il faut d'abord que je connaisse le solfège, et on pourrait difficilement imaginer un compositeur ignorant tout des règles élémentaires de la musique, c'est pourquoi, bien que ce soit très difficile, il vaut mieux renoncer provisoirement à la création et apprendre patiemment son solfège...

 

 

24 novembre 1965

 

Les jours se suivent et se ressemblent, et je cherche chaque soir quelle a été l'action, si petite soit-elle, qui, dans la journée, a pu apporter un élément nouveau à ma vie. Aujourd'hui, j'ai eu de la chance et trouvé à ma table un individu anarchiste et fortin avec qui on se sent libre. A bas l'hypocrisie !

J'ai pu voir aussi combien la sexualité pouvait déterminer les hommes.

 

(début cassette 10 A)

 

Que penser des filles cherchant désespérément et souvent par des moyens naïfs, à trouver un garçon, sans même pouvoir ou vouloir sauver les apparences.

Un peu plus tard, par hasard, j'ai rencontré dans la rue ces mêmes filles ; et j'ai éprouvé une certaine joie intérieure à me montrer différent que celui que je suis habituellement en leur compagnie.

C'est donc un personnage aux gants noirs qu'elles ont pu voir, un jeune homme étrange, extraordinaire, romantique et ténébreux quoique distrait. Elles auraient dû s'apercevoir, si elles avaient été intelligentes, que ce jeune homme a une très forte personnalité avec son flegme et ses manières de vieux gentilhomme.

Des gants noirs ! De simples gants ! N'est-ce pas là quelque chose d'extraordinaire pour quelqu'un qui fait boire les hommes? Les personnes ne voient jamais rien car les gens sont trop absorbés par eux-mêmes et ils ne savent pas discerner les choses ; ils ne comprennent que les choses dites clairement et de vive voix... N'ayant pas de problèmes, ils ne savent donc pas voir les problèmes des autres.

 

 

 

25 novembre 1965.

 

Aujourd'hui, à table, je me suis transformé en un Don Juan. Trois filles pour moi tout seul. Il fallait voir la joie qui régnait sur le visage de ces filles. La technique fut de les mettre en confiance et de leur faire voir la simplicité, apparente bien sûr. Un climat sympathique s'est alors établi, et elles se sont mises à discuter des choses et d'autres le plus librement possible. Quant à moi, avec également beaucoup de liberté, je mettais mon grain de sel quand cela me plaisait, de sorte que je suis fier de pouvoir ne pas imposer ma présence, ni de gêner personne ; les gens se sentent libres avec moi et je leur apporte un certain charme je crois, et une certaine complicité.

Ma solitude s'accorde à une certaine frivolité, à un donjuanisme apparent. Je mets à profit comme je peux mon impossibilité de communiquer avec des amis, j'essaie de communier si je puis dire avec ce que le destin a mis sur ma route, avec celle que le destin a mis à ma table. Peut-être ai-je trouvé là un équilibre social, et la bannière adéquate et définitive que je dois avoir dans mon comportement.

 

26 novembre 1965.

 

Je viens de me dégonfler comme un ballon de baudruche. Une fille, une belle fille que je connais, est avec laquelle j'ai déjà plaisanté, à laquelle j'ai déjà fait la cour, une fille que je n'ai pas même osé aborder. Et pourtant, Dieu sait si elle m'apparaît belle maintenant et comme je trouve son profil vraiment gentil! Et bien ! non ! Je n'ai pas pu lui parler, quelque chose m'a retenu, quelque chose m'en a empêché : j'en conclus que je ne suis pas libre. Il fallait voir comme je me cachais dans la file des gens afin qu'elle ne me voit pas. Elle était seule, elle attendait : les moindres gestes auraient été suffisants pour la séduire. Personne ne fit cas d'elle, et elle alla manger seule dans son coin. Nos yeux se croisèrent un instant lorsque je me levais pour aller chercher du pain, mais je fuyais son regard aussitôt, craintivement, comme si cela avait été un crime.

Peu après, elle sortit toujours seule et superbe et je quittais la table presque aussitôt pour la suivre, mais lorsque j'arrivais dehors, je ne vis rien d'autre qu'une rue noire se perdant dans la nuit. Qu'est-ce qui a pu me retenir ainsi ? Suis-je donc prisonnier au point de ne pas pouvoir faire ce que je veux faire ?

 

27 novembre 1965.

 

Je viens d'aller voir un film très beau intitulé :« Shéhérazade ». Un film qui aurait dû être banal, puisqu'il s'agit d'une genre de western mais qui, en fait, ne l'a pas été du tout. Une actrice qui me plait énormément Anna Karina ; J'aime la beauté à la folie chez une femme, et je reconnais qu'objectivement que Brigitte bardot est plus jolie qu'Anna Karina, et pourtant, cette dernière me plait sûrement encore plus, du moins dans ce film.

C'est l'histoire d'une sultane qui aime deux hommes, mais deux hommes loyaux et réguliers : un chevalier chrétien et un empereur d'orient. Il y a dans ce film, du fait surtout de l'actrice, un érotisme, un romantisme extraordinaire, et on retrouve cet esprit chevaleresque et épique qui nous manque tant...

Ce film, qui, par son climat et son époque nous transporte ailleurs répond bien à la conception que je me fais de la poésie...

La poésie, c'est le charme dans tout ce qu'il a de magnétique, de mystérieux et de magique.

Mais je revois toujours le charme d'Anna Karina dans les habits vaporeux et magnifiques d'une sultane altière et farouche, à cheval sur un cheval alezan à la superbe crinière...

 

 

 

29 novembre 1965.

 

J'ai goûté aujourd'hui à une sensation absolument extraordinaire, quoique bien simple en apparence. Dans la foule des filles qui m'entouraient, j'ai été obligé de prendre par les épaules une fille qui me gênait, et quelle fille ! Geste idiot et stupide s'il en est. Mais la fille était si jolie que j'ai éprouvé je ne sais quelle joie à la prendre de la sorte. Quelle joie j'ai eu, en me réalisant de la sorte, en essayant de réaliser ma volonté sur la chose la plus difficile du monde : la conquête d'une belle fille. Ce contact de ses épaules par lequel j'ai eu l'impression de la posséder ! Et quelle fut ma joie, lorsque je vis le visage de celle que j'avais embrassé par derrière ! Quelle souveraine beauté, quels longs et beaux cheveux de lin ! J'ai ressenti je ne sais quelle joie profonde et intérieure en contemplant cette superbe créature sur laquelle j'avais osé me réaliser, et je ne sais quel désir de recommencer s'empara de moi, comme le désir de retourner se baigner dans la mer, après s'être fait sécher au soleil. Je me suis aperçu aussi qu'on aimait beaucoup plus une fille lorsqu'on avait fait volontairement quelque chose pour elle dans un but d'amour, comme si notre raison, déraisonnable en un pareil moment, approuvait tacitement et inconsciemment notre volonté agissante. Après avoir vu le visage de cette fille, la raison résonnante ne la trouvait pas particulièrement belle mais la volonté de l'aimer était telle que j'éprouvais pour elle un amour infini...

Le soir, j'ai mangé avec une autre fille très sympathique et très ouverte et même assez jolie avec laquelle je ne me sentais pas gêné et avec laquelle j'aimais discuter. Mais, et c'est donc étrange, les filles avec lesquelles on s'entend bien vous refroidisse et vous déboute sur le plan de l'amour, et d'un autre côté, on ne peut pas dire un mot aux filles qu'on aime trop, tandis que celles-ci éprouvent la même gêne. Tout se passe comme si on éprouvait d'autant plus de difficultés, à se parler, à se comprendre et à s'aimer, qu'on est amoureux l'un de l'autre. Le plus grand amour finalement est un amour impossible...

 

30 novembre 1965

 

En cherchant quelle a été la fleur de la banalité quotidienne, je pense soudain à ce fâcheux qui est venu s'installer en plein devant moi au cinéma, m'empêchant de voir, alors qu'il y avait des centaines de fauteuils libres. Il y a des gens comme ça . Ils n'ont aucune sensibilité, aucun tact, peut-être aucune intelligence, ils ne sentent pas les limites, les moments où il faut s'arrêter, les endroits où il faut faire attention et tenir des autres. Tout à l'heure, j'ai failli me faire écraser à un croisement par un chauffard conduisant à vive allure et qui venait à ma gauche: encore un insensible, par le simple fait que ce fâcheux est venu se mettre devant moi, qu'il ne s'est pas ôté de mon soleil comme aurait dit Diogène à Alexandre, j'en conclus que j'ai eu affaire là à un homme insensible, impoli, bête, goujat, égoïste et même névrosé, et c'est bien ça le plus grave, car cet homme était inconscient de ce qu'il faisait et par suite innocent, pourtant méchant puisque il faisait le mal. Que faire contre l'insensibilité ?

 

J'entends un opéra à la télévision. Mon Dieu, que c'est démodé ! Et comment peut-on encore aimer ça?  Je comprends qu'on ait pu aimé ça au dis neuvième siècle, jusqu'à l'apparition du music-hall, mais maintenant ? Pour aimer l'opéra de nos jours, il faut être musicalement et par suite psychiquement, déséquilibré. Rien n'est plus invraisemblable que l'opéra : ça correspond à rien dans la vie, si encore c'était exagéré dans un but didactique, mais non, rien de tout cela, l'opéra n'a aucune raison d'être ; les paroles arrivent même à gâcher la musique qui serait évidemment plus belle toute seule.

Si Wagner entendait ça aujourd'hui, après avoir entendu la moindre des chansonnettes et tous les moyens qu'elle met en œuvre, il serait le premier à réformer ça et à supprimer les paroles. Mais comment faire comprendre ça aux vieux snobs. Ils écoutent bêtement. C'est ici qu'il faut prendre un air condescendant et blasé en disant : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ». 

 

Oui, il se pourrait bien en effet que le théâtre puisse apporter quelque chose. Peut être est-ce un moyen de se libérer, ou mieux encore de se défouler.

Éprouve-t-on en tant qu'acteur le plaisir de s'exhiber comme la belle fille se libère et se réjouit en faisant du strip-tease? Je suis de plus en plus convaincu que les grandes joies vont de pair avec les grandes libérations des besoins intimes de l'individu. Ainsi, on doit éprouver une grande joie à faire du théâtre lorsque cela répond à un besoin vital de l'individu : le désir de l'exhibitionnisme par exemple, comme on éprouve une joie à nulle autre pareille, lorsque enfin on peut faire ce qu'on veut avec l'être que l'on aime et que l'on désire, lorsque enfin on réalise en actions ce que l'on a si longtemps rêvé en pensées, lorsque enfin on se réalise tout court. Quelle joie que de voir un vœu s’exaucer ?

Le meilleur moyen d'agir sur les individus, c'est de les prendre à contre-pied et de leur suggérer adroitement le contraire de ce qu'on veut qu'ils fassent vraiment : alors les imbéciles pour affirmer leur liberté et assouvir leur orgueil se croient obliger de faire le contraire... et ils tombent donc dans le panneau.

 

1 décembre 1965

 

Quel a été le fait transcendant de la journée ? Je ne sais pas ; peut être fut-ce un souvenir ? Pour combler le vide affreux de cette journée insipide, je suis obligé de faire un retour en arrière et de retrouver les sensations étranges que j'éprouvais à dix sept ans, lorsque pour la première fois, j'eus l'occasion de fréquenter une fille, qui, à mesure que le temps s'efface, risque de devenir de plus en plus mon seul amour, bien qu'il fût platonique. Premiers amours purs, déchirants. Mon cœur n'a jamais autant vibré qu'à cette époque-là. Oh ! je te revois, je te prends par les épaules, Oh! Marie Claire, tu t'effaces en souriant dans la nuit du souvenir.

Et si on se retrouvait maintenant, voudrais-tu de moi, dis, toi que j'ai tant désiré et toi qui voulait te faire aimer ?

 

 

Si tu savais combien...

 

Si tu savais combien je t'aime, ô Marie Claire

Et combien sur mon cœur tes yeux ont du pouvoir,

Si seulement ce soir je pouvais te revoir

Te voir et t'adorer autant que tu sais plaire ?

 

Si tu savais, Marie, que j'ai perdu la guerre

Que j'ai perdu l'amour, que j'ai perdu l'espoir,

En voyant ton image en allée dans le noir

Si tu savais, Marie, comme on s'aimait naguère ?

 

Alors tu répondrais au seul bruit de ma voix

Alors on s'aimerait demain comme autrefois.

Demain, toujours demain, l'espérance demeure

 

Demain tu reviendras, demain il fera jour

Demain on s'aimera pour toujours mon amour

Mais tu n'arrives pas je t'attends et je pleure.

 

(M.T.)

 

 

2 décembre 1965

 

L'événement du jour fut certainement la rencontre fortuite que j'ai faite ce matin en arrivant au travail : une jolie petite fille, tendre, simple, aux longs cheveux, que je connaissais déjà. J'ai constaté par la même occasion que ce qui m'accrochait encore le plus, chez une fille, c'était la chevelure. Elle avait de longs cheveux noirs serrés au dessus de sa tête et qui retombaient comme en cascade dans son cou et sur ses épaules. Je revois cette tête aussi nerveuse et tourmentée que la tête d'un cheval qui piaffe d'impatience. Je vois tout de suite le caractère d'une fille pà ses cheveux, et j'aime les filles aux longs cheveux, sûrement parce que comme Samson, le personnage de la Bible, elles ont du caractère. Par leur longue toison, elles sortent de l'ordinaire, et je veux une fille extraordinaire et racée et du genre artiste.

 

Il faut que je trouve des jeunes de valeur et que je crée quelque chose avec eux. Si je suis incapable de les trouver, il faudra que je les fabrique et que je les groupe autour de moi, mais il est sûr que j'ai besoin d'amis pour œuvrer socialement. Les grands esprits se sont toujours rencontrés: comment se fait-il que moi, qui suis sans contexte un grand esprit, je n'ai pas encore rencontré de jeunes gens transcendants, tout comme moi ? Ça ne saurait tarder .

En attendant, je végète et je me lamente dans ma riche solitude.

O viens, viens amie que j'ai tant désirée !

 

3 décembre 1965

 

 

Rencontre avec Agnès.

 

J'ai fait la rencontre aujourd'hui de l'âme sœur que je recherche avidement : mon vœu vient d'être exaucé comme dans un conte de fées. J'ai trouvé la petite fille la plus jolie qu'il y ait, et cette jeune fille, ô merveille, aime la poésie. Extraordinaire le hasard de la vie qui veut que les grands esprits se rencontrent, que la beauté rencontre la beauté, et que la poésie trouve la poésie !

Pourquoi, mon Dieu, avez-vous voulu que cette jeune poétesse, fût belle et que cette muse fût telle que je la désirais ? Est-ce là un signe de vous ? Est-ce une manifestation de votre toute puissance, ô vous qui ne m'êtes jamais apparu d'une manière concrète et visible ?

Rien ne peut séparer les amoureux ni le Destin, ni la vie, ni la mort ! Il faut que se rejoignent et s'aiment les amoureux. Il faut que j'aime cette fille, dont rien désormais ne pourra me séparer.

 

4 décembre 1965

 

Etrange destinée que celle de regarder vivre les autres, destinée digne de Molière !

 

 

Poème à Agnès

 

Agnès, mon amour, tu es donc poétesse !

Ton geste d'élégance et de charme est beauté

Ton âme pétillante adore la beauté

Et tes yeux et ton ris sont pleins de politesse

 

Agnès, quand tu viens, je sens venir l'ivresse

Je sens l'inspiration, je sens la volupté

Mon cœur en te voyant goûte sa liberté

Et trouve dans ton cœur une douce caresse

 

Agnès, mon amour, si tu es désolée,

Laisse mourir bien loin ta pauvre âme esseulée

Viens chanter près de toi sur ton luth constellé

Et viens t’énamourer, et viens me consoler.

 

 

12 décembre 1965

 

Sylvia, si tu voulais, toute la vie je t'aimerais

Sylvia, si tu voulais que cette nuit on s'aime.

 

 

 

20 décembre 1965

 

Poème

 

Dans les bois un jour, j'ai rencontré Diane

Elle m'aimait et je l'aimais

Mais elle était trop belle et je n'osais l'aimer.

 

Un jour dans une rue, j'ai rencontré Vénus 

Mais elle était si belle que j'en fus effrayé

Et j'avais si peur d'elle que je n'ai pu l'aimer.

 

Un jour, dessous mon toit

J'ai rencontré la femme

Qui me désirait, qui me souriait tendrement.

Je ne pouvais parler tant elle me souriait

Et je n'osais l'aimer.

 

Un jour j'ai rencontré la muse

La muse aux longs cheveux,

Ses cheveux étaient blonds

Ses cheveux étaient beaux

Et son corps magnifique.

 

Quand elle me regardait

De ses yeux grands ouverts,

De ses yeux d'un beau vert

Je restai bouche bée.

 

(Michel Teston)

 

 (A suivre)

 

Pour les vacances je vous recommande de lire mon roman ardéchois: Le vent dans les cyprès": 

 http://teston.centerblog.net/rub-le-vent-dans-les-cypres 

                                                        

        Ci-dessous:"Nous deux"    Ferré/Caussimon cover teston

                                                     

Journal et pensées poète teston michel (suite 11)

Journal et pensées poète teston michel (suite 11)

 

                                    © Photo montage de l'auteur

 

Voici la suite et presque la fin du tome 2 de mon "Journal et pensées d'un jeune poète des années 60" ( ISBN 2-9509937-5-3). J'aimerais terminer pendant ces vacances la publication sur mon blog de ce deuxième tome, en m'excusant toujours pour les fautes qui n'ont pas encore été corrigées  et que je ferais plus tard si tout va bien. J'ai déjà expliqué précédemment comment les fautes s'accumulent d'une recopie à l'autre, surtout par les moyens modernes comme le scanner.

Pour le fond, je n'ai jamais retouché mon texte depuis plus de cinquante ans, et pour mieux le comprendre il faut se situer dans les années 60. D'ailleurs, avec le temps, ce texte prend une tournure  quasiment historique en ce qui concerne la culture française de l'époque.

Je vous souhaite, chers lecteurs d'Internet, une bonne lecture si le cœur vous en dit. A plus.

 

 

 

1962  

 

Il y a bientôt six mois que j'ai écrit la valeur d'un petit livre. Ce petit livre était une sorte de synthèse de mes problèmes d'adolescent. J'avais mis en lui beaucoup d'espoir, aussi l'envoyai-je à monsieur Jean Cayrol des éditions du seuil, lequel pris la peine de le lire et m'en fis la rapide critique. Cette critique disait que mon livre « pensait trop » et que c'était là un mauvais roman, parce que je n'avais pas su choisir entre un essai philosophique et un roman proprement dit, et c'était sûrement vrai. Je sais que les personnages n'ont aucune valeur, qu'ils ne sont pas typés, qu'ils sont plutôt fictifs, faux et frelatés, n'étant là que pour varier un peu ma pensée. Mais mon but n'était pas là, je n'avais pas l'intention de faire de vrais personnages, l'aurais-je voulu que je n'aurais pas pu car je n'ai pas assez vécu pour cela apparemment, tout comme mon roman n'est pas un vrai roman.

 

Mon but, c'était plutôt de traduire un état d'âme propre à l'adolescence, c'était un désir ardent d'être moi-même et le plus vite possible après ma naissance, c'était aussi de me créer moi-même selon un plan que j'avais choisi à l'avance et que j'avais été le seul à choisir...

 

Cette critique m'avait calmé de cette folie et de la création artistique. Je me suis senti vidé et complètement fermé et hermétique pendant ces six mois, et voici que maintenant quelque chose me dit que j'ai eu tort de m'arrêter à mi-chemin. Je suis dans l'attente, peut être que la réussite de cette aventure entraînerait chez moi un changement profond, une sorte d'épanouissement qui demeure suspendu depuis des années déjà, comme un fruit qui tombe une fois qu'il est mûr.

 

Je sais que cet ouvrage est très loin de sa perfection et que dans ce sens ce n'est pas une œuvre d'art. Mais je sais aussi que l'art actuel a un certain laisser-aller et une certaine imperfection qui n'ont rien de parnassien. Je sais aussi que je n'ai que dix-neuf ans et malgré son imperfection, je me sens incapable de transformer cette œuvre. Elle est telle qu'elle est et elle forme un ensemble, sinon un but.

Je pense aussi que , d'une manière générale, on lit assez de sornettes pour que je n'aie pas le droit, en toute conscience, de croire en ma chance.

Mon œuvre me ressemble, et tant pis si elle est laide parce que cela voudrait dire que moi-même je suis laid. Pourquoi me haïrai-je, pourquoi me refuserai-je, même si je suis réellement laid ?

L'art moderne meurt de liberté, il n'a pas su trouver ses règles, autrement dit son équilibre par le bon goût.

 

 

N.B. C'est ici que se situe un passage sur Baudelaire que j'ai publié séparément dans mon blog sous le titre :

"Réflexions sur Charles Baudelaire".

 

 

 

 

 

Début 1962

 

 

J'ai rencontré un ange.

 

 

 

Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de pleurer car je ressens trop le vide de ma vie journalière. C'est toujours hanté comme cela au lendemain des fêtes, mais aujourd'hui c'est vraiment exceptionnel. Je suis complètement dans le rêve. Mon rêve est d'autant plus beau qu'il a été réalisé. Ce que je vis en ce moment, c'est la combinaison harmonieuse du rêve et de la réalité. L'une a été le doux prolongement de l'autre. Oui, hier, c'était dimanche et il m'est arrivé une aventure que d'aucun pourrait qualifier de banal, et il n'y a rien de banal pour celui qui ne recherche que le beau, qui ne critique que le beau, et qui se délecte dans le beau, exclusivement.

Malheur à celui qui se laisse gagner par la vie de tous les jours, sans pouvoir réagir, sans rien en extraire. Bien sûr, c'est une aventure maniaque que de toujours chercher ce quelque chose ; on se fait traiter de romantique, mais qu'importe ! Laissons se traîner dans la fange ceux qui le désirent. Nous, nous ne nous salirons que les pieds et nous détournerons les yeux de cette boue, de ce fumier, pour regarder vers le ciel. Car, s'il est vrai que c'est de la fange que sont sorties les plus belles fleurs, il est également vrai que le lys ne se soucie pas de sa racine, et il est vrai aussi qu'on coupe la fleur et qu'on ne l'arrache pas.

 

Non, ce que j'ai vécu hier est trop beau pour le délaisser ainsi et pour l'oublier. Il faut que je le grave, car, comme l'a dit le poète John Keats : « une chose de beauté est une joie à jamais », c'est trop beau pour moi. Oh ! mon âme, essaie donc de te souvenir et raconte-moi cela afin que je le revive. Tu ne me lasseras jamais par la beauté... C'était hier ….

 

 

( Date exacte inconnue)

 

Je ne lis pas. Je m'ennuie, j'essaie de me distraire . Je crois que c'est là le vrai ennui : être dans un état de torpeur, abruti, vivre au ralenti, n'avoir envie de rien, et finalement, à force de rester ainsi, s'y habituer jusqu'à ne plus avoir le courage de sortir de cet état apathique, et dans cet ennui essayer toujours de se distraire et ne jamais y arriver.

 

On en arrive à être complètement blasé, à n'avoir plus aucun enthousiasme, et, à se trouver bien dans cet état. On vit replié sur soi-même, on se suffit. On n'a plus aucun désir, plus aucune ambition. Plus rien ne m'intéresse, pas plus le jeu que le travail.

 

C'est insupportable, c'est l'abrutissement complet. On en arrive même à ne plus rien faire physiquement, intellectuellement, et moralement. On se laisse vivre. Plus rien ne répond, ni le corps, ni l'esprit. On s'abêtit. Voilà le mot. J'en ai marre.

 

On reste ainsi passif pendant des heures, des jours, et puis quoi encore ? Ça ne peut pas durer comme ça.

 

On devient un ours ; on n'a plus de volonté, et pourquoi en aurait-on ? Et plus grave, c'est que plus on attend, plus on s'enkyste, et plus c'est difficile de sortir de cet état. Pour un vieux, encore passe, mais pour un jeune, c'est dangereux. ça peut même mener au désespoir, au dégoût complet de soi, ou à la révolte. Cet état d'esprit bizarre n'est pas bon pour l'épanouissement. Ça vous enlève votre jeunesse, et toutes les qualités qui font de vous un jeune, quelqu'un qui est alerte dans tous ses actes. C'est monstrueux.

 

( Date exacte inconnue )

 

Il était minuit ce soir là lorsque je décidais d'entrer dans un café pour finir la soirée. J'ai commandé une bière brune et lentement je me laissais envahir par l'ivresse de l'alcool. Je suis poète et j'éprouve un certain plaisir parfois, dans la déchéance et l'autodestruction.

 

C'est alors qu'arrivèrent trois individus qui s'attablèrent juste à côté de moi et qui, après avoir commandé du café, ou du thé, se mirent à discuter follement sur des sujets absolument stupides. Malgré moi, je ne pouvais m'empêcher de les écouter, tout en fumant ma cigarette. Au bout d'un moment, je crus comprendre qu'il s'agissait d'une de ces interminables discussions philosophiques sur l'existence. Il semblait, de toute évidence, y avoir parmi les trois personnages, un marxiste, un chrétien, et un amateur de Freud et de psychanalyse. Je vais essayer de vous rapporter à peu près ce qu'ils disaient. Je me souviens qu'au début du moins, la conversation semblait tourner autour de l'existence.

  

- Quoique vous disiez, messieurs, dit le chrétien, on ne saurait nier l'importance de l'existence pour l'homme. En fait, comme a dit Camus, le suicide est le seul problème philosophique sérieux. Ce qui compte avant tout pour l'homme, c'est la vie ainsi que la mort, naturellement, puisque l'une ne va pas sans l'autre.

Qu'est-ce que la vie ? Une expérience de quelques années. Mais qu'est-ce qu'il y a après la mort ? Nul ne le sait mais on peut très bien supposer qu'il y ait une autre vie, d'autres vies, ou même l'éternité. Le problème du suicide dans la religion, est donc essentiel pour moi. Cependant, si je réfléchis un peu, je m'aperçois que le suicide est un faux problème. En effet, il ne supprime pas l'existence, il se contente simplement de l'abréger. Je peux décider de me suicider, je peux décider d'abréger ma vie, mais, quoique je fasse, j'aurai vécu et ce, malgré moi. Donc, le seul problème qui puisse m'intéresser vraiment est celui de l'au-delà.

Et dans ce domaine, on en est réduit à formuler des hypothèses. Voici donc quelle est la mienne. Je parie, au sens pascalien du terme, que ce qu'a dit Jésus est vrai. Rien ne peut me prouver rationnellement la véracité de ses affirmations. Mais je crois en lui parce que j'ai la foi et j'ai la foi en lui parce qu'il me plait, parce que je l'aime en quelque sorte et parce que je trouve que tout ce qu'il a fait me semble beau, vrai et bien.

 

- Je suis d'accord avec vous sur presque tout ce que vous avez dit, répondit le marxiste. Pour moi aussi, le problème du suicide est primordial. Mais seulement vous, vous négligez la vie et vous mettez tous vos espoirs dans une vie qui peut-être n'existe pas. Pour ma part, je préfère considérer cette certitude qu'est la vie que nous vivons plutôt que cette incertitude qu'est hypothétique vie future. Je trouve que vos raisons sont fondées, mais entre vous et moi, c'est surtout une question d'ordre des choses. Vous, vous faites d'abord passer l'au-delà, tandis que moi, je fais d'abord passer notre vie de tous les jours. Vous avez la foi dans Jésus, c'est bien beau, mais moi, je préfère avoir la foi dans le marxisme qui transformera le monde et qui le rendra plus viable.

 

- Messieurs, dit alors le freudien, je vais dire que vous parlez très bien tous les deux. Vous voulez me demander à moi ce que je pense du suicide ? Alors je vous dirais que lorsque vous parlez de vous suicider ou de ne pas vous suicider, vous croyez en fait vous poser une question qui selon moi est résolue d'avance. En effet, selon moi, vous n'êtes pas même pas libres de vous poser cette question. Vous étiez déjà déterminés à le faire de par le milieu dans lequel vous avez existé.

Si vous vous posez le problème du suicide, c'est en fait parce que vous êtes angoissés. C'est votre instinct de mort qui parle et c'est lui qui vous motive. Je pense que pour l'un d'entre vous, cet instinct de mort trouvera libre cours dans l'amour, l'art ou je ne sais quoi encore. Pour l'autre, il se retournera peut-être contre lui et l'amènera à se suicider. Ce dernier trouvera peut-être le plein accomplissement de son être grâce au suicide. Le suicide sera pour lui un moyen de retourner à ce que Freud appelle « le liquide placentaire de la mère ».

 

Tout en buvant ma bière brune, je trouvais pour ma part cette discussion d'étudiants sans véritable intérêt aussi je jetais ma pièce sur la table et je sortis dans la nuit pour aller finir ma cigarette et rentrer dans ma chambre.

 

 

Les voyageurs.

 

Le connaissez-vous cet être qui voyage, cet être qui, avide de gloire, a peur de s'imposer ? Il hait la société, c'est un inadapté, c'est surtout un peureux. Le contrariez-vous ? Alors il passe son chemin. Il efface tout ce qui ne lui plait pas, mais il conserve avec nostalgie ce qui lui plait. Poète, épicurien, il jouit de l'instant présent ; idéaliste, il pense que toutes ses actions ne sont qu'un rêve, et il ne vivra que lorsqu'il sera revenu chez lui, au coin du feu.

Pauvre type ! Être incomplet qui ne se connaît pas et qui se cherche.

Heureusement qu'il est jeune, autrement ce serait un desperado.

 

 

La chanson du poète.

 

J'ai tout d'un artiste raté. Si on m'avait mis sur un piano à cinq ans, j'aurais pu devenir Mozart comme dit Saint-Exupéry dans un de ses livres. M'aurait-on initier à la peinture, je serais devenu peut-être un grand peintre ou encore un grand comédien, que sais-je encore ?

 

Mais non, rien de tout cela, puisque mes qualités et mes dispositions primitives n'ont pas été entretenues dès le départ !

 

Alors, je suis devenu ce que je suis : un être abject et insatisfait, plein d'amertume en voyant ce qu'il aurait dû être, et plein d'ambitions parce que révolté.

 

Heureusement la nature a tout prévu. Si être peintre ou magicien réclame un certain environnement, il n'en est pas de même pour le poète ou le romancier. A moi donc la littérature !

 

 

Le beau.

 

- Idiot ! Qu'as-tu à te regarder comme ça dans ta glace ? Tu te crois beau ? Comment se fait-il que tu ne te lasses pas de te regarder ? Faudrait-il donc que sans arrêt tu puisses te voir ? Est-ce parce que tu voudrais être un autre que toi-même pour mieux pouvoir te regarder et t'aimer ? Tu me dégoûtes, parce que moi, je te trouve laid, et parce que je sais qu'à soixante ans tu en seras au même point : tu regarderas encore le cochon tout ridé que tu y trouveras le matin dans ta glace en te rasant. Crois-moi, brise donc tous tes miroirs, détache-toi de ton être, et si c'est pour regarder quelqu'un, regarde plutôt ta petite amie !

 

- Mais montre-la moi donc, cette amie, et je t'avoue que si elle est plus belle que moi ou même si elle est aussi belle que moi, je la regarderais et je t'assure que je l'aimerai. Mais, je ne la vois pas, en vain je la cherche depuis longtemps. Des goûts et des couleurs, on ne discute pas, et à mon goût, je ne suis pas si mal que ça, et que m'importe que tu me trouves laid, je dirais simplement que tu n'as pas les mêmes goûts que moi. Ce que je cherche dans la glace, je ne sais pas, mais ce n'est pas mon sosie, ce n'est pas quelqu'un qui me ressemble, ce n'est même pas quelqu'un de plus beau que moi, c'est moi, tout simplement.

 

Et mon âme se sépare de mon corps pour le voir évoluer et pour essayer de l'aimer, là, tout près. Et je gagne autant à le voir vivre ce corps, sachant que c'est moi, qu'à me sentir vivre sans me voir. Tu m'as compris ?

 

Et j'y suis attaché irrémédiablement tel qu'il est. Je pourrais le haïr et briser mes miroirs mais, à quoi bon ? Puisqu'il me faut vivre avec lui, j'ai pris le parti de l'aimer ou au moins d'essayer de l'aimer et non point de l'ignorer. Ce n'est que le jour où je trouverai un être vraiment beau et qui m'aimera autant ou plus que celui que je vois dans la glace, que je briserai tous ces miroirs. Car l'image ne sera plus la même, mais je l'aimerai autant sinon plus et je ne prendrai soin que d'elle, tandis qu'elle ne prendra soin que de moi.....

 

  

La bague.

 

- Il est des objets, mon cher Théophraste, que l'on vénère. Je vois que tu as une belle médaille autour du cou. Moi ce que j'aime bien, c'est cet objet qui présentement se trouve dans ma poche. Je veux parler de ma bague.

 

- Une bague dans ta poche ?

 

- Oui. Je trouve que c'est ennuyeux de toujours porter une bague à son doigt, gênant même parfois, alors il m'arrive de la mettre dans ma poche. J'éprouve alors un réel plaisir à l'enfiler le long de mon médium et à la porter que le temps seulement. Çà me permet aussi d'admirer ma main, car, une bague est faite pour aller à un doigt, on admire donc l'une qu'en fonction de l'autre, et, tout compte fait, on s'aperçoit que c'est plutôt la main ainsi parée que l'on admire et non pas la bague elle-même. Dans le fond, c'est comme un chapeau, il n'y a que sur une belle tête que c'est beau à voir... regarde-moi bien.... écoute, mon vieux, je vais te dire une chose : tu es trop spirituel pour moi.

 

 

Le goudron.

 

A mon avis, le goudron est un peu le symbole de notre temps : l'homme est envahi par l'antinature. Cette antinature, ce goudron, c'est tout simplement une deuxième nature qui elle est l’œuvre de l'homme, tout comme la première était l’œuvre de Dieu.

 

Et le fin mélange de ces deux natures, voilà ce qu'est notre époque. Tant que cette deuxième nature se bornait à une muraille de pierre ou à la confection d'un habit avec une peau de mouton, c'était déjà l’œuvre de l'homme, mais elle ne jurait pas trop, ce n'était pas grave. Regarde maintenant ces immenses plaques de goudron, qui ne coupent non plus une forêt d'arbres, mais une forêt d'objets insolites qui portent tous les cachets de l'homme. Non, mon vieux, c'est la fin, crois-moi. Désormais, nous sommes presque entièrement engloutis dans la deuxième nature que nous avons crée de même qu'Adam était englouti dans la première nature. Il faut s'y faire. Il ne faut plus chanter les monts fiers et sublimes, il faut maintenant chanter les gratte-ciel fiers et sublimes. Tu dis que c'est dégoûtant, que ça sent le réchauffé ? Peut-être, mais il faut s'y faire, il faut s'y adapter. La poésie elle-même saute d'un cran, d'accord, mais on va chanter le romantisme du goudron, tu parles !

 

 

 

L'avortement.

 

- C'est inimaginable, incroyable ! toutes les œuvres qui ont avortées ! que de travaux restés inachevés ! et les travaux, passe encore, mais tout les projets, tous les désirs, tous les rêves, tu te rends compte un peu? Ainsi, toi, mon cher,tu me dis:

 

- Je n'ai pas trop à me plaindre, je viens de trouver un petit boulot impeccable, chaque mois je peux mettre vingt mille francs de côté, enfin quoi, je suis content de moi.

 

- Evidemment, on ne peut que t'envier : tu es content de toi ! Mais songes-tu que si tu en es arrivé là, c'est que tu as en quelque sorte rompu avec un peu de toi-même. Ce toi-même, c'est ton passé, c'est ton enfance, ou si tu préfères toutes les conceptions et les rêves propres à ton enfance. Tu ne songes donc pas, que si tu as trouvé un bonheur en ce moment, c'est parce que tu as barré, tu as renié, tu as oublié les rêves de ton enfance. Lorsque tu disais: « Quand je serai grand je serai capitaine », tu te voyais déjà capitaine, mais maintenant, le capitaine, il est mort, il est enterré !

 

 

- En somme, tu veux dire, excuse-moi de t'interrompre, que si je me sens libéré maintenant, c'est que j'ai …. enfin ce serait dû à … à un avortement ?

 

- Eh! bien, oui ! mon vieux, pourquoi je te le cacherais ?  Pas de fausse pudeur, mon vieux, tu as bel et bien avorté....

 

- Et toi ? Tu n'as pas avorté ? Il est vrai que tu n'es pas une

femme, tu es un homme ?

 

- Eh! bien, non ! je n'ai pas avorté, et je ne veux pas non plus que mes œuvres avortent.

 

 

 

L'échec.

 

- Que c'est con la vie !

 

- A qui le dis-tu, mon cher, à qui ?

 

Tout se fait par examen, par concours. On sélectionne quoi , et pour cela, on se sert d'exercices généraux et banals. On arrête de considérer l'individu pour ne plus considérer qu'une masse, et, qui dit masse, dit vulgaire. On procède par grandes règles en oubliant que ce qui confirme la règle, c'est l'exception. Et puis, ce serait trop difficile de considérer les exceptions, car c'est en poussant un peu le raisonnement, on verrait qu'en définitive, il n'y a que des exceptions...

En attendant, j'ai bel et bien échoué au bac, je suis content maintenant. Pourtant tout le monde sait, et toi pour le premier, que j'étais doué.

 

- Mon Dieu !

 

- Oh ! ça va, ne le prends pas comme ça, ce n'est pas la peine de taper sur la table .

 

- Mais sacré nom de nom, tu es là, tout idiot, tu abandonnes, ça y est, tu capitules. Il y avait une barrière, tu n'as pas pu la franchir alors tu restes là, découragé. Monsieur, vexé dans son amour-propre n'accepte pas l'échec, et ne s'accepte pas lui-même. Mais c'est connu, mon vieux ! il n'y a pas d'échec pour l'homme, et s'il y a un échec, c'est qu'il n'y a plus d'homme. Se suicider, voilà un échec, mais reconnais qu'après ça, l'homme , il n'est plus là. Si tu vois la barrière, fais demi-tour, en cherchant tu trouveras quand même un autre endroit pour passer, c'est comme dans un labyrinthe, il y a toujours l'issue quelque part …

- Mais qu'est-ce que tu as comme ça, on dirait que tu pleures ? Si tu savais comme tu es touchant quand tu es lyrique !-

- Arrête ! Tu me donnes le cafard !

 

 

 

L'intelligence.

 

- Ecoute, mon vieux, tu es mon meilleur ami, je suis un raté, d'accord, mais sincèrement, est-ce que tu me trouves intelligent ?

 

- C'est une question délicate, mais puisque tu es mon ami ….

 

Intelligence ! sans arrêt il est question de toi . C'est le mot qui assoie, qui écrase : « Tu n'es pas intelligent ! »  Dis donc, qu'est-ce que j'ai pu l'entendre d'une manière ou d'une autre au cours de ma carrière scolaire ! ou des réflexions dans le genre : « Il ne vous reste plus qu'à balayer des rues ou à garder les moutons !» Et, au fond de la classe, tu pouvais voir le cancre en question, abattu sur son bureau, physiquement et moralement, et le professeur intelligent regagner son pupitre, fièrement !

 

Comme si on avait le droit de dire qu'un élève n'est pas intelligent et comme s'il était si facile de définir l'intelligence ! Qu'il était bête, dans le fond, le professeur !

 

- J'admire cette envolée lyrique...

 

- Je me passerais bien de tes appréciations. Je dirais qu'on ne subit jamais que la bêtise. Les gens intelligents nous charment, nous trompent, nous mystifient, mais quelque part ils ont raison et par conséquent, nous ne les subissons pas.

 

Mais faire quelque chose de bête, que l'on sait être bête et insensé, voilà ce qui est insupportable.

 

 

 

La liberté.

 

- Sacré Théophraste ! tu es un classique, toi, tu es sage, modéré, jamais un geste de trop chez toi. Tu dis à la serveuse : « Pour moi, ce sera un citron » et tu es toujours aussi calme,

décontracté. Si tu savais combien je t'admire, toi, ta résignation et ton sourire de politesse !

 

-Tout le monde n'est pas fou comme toi !

 

- Je suis fou ? Peut être. Mais c'est incroyable, je ne me sens plus. J'ai le désir et le besoin violent de m'extérioriser. Tout est fantastique chez moi, mais je vais te dire une chose, je suis libre! Et plus fort que ça, je libère les autres ! car les autres, en me croyant fou, ne se sentent pas gênés ; ils ne se sentent pas pris au dépourvu et ils viennent à moi franchement et librement.

 

- C''est beau de se considérer soi-même comme l'a fait Montaigne ! Mais n'oublie pas, mon vieux, que je pourrais être ton grand-père ! Tu fais là des considérations propres à l'adolescent que tu es resté ! Les grandes personnes comme moi n'en sont plus à l'âge de ces constatations banales.

 

- Oui, c'est vrai, je suis un incompris et je le vois bien en t'écoutant. 

 

 

J'aurais bien aimé fuir, mais où fuir ? J'aurais bien voulu aimer, mais qui aimer ? J'aurais bien aimé pleurer, mais je n'y arrivais pas.

 

 

Il est mort, tu entends, mort, le romantisme.

 

Fuyons le bruit infâme des machines,

 

Et loin de nous, bien loin, toute cette ferraille dans le paysage.... Fuyons ce macadam qui pourrit l'atmosphère.

 

Et puis tous ces trottoirs, et puis tous ces égouts, et l'odeur du mazout, et l'odeur des usines,

 

Et tous ces signes avant-coureurs de mon vomissement.

 

 

 

 

Oh! qu'il est beau ! le camion qui rafle les poubelles ! voici Monsieur Durand qui descend ses poubelles et qui civilement les met sur le trottoir.

Regarde dans la rue cette longue file de détritus de l'espèce humaine !

 

Et par-dessus les toits en levant haut la tête, j'ai pu fixer un morceau de ciel bleu, mais un monsieur qui regardait la terre et qui allait à son travail, m'a bousculé en me croisant, pour mieux me rappeler qu'on a d'autres choses à faire sur la terre qu'à regarder le ciel.

 

De tous côtés, sur tous les murs, des affiches affreuses et déchirées horriblement exposaient toute leur esthétique à mes yeux naïfs et niais qui ne comprenaient pas. Et dans les rues, sur les trottoirs, de nombreux animaux passaient sans se parler. Je ne me souviens pas très bien d'eux....

 

Et puis, de temps en temps, on voyait des bistrots où la vie s'entassait et je n'ai pas compris pourquoi tous ces bipèdes qui ne se parlaient même pas, prenaient tant de plaisir à s'entasser pour mieux se bousculer.

 

Alors, j'ai voulu fuir la dégénérescence et la pourriture.

Mais je me suis arrêté, c'était partout pareil. J'étais dans une ville

et dans un labyrinthe sans pouvoir en sortir.

 

Et j'étais moi aussi un autre affreux bipède inconnu, isolé.

J'ai couru tant et plus à l'intérieur de ce labyrinthe,

Jusqu'à l'épuisement, et puis sur le trottoir,

Je me suis allongé.

  

J'aurais bien aimé pleurer mais je n'y arrivais pas,

J'aurais bien voulu aimer, mais qui aimer ?

J'aurais bien aimé fuir mais où fuir ?

 

 

Solitude

 

Souvent je marche seul dans les forêts profondes,

Ah ! pour moi quel plaisir de respirer l'air pur !

Je marche et, tantôt gai, tantôt triste et obscur,

Je sens venir en moi des pensées vagabondes.

 

Je suis seul, toujours seul, mais j'aime la nature,

Combien, combien de fois, m'a-t-elle consolé,

m'a-t-elle transporté ?

Elle apporte la joie dans sa tranquillité

Elle sait nous sortir de la réalité.

 

J'aime aussi au printemps l'éclat de sa verdure.

Et je chante tout seul une aimable rengaine ;

Quelquefois je m'endors à l'ombre d'un vieux chêne

Allongé sur la mousse où dégouttent les eaux

Quelquefois je m'arrête écoutant les oiseaux.

 

Oh ! Que se passe-t-il, on dirait que je rêve !

Que le ciel est brillant, le soleil radieux,

Écoute, sens, respire, contemple sous tes yeux

Un grand panorama qui jamais ne s'achève !

 

Une image dorée glisse au dessus des branches,

Et le soleil couchant auréole l'azur.

(M.T.) 

 

Poème inédit du 21 juillet 1965.

 

 

Les deux fiancés.

 

 

Qui es-tu, belle inconnue

Qui vas te déhanchant tout au long de la rue

Qui es-tu belle blonde aux longs cheveux ?

Qui es-tu, toi la superbe, toi la cavale sauvage ?

Toi la gazelle,

Toi l'impala, toi la jolie

Toi qui marches élégante, toi que tout le monde suit

Qui es-tu ?

 

 

- Je suis l'aventurière

qui inspire l'amour,

Je suis la jeune fille élégante et jolie.

Je suis maîtresse de la chair

Je suis la reine de ce monde

C'est pour moi que l'on meurt

Et je suis la beauté

Et la joie éternelle

Autour de moi s'amassent et disparaissent

Les fortunes du monde

Ma vie n'a pas de lendemains,

Je vis au jour le jour

Et je vois s'effondrer

Les gratte-ciel que l'on construit

Personne ne peut me suivre

Je suis farouche et romantique

Et je marche seule dans la rue.

 

Je méprise ceux qui m'aiment

Et ne peuvent me suivre

Et j'espère qu'un jour

Le noble et digne fiancé

M'enlèvera,

M'arrêtera dans ma course éperdue

Qui chaque jour descend

Vertigineusement

Rompra ce cauchemar terrible

Et m'imposera de sa mâle puissance

Un autre chemin

Un chemin merveilleux

Où il n'y aura plus

De bêtes fantastiques.

L'archange Saint Michel

A tué le dragon,

Ainsi mon fiancé.

Ce sera un chemin merveilleux

Que j'aime et qui sera aussi le tien.

 

 

- Et toi, si près de moi,

Toi qui baisses la tête et qui me regardes tendrement,

Toi la jolie, toi la tranquille,

Toi la brune aux cheveux souples et noirs,

Toi la brune aux cheveux parfumés,

Qui es-tu ? Dis-le moi, je t'en prie, qui es-tu ?

 

- Je suis l'amour et la sécurité.

Je ne crois pas aux aventures,

Mon aventure, c'est la vie,

C'est notre vie de tous les jours

Si je baisse la tête,

Je marche d'un pied sûr.

Tu peux, si tu le veux,

T'appuyer sur mon sein

Je te protégerai, si tel est ton désir

Je te caresserai et t'aimerai

Si tu le veux

Avec moi tu iras jusques aux bouts du monde

C'est moi que tu cherchais

C'est moi que tu désires

 

Regarde, si je veux, je puis aussi être très belle

La beauté est sans fard ni artifice

Elle n'est pas éphémère

C'est la beauté des dieux

La beauté éternelle.

C'est moi qui te ressemble

C'est moi qui te connais

Et on saura s'aimer.

Tu adores mes yeux

Qui te regardent noblement

Tu es fait pour m'aimer.

Mais si je suis ta sœur

Ta grande sœur qui te chérit

Et si je suis ta mère

Ta tendre mère qui te caresse

Si je suis ton amante

Celle qui t'aime et que tu aimes

Sache aussi que je puis être ta fille

La fille de ta chair

Celle-là même que tu veux caresser

Et prendre sur tes genoux.

Je veux être la fille

La jeune fille qui s'abandonne

Dans les bras de son père,

Oh ! mon amour, mon fiancé !

 

- Mais pourquoi parler ainsi

Tu sens bien, quand tu me regardes

Que nous sommes faits l'un pour l'autre

Et qu'il faut vite nous aimer.

 

(M. T.)

 

 

Poème inédit

 

La pluie éternelle.

 

 

La pluie tombait dehors

Le temps était humide

Pourquoi donc cette pluie

L'emplissait-elle de mélancolie ?

 

La pluie tombait dehors

Et on n'entendait pas d'autre bruit

Que le bruit de la pluie...

 

La pluie tombait dehors

Il faisait chaud dedans.

 

 

Dedans, l'âtre brûlait

Le bois laissait entendre le long gémissement

de sa sève qui s'exhalait.

Il mourait lentement du supplice du feu

Poussant un cri de temps en temps.

Chaque morceau de bois voyait s'enfuir sa sève

Chaque morceau de bois

Rugissait en mourant,

Mais le feu brûlait tout

Mais le feu monstrueux

Brûlant tout, ne tenait compte de rien

Emporté par sa passion et sa cupidité.

Il ne pensait qu'à brûler

Il ne pensait qu'à vivre

Et pour qu'il vive il fallait

Que meurent les bouts de bois.

 

Et la pièce était chaude à point

Et il faisait bon dans cette pièce

Tandis que gémissaient et le vent et la pluie

Et tandis que les gouttes battaient sur les carreaux...

 

Près du feu, il y avait

Une jeune et jolie fille

Qui regardait aussi, pensivement,

Mourir les bouts de bois

Sous les assauts du feu.

 

Ses grands yeux pensifs

Et sa longue chevelure noire

Laissaient voir sa mélancolie.

 

Elle pleurait sous les assauts de son amant

Qui ne s'arrêtait pas de la consoler

En la caressant.

Il la caressait sans jamais l'embrasser 

Il baisait tendrement le cœur de son amour

Au travers de ses cheveux.

 

Il sentait le cœur de son amour

En l'attirant contre le sien

Et il la caressait, l'embrassait tendrement

Indéfiniment

Sans jamais la brusquer...

 

Dehors la pluie tombait toujours

Et il ne pouvait s'empêcher de gémir lui aussi

Essayant, mais en vain, de consoler son amour

Qui pleurait toujours

Comme le saule pleureur, comme la pluie,

Elle pleurait comme la pluie

Et il la consolait

Et il pensait qu'il l'aimerait

Aussi longtemps que tomberait la pluie

Aussi longtemps

Que tomberait cette pluie éternelle...

 

(M.T.) 

 

 

Autre poème inédit 1965

 

Il faut savoir qu'on sème bien avant de récolter.

 

 

 

Désespoir.

 

 

Quand je me réveille seul dans mon lit

Et que j'entends le tic-tac de la désespérance

Je ne sais plus à qui penser

Pas même à toi, mon amour.

 

 

Je ne pense qu'à une chose

A la mort.

Tu te rends compte, mon amour,

Ce que c'est que la mort ?

La fin, la fin d'un rêve, la fin de tout ?

 

C'est toi qui dois mourir,

Ce n'est pas ton amie,

Ce n'est pas ton amour,

C'est toi, oui, je te dis,

T'en rends-tu compte ?

 

 

J'entends d'ici ce rire qui te prenait

Devant certaines choses.

Il ne faut pas rire de ça.

Il est vrai que tu es morte déjà

Et que ça te laisse froid

Mais d'autres encore vont mourir.

Ton rire me glace.

Ton amour n'est pas assez fort

Pour me distraire de la mort

Elle est désormais ma seule maîtresse

Elle est ma passion

Mon seul amour

Tu ne peux pas prendre sa place dans mon cœur

Elle devient trop exclusive.

 

 

D'ailleurs, avoue que tu ne m'aimes plus

Oh ! Mon amour

Si je suis seul dans mon lit

Et si je désespère

C'est bien parce que tu ne m'aimes plus

Tu es sans doute jalouse de mon amante

Il faut bien châtier les malheureux

Ils n'ont qu'à être heureux comme les autres.

Et la Mort vient aimer ceux que personne n'aime plus.

 

Ah ! Comme ils s'aiment, les amoureux

Comme il est touchant de les voir

Ensemble, entrelacés !

Il ne faut pas les séparer

L'amour est si rare...

 

Alors, tu me laisses, mon amour

Entre les bras de cette femme diabolique

Et de son enfant, le Désespoir.

 

Et pourtant, j'aurais tant aimé lui être infidèle !

J'aimerais tant te retrouver !

 

Mais je sais que les plus belles amours

Se trouvent dans la Mort

Qu'on ne peut séparer amour et mort

Et qu'au seuil du grand amour

On ne pense qu'à la mort.

Je t'aime et tu m'aimais

Et la vie nous souriait

Qui aurait pu nous séparer ?

 

Il a fallu que vienne cette femme jalouse

Cette femme diabolique, la Mort.

 

Et maintenant que tu n'es plus là

Elle me fait aussi des avances

Et elle me dit qu'il faut mourir !

 

(M.T.)

 

Poème inédit 1965

 

 

 

( P.S. Le texte n'est pas encore tout entré. Donc, à suivre, prochaine publication de mon "Journal"  M.T.)

 

Pour les vacances je vous recommande de lire mon roman ardéchois: "Le vent dans les cyprès", ou bien: "Zarathoustra", ou encore ma tragédie :"Les Templiers", tout ça sur ce blog. Ci-dessous mon poème (interprétation et musique): "Soleils couchants"

 

 Ci-dessous mon poème que j'interprète: "Soleils couchants" ( sauf erreur de ma part, je crois qu'on peut le trouver ailleurs sur ce blog).

 

 Et un lien pour écouter quelques-unes de mes reprises : 

www.google.fr/#q=cover+teston&*&spf=1 

                                                                                             

                                             

  

journal et pensées poète teston michel

journal et pensées poète teston michel

                           © Teston.  Entrée de la maison du poète      

 

Voici la suite de mon livre: "Journal et pensées d'un jeune poète des années 60" (Michel Teston,  ISBN 2-9509937-5-3, 2010). Il s'agit ici de la suite déjà publiée en partie, du tome II de mon livre. Je profite de ma retraite pour publier ce que j'ai écrit dans ma jeunesse et que je n'avais jamais eu le temps, ni l'envie, de  publier. Comme je l'ai déjà dit  quelque part ailleurs, on m'a jeté ou brûlé, à mon insu, l'équivalent de six ou huit tomes de mon "Journal", écrits patiemment pendant des dizaines d'années. Voici donc la suite du deuxième tome survivant de mon Journal. J'aurais bien un troisième tome encore survivant, mais je crains que la "Camarde" dont parle Brassens dans une de ses célèbres chansons que je reprendrais peut-être un jour, ne m'empêche de le faire vu le travail que ça demande et que seul je peux faire. Mais ça fait partie de la vie d'un écrivain que de perdre ou de jeter lui-même (ça aussi ça m'est arrivé) certaines de ses œuvres. Si le cœur vous en dit je vous souhaite donc une bonne lecture et de bonnes vacances. A très bientôt, pour la suite, ou peut-être à nouveau des chansons ou des poèmes...

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 Je regarde le roman comme le moyen d'expression le plus libre qu'il y ait et par suite comme celui qui éveille le plus l'homme. Nous nous enrichissons des autres ; plus nous connaissons d' êtres humains, plus nous sommes riches et plus ceux qui nous connaissent sont eux-mêmes riches.

Il y aura de la joie et de la gloire dans les cieux, puissent la joie et la gloire terrestre être le reflet du paradis !

 

Par le roman, on se révèle, on connaît à une échelle mondiale l'espace est vaincu, le temps est vaincu, c'est un sublime moyen d'action !

 

Que ceux qui sont les plus riches jettent donc les premières œuvres à la mer.

 

 

 

Le critique n'a que du style, il danse, il s'éloigne, il revient au thème principal, le prenant au point d'attache, il y revient chaque fois qu'il s'en est un peu trop éloigné, tout incapable qu'il est de créer . C'est un être qui n'arrive jamais à se vider complètement, c'est un dilettante à la recherche perpétuel de lui-même, un être quasiment homosexuel et impuissant, un être qui ne sait pas ce

qu'il veut, pour finir, le critique est un être méprisable.

 

 

 

On est saint avec soi-même vis à vis de Dieu, c'est pourquoi tel saint n'est pas un saint pour moi, ou plus exactement, moi, je ne peux pas être saint en faisant ce qu'il a fait, et je ne l'approuve même pas dans ce qu'il a dit. C'est à Dieu de faire les saints et non pas aux hommes. Alors, finalement, c'est en aimant l'autre qu'on est le plus saint.

 

 

 

 

Je suis une sorte d'inadapté, un timide, et je n'arrive pas à m'épanouir en société. Je n'ai eu que des échecs. Je ne suis pas heureux. Je n'aime personne et personne ne m'aime. J'aime bien lire, mais les choses les plus profondes et les plus ardues : la philosophie par exemple. Il y a déjà plus d'un an, j'ai écrit la valeur d'un livre que je n'ai encore montré à personne, sauf à un grand éditeur parisien, en l’occurrence le célèbre écrivain Jean Cayrol, qui m'a dit que mon livre «pensait trop» et qu'il était mal construit. Je m'en suis tenu à sa critique et j'ai tout laissé tomber.

Mais maintenant, je le regrette. Je regrette de m'être arrêté ainsi à mi-chemin comme si le sauteur s'arrêtait couché sur le fil, une sorte d'insatisfaction m'assaille et certains jours, j'ai envie d'écrire à nouveau.

 

Il est dur d'avoir vingt ans et de ne pas savoir que ce que c'est que l'amour.

 

Que faut-il penser de tout cela ? Suis-je un être normal, banal, un être supérieur ou un malade ? Je n'ose pas parler de ce livre à personne, c'est comme une honte, comme un pêché, un vice. Et j'ai l'impression que c'est là une chose qui n'intéresse pas les gens. Personne pour m'encourager ou pour me condamner définitivement ; simplement une gêne quand j'en parle, comme s'il s'agissait là d'un défi, d'un traquenard, de quelque chose de malsain, d'irrégulier, d'interdit.

 

Et la vie de tous les jours passe, stupide, fade, et je continue à vieillir dans l'incertitude et l'indécision, sans savoir ce que c'est que d'aimer et d'être aimé, avec seulement ce vague morbide du désespoir qui m'aime qui vient à moi chaque soir. La vie n'est-elle donc qu'une déception, et l'être seul est-il irrémédiablement condamné ? Que faut-il donc pour être aimé ?

 

 

 

 

 

Traité sur l'animal appelé bidasse

 

 

Caractères généraux 

 

Pour nous autres vénusiens, qui nous penchons avec intérêt sur toutes les planètes du monde, et notamment sur celles qui sont peuplées d'animaux, ce serait faire preuve d'une grande étroitesse d'esprit que de ne pas s'intéresser à l'homme, qui, comme chacun sait, est l'animal le plus évolué de la planète voisine qu'on a coutume d'appeler «terre» ; ou en tout cas celui  qui s'est imposé sur les autres animaux.

 

Mon but ici, n'est pas de faire un traité sur l'homme : nous savons que bien des savants se sont penchés sur cet animal et en ont tiré d'ailleurs des conclusions plus ou moins contradictoires. Quoi qu'on dise, et quoi qu'on ait dit, on est encore loin de connaître parfaitement cet animal et d'expliquer tous ses comportements.

 

Mon but est de vous montrer une catégorie plus particulière d'hommes, que j'appellerais, si vous le voulez bien, bidasse.

 

Pour le biologiste vénusien qui étudie l'homme à la lunette, un fait semble frappant : le bidasse est très reconnaissable parce qu' il n'y a rien qui ressemble plus à un bidasse qu'un autre bidasse précisément.

 

Je veux dire par là qu'ils ont tous le même pelage qui est d'une couleur qui rend sur les jaune verdâtre. Il y a aussi, il est vrai, un autre bidasse qui lui est bleu. Mais nous reviendrons là-dessus.

 

Autre chose que je dois également mentionner : pour plus de facilités, je me suis attaché à étudier les bidasses à un des endroits où il est le plus abondant. N'oublions pas en effet que le bidasse a été découvert par le professeur Neptune, il y a une cinquantaine d'années, lors d'une de ces fréquentes boucheries qui les a mis aux prises les uns aux autres. Jusque là, nous connaissions déjà l'homme, mais plus vaguement, et il a fallu la

perspicacité du professeur Neptune pour savoir que le bidasse existait. Mais je vais ici vous étonner en affirmant, que d'après mes recherches, la preuve est pratiquement faite que le bidasse a toujours existé ...

 

Je disais donc que j'ai étudié le bidasse dans ce pays plus ou moins hexagonal dans se trouve dans la partie occidentale de ce qu'il est convenu d'appeler Europe d'après les habitants. C'est là, en effet, qu'il est le plus fréquent. On le trouve habituellement dans la proportion de dix pour cent de la population.

 

 

 

 

Histoire du bidasse

 

 

Je disais donc que sur terre, le bidasse a toujours existé. Je n'irai pas jusqu'à dire que dans l'antiquité, tous les hommes mâles étaient bidasses mais c'est tout juste. Car il est un fait certain, c'est que l'homme devient presque irrémédiablement bidasse dès lors qu'il se met à se trucider. Or, c'est un fait, au cours de l'histoire l'homme s'est toujours battu avec ses semblables, avec des intervalles de paix qui eux sont devenus inexplicables jusqu'ici.

 

Mais, je ne crois pas être dans l'erreur, en affirmant que ces répits sont nécessaires et indispensables pour lui s'il veut continuer à  se battre. En effet, où prendrait-il son énergie nécessaire au combat s'il ne reprenait pas des forces de temps à autre? Donc, à mon avis, la véritable nature de l'homme est de se battre systématiquement avec ses semblables, car toutes ses actions convergent vers ce but, même celles qui, à priori, semblent contraires à ce principe, je veux parler de ces répits qu'il s'accorde à lui-même, de concert avec son adversaire. Cette façon de se détruire, j'allais dire cette anthropophagie, est le propre de l'espèce. Nul n'ignore en effet qu'il est le seul animal connu à se détruire systématiquement.

 

Est-ce à dire qu'il en sera toujours ainsi ? J'espère bien que non. En réalité, l'homme est un animal sauvage, bien que très évolué. Il n'a encore reçu aucun dressage, aucune civilisation digne de ce nom. Mais je garde bon espoir qu'un jour, nous les vénusiens, nous le dresserons, et nous l'adopterons. Je sais bien que l'homme est, à priori, un animal sans intérêt, nous en avons d'autres beaucoup plus utiles que lui, mais, ne serait-ce que par poésie, par exotisme, ou tout simplement par souci de conserver et de protéger cette espèce dans nos musées qui est en danger incessant pour elle-même, puisque nous l'avons dit, sa nature est de s'exterminer, je suis sûr, dis-je, qu'un jour nous nous pencherons avec plus d'intérêt sur cette espèce condamnée à cours terme et en voie de disparition.

 

Mais je n'ai pas encore expliqué ce qu'est le bidasse. J'ai seulement dit que tout homme semble prédisposé à devenir bidasse et qu'il le devient donc un jour fatalement.

 

Le fait de devenir bidasse serait donc applicable à l'envie perpétuelle de se battre. Cet homme qui se promène donc paisiblement dans la forêt, par exemple, a soudain le désir de se battre. Le voilà alors qui s'agite, qui voyage, qui va rejoindre ses semblables ; et c'est alors qu'on assiste à cette transformation : son pelage se standardise d'un jour à l'autre, il devient exactement semblable à un autre bidasse, et il porte subitement des armes destructrices, lesquelles lui facilitent beaucoup la tâche au sein de la boucherie stupide qu'il entame alors avec ses partenaires, si je puis dire. Sans ces armes qu'il porte, il aurait beaucoup de peine à se tuer. Mais sa passion est de trouver une arme encore plus efficace que la précédente afin de se livrer tout entier à son instinct et afin de tuer le plus grand nombre possible de ses semblables dans ce qu'il appelle lui-même une guerre.

 

Il y a donc un véritable phénomène ; je dirai mêle un paradoxe. Sa nature semble être de se trucider, mais tel qu'il est né, il est incapable d'arriver à ce résultat. Sa nature est donc contraire à LA nature, ou plus exactement est antinaturelle. Et, en temps que vénusien, cet animal m'effraie et me dépasse : il emploie toute son intelligence, qui est certaine, à la bêtise. On voit donc là tout le côté étrange, intéressant et amusant de cet animal pour les scientifiques que nous sommes.

 

 

 

De quelques outils essentiels à la vie du bidasse

 

 

 

Le Bidasse en action

 

 

 

J'ai pu constater qu'au cours de ces incroyables génocides auxquels se livre avec passion le bidasse, le plus fréquent était un ustensile crachant le feu et ayant la particularité, l'avantage et le privilège de tuer rapidement l'adversaire. La mort du bidasse est alors extrêmement rapide et sa souffrance en est abrégée, sauf dans les cas où il ne s'agit que de graves blessures. Soulignons au passage ce nouveau côté étrange et contradictoire : il aime bien la mort mais n'aime pas la souffrance... J'appellerais, si vous le voulais bien, cet ustensile du néologisme de «fusil».

 

 

 

Description du fusil

 

 

 

Le fusil présente un côté immaculé que le bidasse appuie contre son épaule, et d'un côté troué crachant le feu dans une direction voulue par lui et dont la trajectoire est rendue mortelle. C'est ainsi qu'un bidasse peut tuer un autre bidasse ennemi. Mais le côté le plus comique et le plus amusant, réside dans le fait que son adversaire dispose de la même arme que lui. C'est là tout l'intérêt de ce jeu stupide. Il est évident que cette chasse serait dépourvue d'intérêt et de son côté piquant, si le chassé était sans défense, mais fort heureusement, de cette manière, tout le monde est à la fois chasseur et chassé. La joie devient alors universelle, dépourvue de tout égoïsme et communicative. C'est certainement le goût du risque qui est la partie essentielle, j'allais dire le sel, de ce jeu.

 

D'un autre côté, on ne peut réprimer, nous autres vénusiens, un sentiment de pitié devant ce jeu stupide pratiqué avec des moyens ancestraux, comme le fusil, et accompagné de la plus grande des sauvageries.

 

 

Mais ce plaisir si violent qu'est la guerre, nous appelons donc guerre l'action infâme de s'entretuer , c'est d'analyser, étudier,

aviser, aiguiser par une multitude d'actions qui n'ont pour but que de préparer ce plaisir absurde. Il faut voir avec quelle délectation et quelle joie et aussi quel empressement le bidasse se prépare à la guerre.

 

La guerre, comme on le voit, est tout un art, toute une organisation, et on n'improvise pas une guerre. Il faut s'y préparer longtemps à l'avance, et ne fait pas la guerre qui veut. C'est pourquoi, d'après mes travaux, j'en suis arrivé à la conclusion suivante :

 

Si l'homme devient bidasse pour un temps plus ou moins long, c'est uniquement pour se préparer à la guerre.

 

Cette hypothèse a en outre l'avantage d'expliquer l'existence massive de bidasses en temps de paix.

 

On sait que cet être animal, le chat, par je ne sais quel sadisme éprouve un malin plaisir à jouer avec la souris avant de la manger ; il en est de même pour le bidasse. Le plaisir de la guerre ne lui suffit pas. Il faut qu'il s'amuse avec son fusil en temps de paix : il faut qu'il puisse, comme le chat avec la souris, le tripoter et le manier le plus longtemps possible. Aussi, passera-t-il de longues heures à faire cracher le feu avec son fusil, en guise d'exercices, sur des images représentant d'autres hommes. On voit donc que cet animal n'est pas dépourvu d'imaginations,comme certains d'entre nous ont pu l'affirmer, et, comme nous, vénusiens, il y trouve une partie de son plaisir.

 

Mais le plus curieux, c'est que le fusil qui n'est en somme qu'une arme et rien d'autre que cela, lui sert également de jouet pur, j'allais dire de hochet, mais c'est bien là qu'on voit tout l'atavisme de son intellect. Je ne puis, pour ma part, expliquer ceci que par de l'atavisme, en effet, faute de quoi ces faits que je vais vous dire maintenant demeureraient inexplicables et quasiment incompréhensibles…

Ainsi donc, ce fusil qui pèse presque autant que sa personne et qu'il éprouve une peine évidente à manier, il passe des heures à le soulever du sol pour le hisser sur son épaule, et ce, une fois fait, il le repose par terre sous les ordres d'un chef pour recommencer ainsi le manège éternellement, jusqu'à épuisement, semble-t-il. L'inspiration et l'imagination finissant tout de même par arriver au cours de ces interminables exercices, il en vient à manier ce fusil, dans toutes les positions, et, sur ce point, il faut reconnaître qu'il nous dépasse, nous vénusiens, en imagination.

 

En observant, j'ai pu noter qu'il manquait un ou plusieurs temps d'arrêt pour monter le fusil sur son épaule ; parfois même, il s'arrête en cours de route et son geste esquissé reste inachevé. D'autres fois, je l'ai vu portant son fusil à bout de bras et tourner en rond en trottinant dans cette position inconfortable ; d'autres fois encore, je l'ai vu poser son fusil à terre et faire longuement des tractions musculaires : de cette façon, dompte-t-il sûrement beaucoup plus vite son énergie et sa vitalité débordantes, dont il ne sait que faire, sans aucun doute, à cause de sa discipline et de sa débilité mentale. C'est bien l'animal qui, sans contexte, a le plus de perte d'énergie.

 

Bref, cette façon de jouer avec le fusil est à elle seule un monde infini. Je me perdrais en conjectures si je poussais plus loin cette analyse, et notre imagination, cela serait plutôt de concevoir que la nature de fournir.

 

Je noterais simplement que ces exercices-là se font en général à l'échelon du groupe, et d'un commun accord, dans la plus gracieuse des harmonies.

 

Mais nous verrons plus tard toute son organisation intestine et le rôle prépondérant que joue chez lui l'esprit de groupe ainsi que la discipline.

 

 

Le balai

 

L'instrument le plus nécessaire, le plus indispensable, le plus vital avec le fusil et peut être même avant le fusil, est sans aucun doute le balai. Mais celui-ci serait plus innocent, plus gentil, plus sympathique que celui-là. Tandis que le fusil représenterait plutôt la rage, la fureur de vivre, la folie furieuse de tuer, le balai, lui, représenterait plutôt la résignation, la douceur de vivre, la folie douce .

 

C'est en temps de paix que le culte du balai atteint son paroxysme chez le bidasse ; son amour pour lui dépasse toute mesure, il devient même de l’idolâtrie.

 

Description

 

Le balai, tout comme le fusil, est constitué d'un bâton, ou plus précisément d'un manche. Ce manche se termine par une excroissance constituée principalement de biens de paille ou de poils. Mais mes recherches très poussées et très approfondies dans ce domaine, me poussent à affirmer que cette deuxième partie du balai est facultative, notamment donc en ce qui concerne les poils du balai qui ont toujours tendance à s'atrophier. La plupart des bidasses, en effet, balaie pratiquement avec le seul manche. «Balayer», ou "action d'employer le balai", consiste dans un va et viens plus ou moins rotatif du manche sur le sol dans le but de recueillir quelque chose, le plus souvent des détritus quelconques. Le balai se tient des deux mains, et non pas d'une seule, comme le croient certains bidasses, ceci dans le but d'absorber et de divertir davantage le bidasse qui s'ennuie. Lorsque le bidasse ne mange pas, ne dort pas, ou ne joue pas avec le fusil, on peut en déduire, presque fatalement, qu'il est en train de balayer. Pour cela, il faut bien dire que tous les prétextes sont bons, et lorsqu'il n'y en a pas, il s'efforce d'en trouver. C'est ainsi que j'ai pu observer des bidasses balayer de leur manche, une à une, jour après jour, les feuilles des nombreux arbres d'une vaste cour, et ce, pendant toute la saison automnale.

 

Je vois que nous sommes dérangés brutalement aussi je reprendrai plus tard cet exposé.

 

Fait à Tours, en février 1964.

 

 

 

 

Réflexions d'un jeune

 

 

La troisième guerre mondiale

 

 

 

«Je crains que nous n'assistions aujourd'hui à la première phase d'une troisième guerre mondiale » , c'est ce que déclarait Monsieur Thant ces derniers jours. Il semble en effet que ce soit maintenant une fois une chose inévitable. L'opinion internationale s'est peu à peu accoutumée à trouver normal tous ces bombardements dont on lui parle, sans pour cela réaliser qu'on a déjà déversé sur le Vietnam plus de bombes que pendant toute la deuxième guerre mondiale. Mais qu'importe ! Cette guerre est maintenant officielle ; elle a obtenu son visa. Il est maintenant aussi familier et routinier pour un bourgeois d'entendre parler chaque jour de la guerre du Vietnam que de se coucher chaque soir dans son lit en dormant sur ses deux oreilles.

 

En voyant ces manifestations pacifistes rassemblant des centaines de milliers de personnes, on aurait pu croire, qu'il y a

quelques temps, que l'opinion américaine était contre cette guerre ; on en doute à présent devant la manifestation de soutien massif à l'effort de guerre américain qui a lieu lieu à New- York et qui a rassemblé soixante dix mille braves gens, qui, de toute évidence, ignorent ce que c'est que de combattre dans une rizière. Voilà ce que c'est que l'opinion : on vous la retourne en quelques jours en flattant un tantinet cet esprit militariste qui sommeille en chacun de nous.

 

Ainsi, bien que le Français ne se sente guère concerné par le Vietnam, ce qui est regrettable, il lui arrive tout de même de crier au scandale ou de porter un badge : «Paix au Vietnam», mais il oublie que pendant la guerre d'Algérie, il aurait été dangereux de montrer ainsi sa réprobation. Il en va de même, semble-t-il, du citoyen américain: il s'habitue doucement à la guerre; il est conditionné sans même qu'il s'en rende compte ; il croit déjà que la guerre est une chose beaucoup plus complexe que ce qu'on croit, et que si la guerre a lieu, c'est pour bien d'autres raisons que de simples intérêts et il faut bien défendre le monde libre, etc...

 

On se trouve un nombre incroyable de fausses raisons pour se donner bonne conscience jusqu'à se tromper soi-même , ce pendant que meurent soldats et civils. L'argent dépensé au Vietnam, comme dans toute guerre, n'est pas perdu pour tout le monde, et ceux qui sont partisans de la guerre, ce sont toujours ceux qui sont à l'abri : dans le fond, c'est très simple ! Le soldat envoyé de force s'aperçoit en premier de la bêtise de la guerre, puis ce sont ses parents, ses amis qui s'en aperçoivent, et, lorsque tout le monde a eu quelque parent ou quelque ami mort pour la patrie, alors, l'opinion finit par se retourner et force la main à ses dirigeants.

 

Mais d'ici-là, combien de gens mourront, non pas pour la Patrie, mais pour rien : quand on meurt, c'est toujours pour rien, sans parler du risque d'une troisième guerre mondiale ?

 

 

Réflexions d'un jeune

 

 Les jeunes et la politique 

 

 

Quarante pour cent de la population française aura moins de vingt-cinq ans en mille neuf cent soixante-dix et la propagande officielle ne cesse d'insister sur l'importance de notre jeunesse. Or, où va la jeunesse ? Qui est-elle exactement ? Voilà la grande question que se posent nombre d'observateurs politiques et de sociologues. En réalité, personne ne le sait au juste, et la jeunesse elle-même se cherche.

 

S'il est une jeunesse qui doit s'occuper de politique et qui de tous temps s'en est occupé, c'est bien la jeunesse estudiantine. Or, que fait-elle en ce moment ? Rien. On la voit s'occuper timidement du Vietnam, on la voit encourager timidement les jeunes républicains espagnols, mais en fait, rien de sérieux dans tout cela. Les militants sont rares et la grande majorité des jeunes ne s'occupe guère de politique. La jeunesse française, littéralement détournée de ses objectifs par les technocrates du pouvoir, sombre dans la suffisance la plus bourgeoise. Elle écoute les belles chansons de France Gall ou de Franck Alamo, allant jusqu'à ignorer qu'on fait des difficultés à Jean Ferrat pour passer à la télévision sa chanson : «Potemkine».

 

Et pourtant, on dit que la jeunesse actuelle est une, qu'il n'y a plus comme par le passé de si grandes différences entre les diverses classes.

 

Qu'ils se disent de gauche ou qu'ils se disent apolitiques, la plupart des jeunes n'ont rien contre les mini-jupes ou les cheveux longs. Qu'ils soient fils de bourgeois ou fils de paysan, ils portent indifféremment blue-jeans et costume du soir, ils aiment le rythme, et vont voir, même s'ils n'approuvent pas toujours, le cinéma et les pièces d'avant-garde. Ils sont tous partisans de la pilule.

 

Au fond, les différences ne sont peut-être pas si grandes que ce qu'on croit ; les engagements politiques ne sont pas des plus convaincus et obéissent davantage à des préjugés d'hier qui ne

 

sont plus d'actualité. Manquant de maturité, les jeunes courent encore dans la foulée de leurs parents, qui avaient souvent la phobie du mot communiste qui, dans leur esprit, était synonyme de tyrannie, oubliant que «le pays de la liberté» lâche ses bombes sur le Vietnam, par milliers de tonnes.

 

A la vérité, la génération d'après-guerre qui atteint maintenant sa maturité attend l'événement politique qui consacrera son union. Mais, quel que soit demain l'appellation de ce nouveau courant politique, on peut être sûr, d'ores et déjà, que ce courant, étant donné la poussée irrésistible des forces sociologiques, ne pourra pas ne pas aller dans le sens de l'histoire, d'une meilleure justice, je veux dire dans le sens du socialisme.

 

 

Réflexions d'un jeune après mai 68

 

 

 

Le Gaullisme a reçu ces derniers temps deux énormes coups de boutoirs ; le premier en mai-juin avec les grèves, le second en novembre-décembre avec le franc. Que se passe-t-il donc ? On nous parlait, il y a quelques temps, d'après-gaullisme, attendu que ce régime pourrait bien durer des dizaines voire des centaines d'années. Mais nous nous posons déjà la question : n'assiste-t-on pas tout simplement à la désintégration pure et simple du gaullisme? Pour durer un peu plus, voilà que ce régime veut faire des pirouettes, des volte-faces, croit-il donc s'en sortir ainsi?

 

Au milieu de ses contradictions, ne s'aperçoit-il pas qu'il porte déjà en lui les gènes de sa propre destruction et qu'il est obligé de semer les graines qui l'étoufferont. Monsieur Edgar Faure veut libéraliser l'université : bravo, vous avez ainsi montré que vous étiez intelligent, mais vous savez sans doute que cette libéralisation se retournera contre vous, parce qu'il ne peut pas en être autrement. Monsieur Couve de Murville nous dit que le gouvernement a encore une fois sauvé la France en sauvant le franc. Bravo monsieur Couve de Murville, mais vous n'avez pas compris que les Français , dans leur ingratitude, ne vous en seront nullement reconnaissants. Parce que maintenant, c'est de l'ordre psychologique : vous pouvez et vous pourrez faire ce que vous voudrez, on en a marre, on veut du changement. Ne comprenez-vous pas que lorsque vous dites qu'il va encore falloir se serrer la ceinture pour sauver le franc, vous achevez littéralement toutes ces petites gens qui se serrent déjà la ceinture depuis plus de dix ans ? Ce n'est pas à eux qu'il faut venir dire ça. C'est psychologique, vous dis-je. Le sentiment de frustration qui jusqu'ici, ne touchait qu'une couche infime de la population fait maintenant tâche d'huile. Maintenant, une majorité de Français se sentent frustrés et on sait que la frustration engendre l'agressivité.

 

Il y a des faits sociologiques contre lesquels , en fin de compte, personne ne peut rien, pas même un dictateur. Le mouvement de mai a été la démonstration d'un fait sociologique. Durkeim, comme je viens de l'apprendre à l'université tant décriée, nie pratiquement l'action de l'individu vis à vis de ce qu'il appelle les "faits sociaux" qui restent inexplicables et inexpliqués en tant que tels. Freud, de son côté, a montré à quel point l'homme était déterminé et par suite à quel point il était vaniteux sans raison. Et bien ! De cette vanité, parlons-en à propos du gaullisme.

 

Le gaullisme, en effet, repose sur le prestige d'un chef. Les Français sont devenus idolâtres. Tout ce qui est bien est dû à un seul homme. On a fait d'un homme un Dieu et on lui a attribué des mérites et des responsabilités qu'il n'a jamais eues, tout déterminé qu'il était lui-même. Du reste, il ne faut pas accabler les Français, car c'est là un phénomène qui se retrouve tout au long de l'histoire. L'histoire d'ailleurs n'est-elle pas à base de vanités? Pour la commodité des écoliers, il a toujours été plus simple de lire que Louis XIV avait fait ceci ou cela. Il en reste une image prodigieusement grandie d'un homme qui était finalement comme vous ou moi. C'est un fait : l'homme se crée des chefs, il s'en fait des demi-Dieux. Un chrétien dirait même qu'il s'agit là de paganisme, car c'est par orgueil qu'on se fait des demi-dieux, c'est par orgueil qu'on essaie de leur donner l'omnipotence, qu'on se persuade de cette omnipotence, alors que la réalité est bien différente. Les chefs, en aucun cas, ne commandent aux foules, ce serait plutôt le contraire. Une société se donne un chef, et ce chef, comme par hasard, est celui qui est le plus représentatif des désirs et de l'aspiration des foules. Ainsi, si De Gaulle s'est imposé en 58, c'est parce que, au plus profond de chaque Français, il y avait un sentiment que De Gaulle représentait bien. C'était un sentiment de fierté nationale, un désir d'être enfin commandé, dirigé, après la faillite des gouvernements de la IVe République. On pourrait peut-être essayer d'approfondir la nature de ce sentiment général, mais ce serait une autre histoire.

 

Le problème, c'est que maintenant ce sentiment cède la place à un autre. Pendant un certain temps, nous avons bien voulu être dirigés d'une manière démocratique et centralisée, maintenant, nous ne le voulons plus car nous nous sentons frustrés. Nous voulons quelque chose de plus humain, de plus libéral, de moins vaniteux. Vraiment, nous pensons que ce sentiment de frustration que nous éprouvons lorsque nous voyons des gens plus riches que nous nous insulter par l'étalage de leurs richesses, comme lorsqu'on est au volant d'une 4 CV et qu'on voit une DS vous doubler en klaxonnant, vraiment ce sentiment est stupide. Nous disons finie la fierté, vive la sympathie. Défrustrons-nous les uns les autres si on peut dire, fraternisons.

 

Oui, il vient de naître en France une force sociologique qui renversera le gaullisme, parce que elle l'a pris en grippe, parce qu'il est devenu un symbole de frustration. C'est maintenant une question de mois, on peut prendre rendez-vous, je tiens le pari. Ceci, non pas parce que je suis un trublion ou un anti-gaulliste, mais parce que cela me semble inévitable et quasiment scientifique. Il est inutile de m'accuser car ce n'est pas en cassant le thermomètre qu'on supprime la fièvre.

 

Moi-même, je l'avoue, j'ai été déterminé en rédigeant cet article. Les idées qui me viennent aujourd'hui ne me seraient pas venues à l'esprit il y a quelques années. Je ne prétends pas agir sur les autres, je ne suis qu'un instrument, je ne suis que l'expression d'un sentiment diffus à un moment donné.

 

 

Février 1968

 

 

 

La satyre est un genre qui a beaucoup vieilli, cependant, je m'en vais vous dire ce que je pense des Enseignements actuels.

 

Oui, il faut que je vous dise, car cela me fait trop mal au ventre, ce que je pense de la Réforme. Que dis-je la Réforme ? Disons plutôt les réformes nombreuses successives et ininterrompues qu'une génération de cobayes dont je fais partie, subit depuis longtemps les conséquences.

 

 

 

Nous vivons une époque où, sous prétexte de progrès, on se croit obligé de pondre lois sur lois, décrets sur décrets, réformes sur réformes; mais elles nous ennuient franchement, messieurs, toutes ces réformes !

 

Croyez-vous qu'on ne puisse pas vivre sans elles ? Croyez-vous que nous étions si malheureux avant ? Les temps anciens étaient bien plus heureux où chacun vivait sans se poser de problèmes. Je ne parlerai pas de ces lois si agréables qui concernent le permis de conduire, la réglementation des plages, des montagnes, des campagnes, enfin bref ! La réglementation de tout ce qu'il est possible et imaginable, et de tout ce qui n'avait pas besoin d'être réglementé, vu que le bon sens est la meilleure des lois et qu'on ne pourra jamais empêcher à un crétin d'être crétin.

A quand la loi contre le suicide ?

 

Non ! Je m'en tiendrai simplement aux réformes de l'Enseignement de ces derniers temps, et encore, je me garderai bien d'approfondir la chose : la vue d'ensemble me suffit amplement et l'arbre ne saurait être droit si déjà le tronc est de travers.

 

 Bref ! Messieurs, moi qui vous parle, depuis près de dix ans je passe le baccalauréat, et je n'ai jamais passé deux fois le même, avec les mêmes séries, les mêmes programmes, les mêmes épreuves et les mêmes coefficients.

 

Chaque année, on change quelque chose. Autrefois, il y avait deux bacs, il n'y en a plus qu'un à présent. Autrefois, il y avait deux sessions, une en juin et une en septembre ; en 1960, il y en avait même trois, et en 1961, ce fut bien ma chance, il n'en restait plus qu'une.

 

Deux ans après, le bac fut appelé examen probatoire, puis on supprima la première partie et on rétablit la deuxième session de septembre. Enfin, vint le ministre qui réforma complètement ce qu'on ne cessait de réformer depuis longtemps.

 

Bref ! Je ne sais pas si vous vous en êtes rendus compte, mais tout cela est catastrophique, d'autant plus qu'on parle encore de réformer le bac, et pour cause, car personne n'y trouve son compte.

 

Je vous le dis, messieurs, on n'a fait que ça depuis dix ans et nous payons les pots cassés.

 

Quant à moi, je n'ai jamais pu décrocher le bac ; cela vous étonne peut être ? Et je suis finalement entré en faculté sans lui ; je suis entré dans l'enseignement supérieur au moment où on réformait complètement le dit enseignement, et j'essuie donc l'énième réforme. D'ailleurs, je fus, et je continue à être, tellement écœuré, que je travaille pour gagner ma vie et que j'ai accompli mon service militaire de dix-huit mois, car il y a bien longtemps que je me suis aperçu que la réussite dans les études ne représentait pas grand-chose. Elle était en général la preuve qu'on avait eu une éducation heureuse et feutrée, étant donné que cette réussite passe par dessus une quantité énorme d'injustice.

 

 

 

   L'art du vingt et unième siècle

 

 

L'art peut-il se permettre de se détacher de la nature tel que nous la concevions jusqu'ici ? Voilà la question que nous pose en définitive l'art dit cinétique.

 

L'art cinétique consiste à lier étroitement esthétique et technique. Il chante en quelque sorte la puissance de l'homme à travers la science et pour cela, il demande la participation du spectateur qu'il aime étonner et choquer. Ainsi, il nous suffit par exemple d'appuyer sur un bouton pour aussitôt faire vibrer et vrombir de longues bandes de latex. Au Musée d'Art moderne à Paris, où se tient pour la première fois une exposition d'art cinétique, on utilise toutes sortes de procédés techniques allant du champ magnétique jusqu'aux variations probatiques, dans le seul but de communiquer une émotion bizarre qui peut être éventuellement artistique.

 

Alors, l'âme, complètement égarée dans ce monde fantastique et hallucinant se gave-t-elle d'étrange par une sorte de  «dérèglement des sens », comme aurait dit Rimbaud, ou bien plonge-t-elle au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, comme aurait dit Baudelaire ? .

 

Aujourd'hui, l'homme a définitivement affirmé sa suprématie sur la planète. Il déforme déjà tout le paysage: on a pu parler, à juste

 

titre, d'une civilisation de béton. Véritable agent d'érosion, il dévie les cours d'eau, déboise les forêts et fait peu à peu disparaître les diverses espèces animales. Bientôt, il s'implantera peut-être sur d'autres planètes.

 

Bref ! La nature change de visage, et sans doute, l'homme du vingt et unième siècle risquera-t-il fort d'être complètement noyé par sa civilisation de machines et de fusées. Ne le sommes-nous pas déjà d'ailleurs ? Que restera-t-il alors de l'antique paradis terrestre ? Ne vaudrait-il pas mieux revenir à tout prix à la nature en créant par exemple d'énormes réserves animales afin de sauvegarder notre équilibre biologique.

 

L'art cinétique se moque de tout cela, il veut vivre à fond cette véritable aventure humaine que constitue l'invasion de la technique dans notre univers de tous les jours : il regarde résolument vers le futur et il pense certainement qu'il n'en est encore qu'à ses premiers balbutiements et que la Science lui réserve encore bien des surprises et bien des possibilités.

 

Certes, l'art évolue sans cesse. Depuis la renaissance il ne fait que s'éloigner de plus en plus de la nature. Giacometti et Picasso notamment ont substitué la réalité pensée à la réalité vue, cependant, même chez eux, subsiste encore un lointain rapport avec la nature : ils n'ont pas rompu avec elle, ils n'ont pas franchi le pas décisif.

 

L'art cinétique nous propose de franchir ce pas, et il nous

 

propose de rompre définitivement avec la nature quasiment divine pour embrasser une nouvelle nature : la nature purement humaine.

 

Ainsi, un art nouveau semble vouloir naître d'une nature nouvelle : la technique, mais l'art ancien qui consistait à suivre ou même à retourner à la nature, c'est-à-dire à notre essence première qui elle n'est pas technique mais animale, doit préserver sa vocation et même la fortifier, ne serait-ce que pour une basse question de santé mentale et physique.

 

 

 

Fin 1962

 

 

 

 

Pour les vacances je vous recommande de lire mon roman ardéchois: Le vent dans les cyprès": 

 http://teston.centerblog.net/rub-le-vent-dans-les-cypres-michel-teston--2.html

 Lien pour lire mon livre  "Zarathoustra 68" en entier:

 http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html

 Lien sur ma tragédie complète : "Les Templiers" :

 http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm 

 

 

 

 Pour rester dans la chanson je vous propose ma reprise de: "L'encre de tes yeux"

 http://teston.centerblog.net/209-encre-de-tes-yeux-cabrel-cover-teston

                                                                                                                                               

                                                                              

  

 

 

journal et pensées poète teston michel

journal et pensées poète teston michel

                              ©  photo montage de l'auteur

 

 

Profitons de ces vacances pour continuer la publication sur mon blog de:

"Journal et pensées d'un jeune poète des années 60" (Michel Teston) ISBN 2-9509937-5-3.

Ci-dessous on trouve la suite de la page précédente, dans l'ordre chronologique (qu'il faut inverser pour la lecture, bien évidemment, car les pages les plus récentes correspondent à la fin de ce qui a été publié.

Bonne lecture, donc, si vous le voulez bien.

 

 

 

 

 

A ce moment-là, le plus vieux était en train de s'enfiler son pastis, lequel fut comme le fascisme : il ne passa pas et fut unanimement rejeté par une toux à faire se réjouir un pharmacien. Sa pomme d'Adam jouait à l'ascenseur. J'ai cru comprendre qu'il disait : « Je ne parlerai qu'en présence de mon avocat ».

Sur ce, j'ai décidé de rentrer chez moi car j'avais fini ma journée...

 

 

 

 

 

 

 L'amour dans les départements.

 

 

La scène se passe à l'aube à sept heures. Elle, elle vendait du cantal et du calvados pour de modiques sommes. Lui, c'est un sadique, Il est vilain et fou à lier.

 

Il la mène avec lui et Ils errent bientôt dans les landes. Soudain, il se mit à chanter une ode.

 

- Finis cet air, veux-tu ? lui dit-elle, courroucée.

 

 Et c'est ici que l'affaire se corse, car il perdit subitement le nord et jura comme un palefrenier. Puis, la prenant par la manche, il lui dit, adoucissant sa voix :

 

- Enlève ta robe que je voie tes genoux !

 

- Hein ? s'écria-t-elle indignée, prends garde à toi, mon cher, inutile de jouer au héros, je ne suis pas celle que tu crois !

 

 

C'est alors, que la prenant par les aines, il lui caresse le haut rein puis le bas rein et creuse l'orne, et, bien que ça ne vienne pas tout de suite, il ne s'agissait pas de caler.

 

- Ah ! mon Dieu, que c'est doux ! s'écria-t-elle.

 

( C'était l'art des choix : M. T.) 

 

 

 

 

 

 

 

 Pensées diverses

 

 

Le manque d'argent chez l'homme et le manque de beauté chez la femme entraînent une véritable castration psychologique.

 

 

Il n'y a qu'à considérer les cocktails des réunions, etc... pour se rendre compte à quel point, à l'heure actuelle, il y a une rupture entre les jeunes et les moins jeunes. Les troubles sociaux actuels sont en grande partie des conflits de générations.

 

 

L'université est un merveilleux champ d'essai pour un jeune à l'heure actuelle car c'est un microcosme de la société.

 

 

Les cinéastes Bergman et Bunuel sont vraiment sans pitié pour la nature humaine. Du reste, on ne m'ôtera pas de l'idée que celle-ci est fondamentalement mauvaise. L'homme est essentiellement vaniteux. Il croyait peut être que son œuvre serait bonne : il se trompe, quoi qu'il fasse, elle est mauvaise, même si certains essaient de la rendre bonne.

 

 

 

 

J'aimerais écrire un livre du genre : « Freud ou la fin de la philosophie ».

 

Après Freud, il n'y a plus de philosophie-système : il ne reste plus que des philosophes. L'existentialisme lui-même semble moins être une philosophie qu'une attitude suggestive.

 

 

 

Le génie est, comme le dit Baudelaire, toujours seul. Comment pourrait-il en être autrement puisque la masse des hommes est imbécile.

 

 

 

Les gens qui sont premiers dans les concours, cela ne prouve pas grand-chose sinon qu'ils ne sont probablement pas les plus doués. En effet, les règles sont toujours faites pour la masse des hommes, en ce sens, elles réclament des hommes moyens typiques, non des gens supérieurs, qui eux, échappent toujours aux règles, quoi qu'on fasse.

 

 

 

C'est à force de « péripatétiser » , si je puis dire, dans les rues, à la manière d'Aristote, que j'ai compris mon époque. Rien de tel pour se rendre compte à quel point l'homme pauvre peut se sentir frustré.

 

  

Comment faire une révolution prolétarienne dans un pays où il y a quatre-vingt pour cent de bourgeois ? La révolution, si révolution il doit y avoir, ne sera pas une révolution antibourgeoise, mais plutôt un règlement de compte entre bourgeois. A présent, tous les partis, quels qu'ils soient, sont dirigés par des bourgeois ; le vrai prolétaire est quelqu'un de dépassé qui n'a même pas droit à la parole.

 

 

Autrefois, la noblesse ou la bourgeoisie absorbaient immédiatement les prolétaires de valeur ; à présent, elles ne peuvent plus, elles sont saturées d'où la révolution d'un prolétariat de valeur qui n'arrive pas à trouver une place digne de lui dans la société.

  

 

Ingmar Bergman est, avec Luis Bunuel, selon moi, le plus grand cinéaste de ce temps. Les autres, à part  Marcel Pagnol du côté français, viennent loin derrière. Certes, il y a de bons cinéastes qui ont fait de bons films, mais ils n'ont pas le génie persistant d' Ingmar Bergman ou de  Luis Bunuel. Il faut voir en effet comment ceux-ci manipulent l'image. Chez eux, l'image est quasiment traumatisante. D'autre part, ils sont les seuls à produire chez moi un effet spécial. La soutenance de leurs films est difficile, angoissante, mais, précisément, ils opèrent en moi une sorte de catharsis. J'ai remarqué que Bergman faisait des films extraordinairement érotiques dans la mesure où il déclenche ce qu'on pourrait appeler une catharsis libidinale, si je puis dire.

 

  

Je crois qu'il serait intéressant de tester l'intelligence des rares gens qui sortent des films de Bergman et de les comparer à ceux, nombreux, qui sortent des films du genre Hercule : on serait très certainement très étonné.

 

  

 

 

Jolies filles 

 

 

Ce soir je viens de voir une des plus jolies filles que j'ai jamais vue. Quelle élégance, quelle jeunesse ! De beaux yeux, de blonds cheveux, portant des pantalons avec un blazer au col relevé. Le col recouvrait les longs cheveux lisses de sa nuque, cependant que d'autres de ses cheveux pendaient sur les côtés. Ce que j'admirais, c'était cette extrême jeunesse, cette finesse suprême, cette fragilité de fleurs.

 

 

Que ne puis-je la revoir un jour ? Il est triste de penser que la vie nous sépare de ceux que nous aimons et que le temps passe tandis que notre amour se consume loin de l'être aimé.

 

 

Que ne puis-je te revoir et t'aimer, ô toi , le symbole de la vie que j'aime, ô toi seule qui par ta beauté pourrais raviver mon cœur trop tôt désabusé ? C'est ton extrême jeunesse que j'aime, c'est ton extrême délicatesse.

 

 

O rêve d'un homme puissant et viril qui aime perpétuellement pour la première fois.

 

Je veux t'aimer en homme, ô fragile beauté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hermétisme et music-hall

 

   

Si on considère l'histoire de la littérature, on s'aperçoit qu'il n'est pas d’œuvres littéraires qui ne soient rattachées à un courant. Les poètes qui, plus que tout autre, sont les témoins de leur temps, ne se sont pas toujours préoccupés d'appartenir à une école et ont surtout voulu exprimer ce qu'ils ressentaient. Cependant, avec le recul du temps, tout s'éclaircit, ou plus exactement, tout semble s'éclaircir, et même les écrivains les plus indépendants et les plus individualistes sont rattachés, qu'ils le veuillent ou non, à une quelconque école, de sorte que, comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, ils deviennent ou sont devenus et sans le savoir une fois pour toutes, classiques, romantiques, parnassiens, symbolistes ou encore surréalistes.

Un courant chasse l'autre et il n'y a pas de raison pour qu'une autre école, encore imprécise sans doute, ne prenne pas la relève du surréalisme en réagissant contre ce dernier.

 

 

 

 

 

Le surréalisme est-il mort avec André Breton ? Il n'est pas question ici de juger et encore moins de condamner ce mouvement, comme il n'est pas question de juger une époque à laquelle nous n'appartenons plus, et même à laquelle, nous autres jeunes, n'avons jamais appartenu. Si l'art et la poésie ont suivi une telle évolution, c'est sans aucun doute, en réaction à des influences, à des déterminismes que nous méconnaissons, car l'art est souvent un refuge et aime à prendre le contre-pied d'une civilisation. Il n'est pas question non plus de nier les beautés et les bienfaits du surréalisme d'où nombre de créations ont découlé et sur lequel repose une grande partie de l'art du vingtième siècle. Nous pensons même que le principe d'André Breton qui voulait que la poésie en général de l'écriture automatique en particulier, soit un moyen de recherche de l'âme, tout comme l'association libre est à l'origine des investigations psychanalytiques, nous pensons donc que ce principe est toujours valable.

 

  

 

 

 

Nous voulons simplement dire que le temps de l'hermétisme semble en complète décadence alors même qu'il nous envahit, prenant de monstrueuses proportions. Cet art là est devenu un art trop facile. On n'a pas besoin d'être génial pour déconcerter un lecteur ou un spectateur : c'est trop facile, même si les spectateurs qui ont payé cher leurs places et qui veulent en avoir pour leur argent, ne se font pas prier pour applaudir dès qu'ils ont l'impression de se sentir dépassés, cédant ainsi au conformisme ou au snobisme.

  

 

 

 

En fait, nous attendons de l'art autre chose que de la facilité : nous attendons de l'art une élévation. Si nous pensons qu'il est et qu'il doit être accessible à tout le monde, nous condamnons cependant l'art n'atteignant pas une certaine perfection, un certain classicisme, et nous continuons à croire que le chef-d’œuvre est quelque chose de très rare, nous aimerions éclaircir et assainir l'art actuel, et même s'il est vrai que nombre d'artistes sont des psychopathes, jamais nous penserons qu'il suffit d'être psychopathe pour être un artiste. Enfin, nous voulons que l'art conserve au moins une ressemblance avec le réel, la nature et le vrai, même si, par définition, il a tendance à s'en dégager.

 

 

 

 

Le music-hall, jadis si vulgaire, a dû compenser les faiblesses de la poésie hermétique, qui n'assumait plus son rôle, au point qu'il tend maintenant à supplanter la véritable poésie. Ce n'est par hasard, si l'Académie, cherchant à couronner un poète, n'a trouvé personne d'autre que Georges Brassens lui-même. Quel monde entre la poésie du « bon maître »  Paul Valéry, et celle de son compatriote « l'humble troubadour » ! Et cependant Brassens, en essayant de rendre sa poésie au peuple ne rend à César que ce qui appartient à César.

 

 

 

 

 

 

Pensées diverses

 

 

 

 

Pourquoi dit-on d'un sourire qu'il est « sexy » ? Parce qu'il est directement en rapport avec la sexualité. En réalité, si un enfant sourit, ce n'est pas seulement pour exprimer sa joie, c'est plutôt un sourire qui représente l'attitude de l'enfant auprès du sein maternel. Ainsi, pour le nourrisson, la joie, c'est plutôt le sein de sa mère. Par la suite, l'adulte, chaque fois qu'il éprouve une joie retrouve l'habitude de l'enfant comblé par le sein de sa mère. Il est remarquable de constater que les personnes qui se sentent frustrées ne sourient pas ou très peu. C'est sans doute parce qu'elles ont l'impression d'être privées d'un sein nourricier imaginaire.

 

 

 

Pourquoi les chanteurs plaisent-ils, et sont-ils qualifiés de sexies ? Parce qu'ils représentent l'enfant comblé, satisfait, heureux. Ils plaisent au public parce qu'ils représentent une image du bonheur de la prime enfance.

 

 

 

 

 

 

Poème sur l'air de « Petite fleur »

 

 

 

Te revoir

Te revoir pour t'aimer

Toi mon unique amour

Qui m'as abandonné

Dans ce lieu

Dans ce lieu pour pleurer

Pour me laisser mourir

Moi qui t'aimais pourtant

Moi qui t'aime toujours.

 

 

Mon amour,

Quand donc reviendras-tu

Pour délivrer mon cœur

Du chagrin qui l'étreint 

 

  

Mais je sais

Mais je sais que demain

Quand le jour reviendra

Tu reviendras aussi.

 

 

Dans tes bras j'irai me jeter

Pour me laisser mourir

Mourir de ton amour

Mourir d'amour

O mon amour !

 

(M.T.)

 

 

 

 

 

Je suis dans un café, le jukebox est en train de jouer une musique rythmée, et soudain je réalise l'extraordinaire poésie de cette musique dans le brouhaha général et dans le bruit des tasses de café et des cuillères. Je ne peux m'empêcher d'être ému en entendant cette musique. Je crois en effet que pour être appréciée la musique moderne doit être replacée dans son contexte, c'est à dire qu'elle ne doit pas être écoutée séparément, toute seule, mais dans un certain brouhaha moderne. Car on a l'impression d'être vivant au milieu d'êtres vivants.

 

 

 

 

Il fait nuit. Je viens de sortir du foyer d'étudiants où je suis allé chercher un peu de chaleur humaine. Il a plu toute la journée, et maintenant c'est l'orage. Les éclairs illuminent la nuit et le tonnerre couvre les bruits de la ville. D'ailleurs, les rues sont désertes. Il pleut. Il y a quelques instants j'étais encore à me chauffer près du radiateur en regardant la télévision et en fumant ma cigarette. Comme le programme ne m'intéressait pas plus que ça, je regardais les filles qui étaient assises auprès de moi.

 

 

 

 

Plus on en bave, et plus la réussite est exceptionnelle.

 

 

 

Je pris par la main de la fille, la tirant littéralement jusqu'au cœur de la piste et là, nous commençâmes un slow mélancolique. Bien que mon regard fut vague et discret et lointain, je la buvais toute entière. Son corps long souple s'harmonisait au mieux avec le parfum de sa chevelure, et en fin de cette musique, j'avais l'impression d'être détaché de quelque chose, je n'étais pas un autre mais j'étais sûrement un autre moi-même. Nous ne nous parlions pas ; je n'étais pas même éloquent, j'étais silencieux parce que je frôlais l'absolu, ce qui est purement métaphysique, ce qui est silencieux, ce qui se passe de tous les moyens d'expression … l'art pur en somme.

 

 

 

Ma poésie est une poésie qui se voudrait psychanalytique. Je veux dire par là qu'elle ne peut pas se plier aux exigences du vers et qu'elle est primesautière. Elle se déroule comme une pelote de fil remontant peu à peu à l'origine. Mais si elle est primesautière, elle n'est pas pour autant une association libre de mots, elles respecte le lecteur, et elle essaie de dire quelque chose. Comme la psychanalyse, elle a recours à des symboles naturels : la mer, la nuit, la pluie, etc..  et il ne fait aucun doute que pour moi qui suis un terrien cévenol, la mer traduit bien un désir de mourir pour pouvoir renaître à nouveau.

 

 

 

 

En plein vingtième siècle, je chante la nature et je peux sembler trop romantique, cependant, je suis persuadé qu'on ne retournera jamais assez à la nature, fut-elle éternelle, je suis persuadé que la vraie beauté doit être éternelle, intemporelle et naturelle, et que, si on veut vivre, si on veut sauvegarder notre avenir, ce n'est pas dans le sens de la Science qu'il faut aller, car elle nous a déjà échappé mais dans le sens de la nature dont on est issu, car l'homme est dépassé par cette néo-nature de béton et d'électronique qu'il a créée et qui se retourne contre lui, aussi vrai qu'il tremble devant la bombe atomique qu'il a créée et qui l'anéantira si par orgueil il a trop confiance en sa propre création et s'il ne veut plus retourner à la nature.

 

 

 Elise

 

Je vis l'ovale de ses grands yeux verts et émus

S'apitoyer sur ma rude face meurtrie.

 

N'es-tu donc pas le grand amour

Que le passé idéalise

Lorsque je te disais: toujours,

Toujours je t'aimerai Elise ?

 

 

 ( Interruption:  A suivre )

 

 

 

 

 

 

 

 

Lien pour lire mon livre  "Zarathoustra 68" en entier:

http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html

 Lien sur ma tragédie complète : "Les Templiers" :

 http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm 

Ma reprise:" Les passantes".

http://teston.centerblog.net/240-les-passantes-brassens-cover-teston

 

 

Georges Brassens 

   

                                                                           

                                 

                                                                   

 

Journal et pensées poète teston michel

Journal et pensées poète teston michel

                         © Photo montage de l'auteur

 

 

Comme je n'ai pas pu rentrer en une seule fois  mon livre: "Journal et pensées d'un jeune poète des années 60" ; tome 1, et à présent tome 2 (Michel Teston, ISBN 2-9509937-5-3) je poursuis sa publication dans la page ci-jointe. Il s'agit ici de la 8è page de blog , si je ne m'abuse. Bonne lecture si le coeur vous en dit.( M.T.)

 

 

 

 

 

 

Cet air doux et attentionné du prêtre déplaisait à Candide. Il ne comprenait pas quel plaisir pouvait avoir un homme à jouer aux mères de famille. Mais, ce qui le frappa davantage, ce fut la soutane du prêtre. Et l'abbé en question, on le voyait, était d'une grande délicatesse, mais ce qui frappa Candide, c'était sa maigreur et sa vivacité et aussi le fait qu'il portait des lunettes. Il semblait fort occupé à faire des recommandations interminables aux enfants, mais, en réalité, il surveillait Candide du coin de l'oeil car l'attitude de ce dernier l'intriguait.

 

 

 

 - Pourquoi portez-vous une robe comme les jeunes filles, lui demanda alors Candide à brûle-pourpoint ?

 

 

 L'abbé en resta interloqué. On ne lui avait jamais posé de question pareille aussi brutale. C'eût été une question théologique, il aurait répondu immédiatement, mais répondre à une question aussi sotte, comment faire? Il ne s'était lui-même jamais posé la question. Cependant, par politesse ou par charité peut-être, il voulut bien lui répondre :

 

 

 

 - Mais... voyez-vous, le sacerdoce est une vocation. Cette soutane me rappelle continuellement que je suis un soldat du Christ, que j'ai fait mes vœux, et que je ne dois jamais faillir à mon devoir. Et puis, c'est encore un souvenir liturgique. Ne voyez pas, monsieur, que les apôtres portaient une tunique ?

 

 

 

 

Candide avait posé cette question par simple curiosité. On venait de lui répondre brillamment, et cela lui suffisait. Il avait cru un moment que l'abbé était une sorte de nurse, et que c'était pour cette raison qu'il portait une robe. Alors, devant le silence prolongé de Candide, l'abbé, intrigué, lui demanda dans un sourire forcé :

 

 

- Voyons, monsieur, seriez-vous anticlérical !

 

 

- Euh ! bafouilla Candide.

 

 

- Mais c'est votre droit le plus strict, monsieur ! Et même si vous voulez discuter, je suis prêt, quant à moi, à vous remettre dans le droit chemin.

 

 

 

 Certes, il ne faudrait pas non plus exagérer la gaucherie de Candide en disant qu'il n'était jamais sorti du tout, qu'il ne savait pas parler du tout, et qu'il n'avait jamais vu personne. Il est vrai qu'il avait jusque là vécu en parfait misanthrope, mais en réalité, il lui était arrivé quelquefois, et même assez souvent ces derniers temps, d'aller faire un tour dans la petite ville voisine.

 

 

 

Mais ce que de toutes façons il n'avait pas encore, c'est ce qu'on pourrait appeler une expérience sociale.

 

 

En creusant bien dans ses souvenirs, Candide se rappelait avoir vu des prêtres, il se rappelait même être allé à la messe au bras de sa mère décédée depuis longtemps, mais tous ses souvenirs étaient vagues et disparaissaient vite devant le perpétuel ennui de tous les jours, la perpétuelle traite de ses vaches, la perpétuelle vision des mêmes horizons, des mêmes près, des mêmes arbres...

 

 

 

Mais ce que de toute façon il n'avait pas encore, c'est ce qu'on pourrait appeler une expérience sociale.

 

 

En creusant bien dans ses souvenirs, Candide se rappelait avoir vu des prêtres, il se rappelait même être allé à la messe au bras de sa mère décédée depuis longtemps, mais tous ses souvenirs étaient vagues et disparaissaient vite devant le perpétuel ennui de tous les jours, la perpétuelle traite de ses vaches, la perpétuelle vision des mêmes horizons, des mêmes près, des mêmes arbres...  

 

 

- C'est vous le prêtre qui dites la messe, dit-il à l'abbé. C'est là que j'entendais la même clochette que celle de mes vaches. Et puis, il y avait de la musique! C'est beau, la musique... c'était beau de voir tout ça, mais vous savez, je ne vais plus à la messe, ce n'est pas ça qui trait mes vaches.

 

 

              

Candide disait cela de la manière qu'il croyait être la plus simple,mais sa façon anormale de parler, les difficultés qu'il avait choquèrent l'abbé. Celui-ci, qui avait devant lui un homme anticlérical, comprit tout de suite, car il était très perspicace, que cette façon de parler, était du plus mauvais goût.

 

 

 

 

 Et il s'emporta passionnément contre son interlocuteur, avec d'autant plus de raisons qu'il ne voulait pas être ridiculisé devant les gosses et qu'il ne voulait pas que cet énergumène les scandalise...

 

 

 

 

Je m'appelle Dupont, Pierre Dupont. Comme ça, je n'en ai pas l'air, avec mes airs d'idiot, mais je suis détective privé. Je ne fais que ce qui me plait. De préférence, des affaires de mœurs, un poil sexy. Vous voyez le genre ? En ce moment, je ne fais rien. Autrement dit, je travaille. Parce que c'est ça le boulot : c'est dans la tête que ça se passe. J'enquête pour un mec qui a été tué d'une balle. C'est dans la tête que ça se passe, vous disais-je. Pauvre mec ! Il n'a pas souffert. Cocu comme il était. Comme tout le monde quoi, et c'est sa femme qui veut savoir pourquoi il a été tué : des fois que ça le ressusciterait. Je ne me plains pas : elle m'a refilé cinquante sacs au départ. Comme je ferai traîner les choses en longueur et qu'elle est pleine aux as, j'ai mon mois d'assuré.

 

 

 

 

 J'entre au bistrot : c'est là que la victime venait chaque soir.

 

 

- Bonjour tout le monde ! Comment ça va là-dedans ?

 

 

 

 Le patron, ou plutôt son fondé de pouvoir, me regarde avec sa gueule de professeur à la Sorbonne qui vous rendrait gauchiste, un fascisant, en somme.

 

- Qu'est-ce que vous voulez ? qu'il me dit

 

 

 - Un Martini on the rock, que je lui réponds, en twistant légèrement contre le comptoir.

 

 

Le liquide infect gargouille dans mon verre pas lavé. J'ai envie de lui envoyer à la gueule son purin alambiqué dans une poubelle parisienne. Mais je me contiens et je laisse pisser le mérinos.

 

 

 

- C'est bien ici que venait le sieur Patacos ?

 

 

- Patacos ?

 

 

- Oui, que je lui dis et que je lui répète, car il a l'air dur de la feuille.

 

 

- Le gars qui a été tué d'une balle dans la tête l'autre soir ?

 

 

 
- Non ! pas le gars qui a été tué d'une balle dans la tête, mais celui qui a été tué d'une balle dans la tête, que je lui fais, pour le chambrer un peu.

 

 

- Oui, et alors ? Qu'est-ce que ça peut nous foutre ? qu'il me répond.

 

 
Et il était insolent avec ça, le morveux, la brute épaisse, que je me pensais en moi-même.

 

 

- Vous connaissez quelques-uns de ses amis ?


I

l hocha sa tête de taureau dans une arène, et il me désigna deux ou trois mecs attablés dans un coin.

 

- Les voilà ses amis, qu'il me fait. Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça.

 

- T'occupe, que je lui réponds, est-ce que tu aurais entendu parler de la police ?

 

- Moi, monsieur, la police, ça ne m'intéresse pas.

 

Je n'insiste pas. Je laisse tomber là cet intellectuel véreux et sans trop rouler les mécaniques, je mets le cap sur les trois abrutis attablés là-bas dans le coin.

 

Je jette un œil dans la glace. Un rapide tour d'horizon sur leurs fringues, et je constate, sans aucune stupéfaction, que ce n'est pas le même genre. Le sieur Patacos, en effet, faisait partie de la haute, ou presque, car ces mecs-là portaient la cravate, sauf un qui avait dû se convertir récemment au col roulé qu'on voit dans les drugstores.

 

 

- Bonjour, messieurs, que je leur dis. Vous permettez que je m'assoie ?

 

Le plus vieux concentra sur moi son regard de personne en instance de divorce. Pour sûr que je rougirais si j'étais vierge ou si j'étais du genre sanguin, mais voilà : je suis allergique aux mecs qui veulent m'en imposer.

 

 

 

- Je viens de la part de madame Patacos pour enquêter sur la mort de son mari.

 

Dudule ? fait le mec du milieu ; parce ces joueurs de billard appelaient Dudule le sieur Patacos.

 

Oui, que je leur fais.

 

Le mec au col roulé se met à remuer les épaules et, roulant les r , il me fait :

 

Si vous êtes un poulet, il faut le dire, car il se pourrait bien qu'on ne vous dise rien.

 

 

Encore un mec de Normandie que je me pensais en moi-même, peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Ces mecs-là, ils débarquent toujours. Faut pas charrier, ils vous chavirent à la fin.

 

- Je ne suis ni un poulet, ni un flic, que je lui tonitrue dans ses trompes d'Eustache bouchées comme les chiottes de la faculté de Nanterre, je suis le frère de madame Patacos et je n'ai pas particulièrement envie de rire.

 

 

Le mec du milieu et aussi du centre n'a pas l'air de me croire : visiblement, c'est un con-vaincu.

 

- Vos papiers ? qu'il a le culot de me faire, empruntant cette expression rarissime au langage recherché, volubile et quintessencié des représentants de l'ordre.

 

 Voyant une telle accumulation de bêtises dans le même individu, je m'incline et je consens à aller lui dire la vérité, c'est à dire, en fait, un autre mensonge ; je lui sors ma fausse carte et je lui fais,d'un air lyrique :

 

 

- Inspecteur Dupont de la police judiciaire. Je vous conseille de tout me dire si vous ne voulez pas avoir d'ennuis.

 

 

Comme d'habitude, ça marche : quand on dit qu'on est flic, je ne sais pas pourquoi, mais tout le monde vous croit. On n'ose même pas vous demander vos papiers de flic. 

 

A ce moment-là, le plus vieux était en train de s'enfiler son pastis, lequel fut comme le fascisme : il ne passa pas et fut unanimement rejeté par une toux à faire se réjouir un pharmacien. Sa pomme d'Adam jouait à l'ascenseur. J'ai cru comprendre qu'il disait : « Je ne parlerai qu'en présence de mon avocat ».

 

 

 

(A suivre)

 

Bonne lecture  (M.T.)

 

 

 

Lien pour lire mon livre  "Zarathoustra 68" en entier:

 http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html

 Lien sur ma tragédie complète : "Les Templiers" :

http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm 

 

 

 

 

 Par passion de la chanson française, et de la poésie, je vous propose ci-dessous une de mes reprises : "Avec le temps" de Léo Ferré, d'autant plus qu'en parlant de son jeune temps, on voit que le corps est bien peu de chose, en espérant que l'âme, elle, soit éternelle! Bien le bonjour à tous mes lecteurs et lectrices.

 

 

 

Journal et pensées poète teston michel

Journal et pensées poète teston michel

 

© Teston  Une de mes photos d'un paysage que je connais bien.

 

 

 Journal et pensées poète teston michel  (suite N°7)

 

 

Voici la suite (page 7 du blog si je ne m'abuse) de mon livre: "Journal et pensées d'un jeune poète des années 60" ( Michel Teston) ISBN 2-9509937-5-3.

Ce tome 2 n'a pas eu le temps d'être corrigé des fautes de scanner (je ne savais pas que les scanners faisaient autant de fautes!) ou de dactylo travaillant par audio. Cela me demanderait beaucoup de temps et je suis fatigué, d'autant plus qu'il n'y a pas un centime pour moi à la clé, bien au contraire, seulement une perte de temps incalculable depuis de si longues années. Je livre donc ces pensées, brutes de décoffrage, avant une correction éventuelle de ma part. J'ai toujours aimé la littérature, la vraie, celle qui considère comme une chose secondaire la vente ou non de l'oeuvre d'art.

Donc, je vous souhaite quand même une bonne lecture, si le coeur vous en dit.

 

 

 

 

 

 

 

Il y avait un cosy de bois brunâtre. Je remarquais aussi sa lampe de chevet rouge à portée de la main, et qui, lorsqu'elle était allumée, baignait de sang, comme aurait dit Baudelaire, toute la pièce. Ce qui m'impressionna également, c'était tous ces miroirs qu'elle avait mis dans sa chambre et qui donnaient une impression de liberté, d'espace et d’infini, comme autant de fenêtres supplémentaires.

 

 

 

Cela me déroutait : je me sentais aussi perdu dans cette pièce que je ne l'aurais été dans une vaste plaine inconnue. Et cela se répercutait sans doute sur mon attitude hésitante et étonnée devant cette belle femme de trente ans...

 

 

 

Sur le cosy je remarquais un gros livre de Dostoïevski et des

 

livres de Ronsard, Hugo, Baudelaire et Verlaine entre autres.

 

 

 

Elle remarqua mon attitude et ma timidité et, comme remplie d'assurance, elle s'empara d'un porte-cigares dans lequel elle enfila une longue cigarette, puis elle l'alluma avec un briquet, et, s'asseyant voluptueusement sur son cosy moelleux, elle souffla longuement dans l'air la fumée ; puis elle se mit à rire en me regardant. Je ne trouvais pas ça drôle du tout, tant elle cherchait sûrement à me dérouter, je trouvais même cela de très mauvais goût, car finalement j'étais très intimidé.

 

 

 

Mais j'éprouvais cependant vers elle un attrait irrésistible, et son regard infini avait un je ne sais quoi de beau, de charitable et de grand; c'était sûrement de l'amour. Toujours est-il que, par hasard, je me trouvais près d'elle à ce moment-là et que malignement elle en profita pour se pendre à mon cou avec un bizarre éclat de rire. Là encore je n'ai pas bien compris ce qui m'arrivait. J'étais tout surpris, restant tout d'abord morne, grave, sinon offensé. Et puis, tout d'un coup, il s'est produit en moi un grand déchirement et je me suis totalement décontracté...

 

Soudain je suis surpris et comme dérangé ; j'étais si bien seul ; il va falloir que je parle, il va falloir que je me force à parler, en un mot, il va falloir que je me donne. Il faut que je sorte de moi-même, il faut que je change d'attitude. C'est ce changement qui est pénible; je sais que tout à l'heure je serai ravi de la voir manoeuvrer si je puis dire et se trémousser près de moi. Alors, pourquoi ai-je l'impression d'être dérangé ?

 

- Elisabeth, par pitié, ne me parlez plus de nos affaires. Parlez-moi d'amour. Ah! que j'aime la bonne odeur de vos cheveux! Restez avec moi. Je ne veux plus vous quitter. Je ne veux pas que vous partiez, tant pis pour vous, puisque vous êtes venue me voir. Restez là près de moi, restez, je vous en prie. Vous êtes l'oubli, j'ai l'impression de dormir et de faire de beaux rêves lorsque vous êtes là. Ce n'est pas que vous répondiez à mes besoins, mais c'est plutôt que vous supprimez mes besoins. Quand je pense que c'est le malheur qui m'a amené ici, et que c'est précisément à cause de mon malheur passé que je suis si heureux à présent! Ah! Finie la prison, fini ce malheur qui vous rend méchant, je ne veux que m'endormir près de vous. Apprendre à aimer, savoir aimer !

 

Qu'importe qui vous êtes, Elisabeth, je ne veux même pas vous connaître, je vous aime et si vous m'aimez, qu'importe le passé, qu'importe l'avenir ! Effaçons, effaçons tout, je voudrais être vide et ne voir que du vide autour de moi, ne voir qu'un immense écran blanc et infini...

 

 

 

 

 

Elisabeth fut d'abord surprise des propos que je lui tenais, mais peu à peu, je lui communiquais pour ainsi dire ma névrose personnelle, et elle se mit à me regarder tendrement; elle se pencha vers moi mollement en levant la tête dans un geste d'abandon.

 

 

 

- Ah! ce maudit malheur qui me frappe partout! repris-je.

 

- Mais non! me dit-elle, le malheur n'empêche pas d'aimer, au contraire, il permet d'aimer deux fois plus un être malheureux. Les malheureux entre eux savent mieux s'aimer que les heureux !

 

 

 

Alors elle  se mit à m'écraser littéralement de tout son corps et je trouvais cela plutôt ennuyeux, bien que je la sentisse si tendre, et bien que j'eusse un besoin désespéré de tendresse.

 

 

 

- Je crois que c'est mon instinct et mon intuition, reprit-elle, qui me poussent ainsi sûrement vers vous. C'est moi qui vous aime, Joachim, ce n'est pas vous, et je vous le prouverai! J'ai la vague impression d'être moi-même une artiste ratée, mais j'ai quand même l'âme d'une vraie artiste...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Impressions champêtres

 

 

 

On ne sait plus en ce vingtième siècle quelle est la part de la nature, ce qu'il faut penser d'elle, elle a tellement été ravagée par la main de l'homme.

 

 

 

Je ne sais plus que penser de la solitude et des pensées de la société, c'est l'impasse totale, à moins que ce soit un harmonieux mélange … ?... ai-je échoué ?

 

 

 

 

 

Je crois que je suis toujours seul au milieu de la société; en fait, je crois que je suis toujours à la campagne même quand je suis en ville.

 

 

 

Si on veut être libre et affranchi, il est nécessaire de ne jamais s'évanouir au sein de la société. Sinon, on a une vie heureuse, certes, mais des plus effacées et des plus insignifiantes.

 

 

 

La société, on l'écrase, on la dupe.

 

 

 

Je crois que la véritable vie de l'homme est en dehors de la société. Elle est pour le bourgeois au coeur de ses pantoufles dans son petit appartement; pour l'artiste, la véritable vie, elle est dans son art.

 

 

 

L'homme se découvre davantage lui-même dans ses jeux que dans son travail; ou alors, il faut que son travail se transforme en un véritable jeu.

 

 

 

Mais que de temps perdu chez un homme, oh! que de temps perdu chez la multitude des hommes ! Combien d'heures passées à attendre, à attendre à … ???... ,

 

 

 

à attendre la mort sans même avoir avec soi la moindre compagne, le moindre compagnon, le moindre équilibre intéressant, sans avoir rien d'autre devant soi qu'un mortel ennui, qu'un infini vide, en dehors de ces gestes, ces actions, ces pensées absurdes qui, eux, ont au moins l'avantage de nous abrutir et de nous assommer!

 

 

 

Le désir est le stimulant de toutes nos actions; le condamner, ce serait plonger l'homme dans une stérile et négative apathie.

 

 

 

L'humilité est le réceptacle des dons de Dieu et des hommes.

 

 

 

Pour être grand, il faut être humble, car il est nécessaire d'être humble pour beaucoup recevoir.

 

 

 

L'humilité est à l'orgueil ce qu'une coupe est à une bouteille. Il est aisé de remplir une coupe, mais il faut un entonnoir pour remplir une bouteille. De même, une coupe se vide plus facilement qu'une bouteille.

 

 

 

Etre adulte, c'est créer.

 

 

 

Tout homme a envie et besoin de créer, c'est dans la création qu'il trouve toutes ses joies et sa raison d'être.

 

 

 

La création, artistique ou autre, le divertit.

 

 

 

L'homme qui est actif, vivant, de par sa nature, a de suite inventé le travail, puis le métier, comprenant que c'était là la manière radicale de se divertir à long terme, de penser à autre chose que la mort.

 

 

 

Le travail absorbe l'énergie de l'homme, le fatigue, et la fatigue le plonge dans un "sommeil stupide" pour citer Baudelaire, qui est lui aussi une radicale distraction.

 

 

 

Le travail est donc quasiment un divertissement absurde.

 

 

 

En travaillant par principe, l 'homme est semblable à ces artistes classiques qui s'enferment dans des règles précises afin d'être paradoxalement plus libres dans leur création.

 

 

 

 

 

 

 

Pensées sur la religion

 

 

 

 

 

Il n'y a pas de règle susceptible de s'appliquer à tout le monde; toute règle comporte des exceptions; il n'y aurait pas de règles s'il n'y avait pas d'exceptions; règles et exceptions sont des termes inséparables.

 

 

 

Conclusion: une règle n'est jamais totalement juste et totalement vraie. La Vérité ne peut pas être une règle. L'Eglise a tort d'imposer des règles sous peine de péché.

 

 

 

Dieu, qui a fait l'homme libre, a voulu, pour sauvegarder cette liberté, que tout se passe comme s'il n'existait pas. Il ne s'est pas imposé.

 

 

 

Donc je ne crois pas à l'efficacité apparente de la prière. La seule prière ici-bas est celle-ci: "Aide-toi et le ciel t'aidera" . Toutes les autres prières sont peut-être des acquis pour l'autre vie, mais sûrement pas pour celle-ci, apparemment du moins.

 

 

 

Pensées

 

 

 

 

 

L'enthousiasme est à l'origine de toutes les entreprises; la jeunesse étant enthousiaste, elle entreprend beaucoup. Mon Dieu, rendez-moi donc enthousiaste!

 

 

 

L'homme est fait pour monter toujours plus haut; c'est pourquoi les grandes différences s'accusent avec la vieillesse.

 

 

 

Le véritable combat de l'homme se passe en lui-même. Ce n'est pas sur les bancs de l'école qu'on se grandit, ce n'est pas sur le stade qu'on devient un champion, c'est en dehors de tout ça, lorsqu'on lutte face à face avec soi-même, dans la solitude, et que l'on gagne des victoires à la dérobée et à la bonne franquette.

 

 

 

Presque tous les hommes s'enlisent vers leur vingtième année; c'est dans l'ordre des choses. Nous sommes trop nombreux, le gros du peloton est inévitable. Beaucoup sont forts mais restent quand même dans le peloton; et c'est justement parce qu'il y a beaucoup de forts dans le peloton qu'il est difficile de s'échapper comme le ferait un coureur cycliste dans le Tour de France.

 

 

 

 

 

 

 

Pensées sur la guerre

 

 

 

 

 

Oui, vraiment, la guerre peut être la plus belle des choses, puisque toujours et de tous temps, les hommes l'ont faite! Elle est un des principaux buts de la vie!

 

 

 

La paix? Diriez-vous? Elle était aussi nécessaire et inévitable, car une guerre ne se prépare pas du jour au lendemain, une guerre ne s'improvise pas, il faut longtemps pour la préparer; la préparation à la guerre, voilà ce qu’est la paix, de même que l'ouvrier travaille la semaine pour pouvoir s'amuser le dimanche!

 

 

 

Pour que la guerre soit plus intéressante, il est nécessaire que la population se repeuple car la guerre est d'autant moins intéressante qu'il y a moins de protagonistes.

 

 

 

Et puis, plus la paix est longue, plus les armes qu'on fabrique seront nombreuses, cela va de soi. Une guerre sera d'autant plus savoureuse qu'elle aura été longtemps préméditée.

 

 

 

 

 

Conditions pour être un bon militaire

 

 

 

Il faut évidemment aimer son métier, pour cela il est recommandé d'avoir la vocation.

 

 

 

Etre cynique, cupide et avoir l'esprit de contradiction: si une nation voisine s'abstient d'avoir une armée, en prétextant que la guerre est stupide et risque d'abréger la vie, il faut alors se préparer d'autant plus, de sorte que la proie sera plus facile. Ainsi, même la nation qui est contre la guerre sera finalement obligée de la faire ou d'en supporter les conséquences.

 

 

 

Il faut surtout être optimiste pour espérer que s'il y a des victimes, on ne sera pas du nombre. On sera d'autant plus optimiste qu'on aura plus de raisons de l'être. Exemple: un général sera, et est effectivement, plus optimiste qu'un simple soldat!

 

 

 

Il faut autant que possible être d'un certain âge car c'est avec l'âge qu'on a les postes de commandement et qu'on prend le moins de risques.

 

 

 

Il faut être raisonnable enfin et faire la guerre avec beaucoup d'humanité; exemple, il faut éviter de faire tuer cent mille hommes si cinquante mille suffisent; cela va de soi. On perdrait ses galons e tuant tout le monde!

 

 

 

Il faut enfin partir du principe que ceux qui ne sont pas destinés à se faire tuer, c'est-à-dire, la jeunesse, est méprisable et doit être envoyée en première ligne. D'autant plus que, doué ou pas, le jeune n'a pas encore dans la société la place qui lui reviendrait.

 

 

 

Il faut profiter de cet état de fait, de ce passage critique où l'homme est déjà un homme sans en avoir encore les fonctions. Il faut donc penser, et en être persuadé, que la jeunesse est sotte et méprisable, qu'elle doit toujours obéir, qu'elle n'a pas le droit, et d'ailleurs pas la possibilité, puisqu'elle n'a pas les postes clefs, de raisonner, de désobéir, ou de se révolter. Sans la jeunesse, comme on le voit, il serait beaucoup plus difficile aux plus anciens de s'affirmer; il faut donc en profiter, cela coule de source encore une fois!

 

 

 

Il ne faut par ailleurs surtout pas s'imaginer qu'on fait preuve de bêtise en faisant la guerre, bien au contraire: tout le monde sait que Napoléon et combien d'autres grands chefs, était supérieurement intelligent! C’est indispensable si on cherche l’apothéose à Waterloo!

 

 

 

En somme, la guerre, il faut la faire faire aux autres, mais surtout, ne pas la faire soi-même, car c'est seulement à ce moment-là qu'elle est idiote! Du moment qu’on s’en met plein les poches, il n’y a pas de problèmes!

 

 

 

Mais fort heureusement la Providence a toujours voulu qu'il y ait des survivants et que les survivants soient principalement ceux qui ont commandé la guerre!

 

 

 

Car on le voit, la raison a toujours son mot à dire quand bien même elle émanerait de la folie pure!

 

 

 

Et j'espère que les gens de guerre qui sont, je le répète, des gens raisonnables, ne voudront pas tenir compte des propos insensés que je viens de tenir!

 

 

 

 

 

 

 

Pensées diverses

 

 

 

 

 

L'erreur et l'incompréhension engendrent le mal. Le mal n'existe pas, il est seulement perpétuellement engendré.

 

 

 

Le mal naît avec l'erreur, l'erreur avec l'action; les choses ne sont pas le mal en elles-mêmes, mais avec l'action elles peuvent le devenir.

 

 

 

La vie, l'action et le mal font cercle.

 

 

 

Le mal n'existerait pas sur la terre si tout était. Être, ce serait l’inhabilité (???? ? ) éternelle.

 

 

 

 

 

 

 

Je veux dire par-là que le mal découle de l'action.

 

 

 

Même en faisant le bien, on fait du mal à quelqu'un, on fait du mal à ceux qui ne comprennent pas le bien. Même en faisant du bien, on fait du mal à quelqu'un: on fait du mal à ceux qui ne comprennent pas ce bien en question, à ceux qui croient que ce bien est un mal, à ceux qui commettent un péché contre l’Esprit.

 

 

 

La paix n'est basée que sur une mutuelle compréhension.

 

 

 

La paix parfaite ne pourrait exister que dans une mort totale ou au moins dans une vie à caractère extatique.

 

 

 

Tout homme manifeste sa supériorité, ou son infériorité, par l'expression, et finalement il n'y a pas d'hommes supérieurs qui puissent ne pas s'exprimer, c'est inévitable. A mon avis, mieux on s'exprime et mieux on peut agir sur les autres.

 

 

 

Tout homme finit un jour au l'autre par trouver sa véritable expression s'il ne l'a pas déjà trouvée à sa naissance.

 

 

 

Ceux qui trouvent leur expression à leur naissance sont des privilégiés, des petits génies, comme par exemple Mozart.

 

 

 

Mozart était doué pour la musique, mais tout le monde sait que son père était déjà musicien; Mozart fut malgré lui imprégné de musique, c'est un enfant de la musique, mais que serait-il devenu sans la musique? Pour ma part, je considère que l'écrivain est l'artiste le moins privilégié de tous à la naissance. Celui qui, à vingt ans, n'a pas eu la chance d'être heureusement influencé par un art quelconque, aura toujours fatalement recours à la littérature qui est finalement le plus démocratique de tous les arts parce qu’il ne demande pas de matéiel ou d’environnement particuliers.

 

 

 

A la limite, l'écrivain est celui qui ne doit rien à personne, qui s'est fait tout seul lui-même, qui a eu l'idée de choisir tout seul, qui s'est fait tel qu'il a voulu être, qui a eu la … 

 

?????...

 

 

 

au moment où il est devenu adulte.

 

 

 

La sensibilité est déjà une forme d'intelligence; mais il y a au moins deux sensibilités: la sensibilité physique et la sensibilité intellectuelle, la première étant nettement inférieure à la dernière qui est peut-être l'intelligence suprême.

 

 

 

Il n'y a rien de tel que la joie et l'espérance pour nous stimuler, nous encourager et nous faire vivre pleinement.

 

 

 

Dès que la tristesse est trop grande, elle nous rend niais et stérile; elle nous décourage, elle nous abat et on sombre dans le désespoir.

 

 

 

Parler de son malheur, c'est déjà être déjà être moins malheureux. Seul le malheur suprême peut porter au suicide anonyme de sa personne.

 

 

 

Crier son malheur, envers et contre tous, voilà ce que c'est que d'accepter la vie.

 

 

 

On accepte la vie comme on accepterait la mort; cela veut dire qu'on est gonflé à bloc et alors on pense que rien, non vraiment rien, ne pourra jamais nous arrêter. Accepter la vie, c'est encore mépriser l'opinion des autres, c'est être pleinement soi-même en refusant d'être un autre, c'est refuser d'être monsieur tout-le-monde.

 

 

 

Le propre de l'homme, c'est de penser, et de penser continuellement.

 

 

 

Mais la pensée peut revêtir pas mal de formes. Par exemple, lorsqu’il est en action, l'homme oublie bien souvent de penser à proprement parler, car l'action est une forme de pensée. On pense toujours quand on court, quand on conduit, ne serait-ce que pour éviter certains obstacles; l'esprit et la pensée se détendent dans l'action mais les pensées sont toujours là.

 

 

 

Parfois mes pensées semblent se détacher de moi-même, elles s'en détachent chaque fois que je subis quelque chose ou quelqu'un.

 

 

 

Lorsque je subis quelqu'un, mes pensées tombent en panne, mon esprit entre chez ce quelqu'un et disparaît de chez moi; ou bien il entre dans la nature, dans le vent, dans les arbres, dans le parfum des fleurs, etc.

 

 

 

Parfois, mieux encore, mon esprit se trouve dans ma main, dans mon pied, ou dans tout autre partie de mon corps.

 

 

 

J'ai mes thèmes????

 

 

 

 

 

de cette sorte de télépathie qui semble m'oublier ou me diminuer au profit des choses ou des êtres qui m'entourent et que je subis par une sorte d'empathie naturelle.

 

 

 

Il me semble que Jean-Paul Sartre disait que les objets eux-mêmes existent et c'est un peu ça, dans le fond, qu'il appelle l'existentialisme.

 

 

 

L'homme se crée d'abord un personnage, puis il devient prisonnier de son personnage.

 

 

 

L'homme naît, vit et meurt idiot devant Dieu et les mystères du monde.

 

 

 

L'homme n’est, dans la Création, qu'un microbe sur un grain de sable.

 

 

 

Histoire d’un nouveau Candide

 

 

 

" Il avait le jugement assez droit avec l'esprit le plus simple. C'est, je crois, pour cette raison, qu'on l’appelait Candide ". (Voltaire)

 

 

 

Que dire de Candide? Tout le monde a bien lu Voltaire. Il vécut à peu près à la même époque que son auteur. Mais l'histoire que je vais vous raconter ici est celle d'un fils spirituel de Candide, d’un autre Candide, si vous préférez, qui vivrait de nos jours.

 

 

 

Je ne dirai pas l'âge de ce nouveau Candide mais je crois savoir qu'il est encore jeune, plus jeune même que ce qu'on pourrait croire.

 

 

 

Il est bien sûr naïf. C'est, en langage moderne, un jeune chien. Il n'a aucune expérience de la vie. Il est complètement dépaysé dans ce monde. D'aucuns pourraient même croire qu'il est martien ou qu'il vient d'une lointaine planète, mais il n'en est rien. En réalité, c'est un campagnard, un paysan, qui ne connaît rien de la société, et qui a vécu en misanthrope, un peu comme l'Emile de Jean-Jacques Rousseau ou encore comme cette Ela (?????)

 

 

 

 

 

 

 

qui a été une louve romaine, ou encore comme le personnage de Mowgli, vivant dans la jungle.

 

 

 

Bref, il est vraiment candide dans sa forêt; il n'est même pas sorti de son trou. Il est vrai qu'il sait ce que c'est qu'un être humain. Il en a vu et même connu plusieurs, mais pas plus d’une dizaine.

 

 

 

- Quoi ? En plein vingtième siècle, en France, un individu ne connaîtrait qu'une dizaine de personnes? Mais vous déraisonnez, monsieur, je ne vous écoute plus!

 

- Eh! oui, eh! oui! C'est pourtant vrai.

 

 

 

Il vit donc tranquillement en ignorant toutes les politesses, toutes les mesquineries qui sont autant de conséquences de la société actuelle; il ignore le bon parler, mais ce n'est pas pour autant un sot...

 

 

 

Candide était donc en train de garder ses vaches lorsque le facteur, qui ne venait presque jamais chez lui, lui apporta une lettre importante.

 

Et c'est ici que pour lui tout commença. Il avait vingt ans, et ce qu'il venait de recevoir, c'était sa feuille de route pour partir au service militaire. La société l'avait donc bien repéré et ne l'avait pas oublié, même s'il vivait à l'écart dans la campagne.

 

Candide ne comprit pas du tout ce qu’il lui arrivait là. Qui était cet homme qui se disait facteur? Qu'était-ce au juste qu'un facteur? Qu'était-ce qu'une lettre? L'individu s'approcha de lui:

 

 

 

- Pierre Durand, c'est bien vous ?

 

 

 

- Oui, peut-être, répondit-il, je ne sais pas vraiment; ici on me surnomme Candide, et on m'a toujours appelé Candide, alors…

 

 

 

- Bon! Ne vous inquiétez pas, c'est bien vous, dit le facteur.

 

 

 

- Ah ?

 

 

 

- Alors, cette fois, ça y est, mon vieux, vous partez à l'Armée? dit le facteur d'un air joyeux, se souvenant peut-être de fort plaisantes choses en ce qui le concernait... Il n'y a pas à dire, poursuivit-il, c'est le bon temps, j'aimerais bien être à votre place et avoir dix-neuf ans!

 

 

 

- Ah! Mais pourquoi voudriez-vous que je parte?

 

 

 

- Pourquoi? lui dit le facteur qui n'en revenait pas d'une question aussi sotte. Comme s'il y avait des pourquoi devant une chose pareille? C'était pourtant clair comme de l'eau de roche: il venait de recevoir sa feuille de route comme tout le monde à son âge, et il devait partir où on lui disait...

 

 

 

- Je suis bien ici! je ne veux pas partir, répondit Candide, je

 

veux continuer à garder mes vaches.

 

 

 

Le facteur commença par s'affoler un peu, lui qui était parti joyeux pour des courses lointaines, si on peut dire, à la manière de Victor Hugo, lui qui avait tant apporté de feuilles de route à tant de jeunes du pays, et tout ça dans la joie habituellement, dans la frénésie même... Mais à une question aussi sotte, il ne trouva pas de réponse adéquate, aussi souleva-t-il son képi … ?????... de son cerveau supérieur  pour mieux réfléchir:

 

 

 

- Si vous ne partez pas, on viendra vous chercher pour vous jeter en prison, dit-il, dans un sourire plutôt sadique qui convenait parfaitement à cette espèce de renégat et d'antimilitariste qui était devant lui.

 

 

 

- Qu'est-ce que la prison? demanda Candide.

 

 

 

Cette fois, le facteur abandonna toutes ses recherches de style qu'il avait l'habitude d'adopter, peut-être par politesse, face à des gens supérieurs pour faire voir que lui aussi était quelqu'un de bien. Il comprit que décidément l'individu qu'il avait en face de lui était un méprisable crétin. Il prit alors un air plus compatissant, moins pédant, et, tapant sur l'épaule de Candide, il lui dit :

 

 

 

- Mon vieux, je ne souhaite pas que ça t'arrive, tu sais ce que c'est qu'une cave?

 

 

 

- Oui.

 

 

 

- Eh! bien, imagine-toi qu'on t'y enferme... C'est pour te dire que l'on fait ça à tous ceux qui ont fait du mal.

 

 

 

- Mais quel mal je ferais si je restais ici? Répondit Candide.

 

 

 

- Tu désobéirais! Et ça, crois-moi, c'est un mal, un grand mal! Foutre bougre!

 

 

 

- Et on y reste longtemps dans cette cave?

 

 

 

- C'est en fonction de la gravité du mal accompli! sacré nom d’un chien! reprit le facteur en relevant la tête … il y en a même qui y restent toute leur vie, sacrebleu!

 

 

 

- Toute leur vie! s'exclama Candide, dans une émotion toute juvénile.

 

 

 

- Peut-être bien que ce sont des salauds, reprit le facteur, non moins ému et apparemment assoiffé de justice... Moi je les ferais rôtir à petit feu, je leur brûlerais la langue et tout le saint-frusquin...

 

 

 

- Et moi? Dites, monsieur, et moi, est-ce qu'on va m'enfermer toute ma vie?

 

 

 

- Eh, eh ! On ne sait jamais, répondit le facteur, avec un sourire malicieux au coin des lèvres. Mais ne t'inquiète pas, va, fais ce qu'on te dit, et il ne t'arrivera rien, dit-il en lui frappant à nouveau sur l'épaule... toi, tu es un brave petit gars.

 

 

 

- Brave ?

 

 

 

- Oui, ne t'inquiète pas.

 

 

 

- Alors, je suis obligé de partir? Mais comment je vais faire puisque je n'ai pas le sou?

 

 

 

- Ah! Mon gars, l'Etat, c'est quelque chose, ça, c'est tout de

 

même beau l'administration …Tout est prévu, mon petit gars, avec le papier que je te donne, tu pourras voyager gratuitement. Il te suffira de sortir ce papier pour que tout le monde hoche la tête et te laisse passer... Et tout ceci, dans le fond, c'est grâce à l'Etat... On a beau dire, mais c'est quand même bien organisé, la France!

 

 

 

- Ah! répondit Candide, il y a aussi une autre chose que j'aurais voulu vous demander, monsieur le facteur, c'est l'endroit où je dois aller.

 

 

 

- Eh! bien, cela doit être marqué sur ton papier, mon vieux. Voyons voir: camp de Frileuse, près de Versailles. Eh! bien, voilà, c'est ici que tu dois aller, mon gars!

 

 

 

- Jamais je ne trouverai l'endroit parce que je n'ai jamais voyagé de ma vie, dit Candide.

 

 

 

- Ah! C'est vrai, j'oubliais. Ecoute, j'ai une idée. Je vais te donner un autre papier, il te suffira de le montrer pour qu'on t'explique le chemin que tu dois prendre; ça, c'est ce que j'appelle la solidarité... C'est tout de même beau la solidarité humaine...

 

 

 

Candide admirait l'optimisme du facteur: il avait l'air tant persuadé de ce qu'il disait! Il vous entraînait, il vous enthousiasmait. Même l’emprisonnement à perpétuité, la condamnation à mort, tout semblait si simple pour lui. Et puis tout se faisait dans la joie. Il admirait cette philosophie simple d'un homme simple. Il admirait encore plus la vérité, la sur vérité, la seule vérité qui émanait de cette forte personnalité qu'était le facteur. L'erreur n'existait pas chez cet homme, le doute non plus. La vie ne posait pas de problème. L'erreur n'existait pas, mais tout le reste existait  la justice, l'Etat, la solidarité, etc. On savait sur quoi s'appuyer, on ne marchait pas sur des sables mouvants. Désobéir, c'était faire le mal, il n'y avait que les salauds qui pouvaient désobéir, et c'était normal que les salauds soient punis. Dans le fond out était normal, il ‘y avait pas de problème...

 

 

 

Candide qui ne connaissait personne approuva de toute son âme ce que lui avait dit le facteur, et il avait déjà pour lui une admiration sans borne...

 

 

 

Le facteur, quant à lui, était en train d'écrire sur un carton. Il écrivait: "Je m'appelle Candide; je pars à l'armée, il faut que j'aille à Frileuse, près de Versailles. Indiquez-moi mon chemin, s'il vous plait, Merci ".

 

 

 

Le facteur se mit à lire à haute voix ce qu'il venait d'écrire puis il dit :

 

- Ça va comme ça, demanda-t-il ?

 

 

 

- Oui! répondit naïvement Candide, qui n'en revenait pas qu'une personne aussi digne d'estime que le facteur puisse lui demander son modeste avis...

 

 

 

Sur ce, le facteur fit un trou dans le carton, y passa un bout de ficelle et il mit ce pendentif autour du cou de Candide. Puis,

 

pensant quand même à l'esthétique, il lui dit :

 

 

 

- Inutile de laisser ce carton ici en permanence, tu ne le montreras que dans les gares, le reste du temps tu le cacheras sous ta chemise ou sous ta veste, mais avec ça, tu risques rien, je te garantis que tu te retrouveras à Versailles en moins de deux!

 

 

 

 

 

Là-dessus, le facteur, qui avait quand même autre chose à faire dans sa tournée, salua Candide, lui serra la main, lui souhaita un bon voyage et un bon service militaire, puis il passa son chemin...

 

Il était content de lui, content de son métier. Ce qu'il venait de faire, c'était, là encore, le travail d'un bon facteur. Il y a des choses que seul un bon facteur peut faire. Des choses que, ni le curé, ni le médecin ne pourraient faire à sa place. Et, comme le bon samaritain de la bible, il avait pris en pitié cet être un peu niais qui se trouvait sur son chemin; il l'avait réconforté, guidé...

 

Il pensait que c'était un être vraiment pitoyable que ce jeune Candide, un être faible, que lui, facteur, il pouvait bien mépriser un peu. Mais l'amour naît parfois du mépris lui-même. Il ne se reprochait rien, il n'était même pas fier de ce qu'il venait de faire. Ce n'était ni plus ni moins que son devoir, un devoir inhérent à son noble métier…

 

Un facteur sait beaucoup de choses, un facteur sait, tout simplement. Et sous son uniforme, combien de savoir, combien de secrets n'étaient-ils pas cachés? Ce qu'il venait de faire, jamais il n'en tirerait vanité, jamais peut-être même il ne le dirait à quiconque...

 

Et le facteur passa donc son chemin, en réajustant son énorme et lourde sacoche remplie de lettres, pour d'autres choses de ce genre qui l'attendaient encore...

 

Deux jours après, Candide partait à l'aventure. Ce voyage, c'était pour lui une naissance. Pendant vingt ans il avait bien vécu, mais comme vivent les arbres ou les animaux. La naissance de l'homme proprement dite s'opérait en lui à l'instant même.

 

On peut dire que chez tout homme, il y a comme une nouvelle naissance aux alentours de la vingtième année, même si cette naissance se fait progressivement.

 

Mais chez Candide, plus que chez tout autre, cette naissance était brusque: d'un seul coup, il se trouvait face à la vie et à tous ses problèmes. Pour la première fois, en somme, il jetait un œRoman;">il naïf sur le monde et il n'avait non pas sept ans mais vingt ans.

 

 

 

Candide n'avait évidemment aucune prétention, on peut même dire que c'était le contraire.

 

Tout être, quel qu'il soit, s'imposait à lui, car l'homme social a appris de bonne heure à se défendre au sein même de la société, et il se défend d'autant mieux, lorsqu'il peut donner des ordres à quelqu'un d'autre.

 

Et ce quelqu'un d'autre, c'était toujours Candide ou des gens comme lui. Tout le monde, jusqu'aux plus sots de la société, pouvait se permettre de le commander, et lui, dans sa naïveté, il ne rechignait jamais. Il en était bien incapable d'ailleurs. Tout ce qu'on lui disait était bon à ses yeux, la malice n'existait pas chez lui, tout au moins dans les débuts de son existence...

 

 

 

Il arriva donc à la gare, et comme lui avait dit le facteur, il mit alors son écriteau bien envue sur sa poitrine. A voir sa démarche paysanne, tout le monde riait sous cape, mais ceux qui étaient intrigués par cet écriteau s'approchaient de lui plus ou moins discrètement pour pouvoir lire ce qu'il y avait dessus, et aussitôt ils regardaient Candide d'un air entendu et souriant. Candide qui voyait tout le monde sourire autour de lui, se piqua au jeu et il se mit à sourire lui aussi, ce qui en quelque sorte aggrava son cas. Un employé de la gare s'approcha de lui. Comme ce dernier était sans doute d'une intelligence supérieure aux autres, il comprit tout de suite, et, loin de se moquer de Candide, ou de le prendre pour un fou, il lui demanda :

 

 

 

- Alors, comme ça, vous êtes illettré ?

 

 

 

Candide, qui ne connaissait même pas la signification du mot "illettré"  hésita un peu à lui répondre. Il ne savait pas s'il fallait dire oui ou s'il fallait dire non.

 

 

 

Cependant, par la musicalité de la question, il crut comprendre qu'il serait préférable qu'il réponde oui. Dire non, c'est bien souvent dire qu'on n'a pas compris. Et puis, un non, il faut toujours le faire suivre d'une explication car les gens acceptent mal les refus, et puis, c'est encore s'opposer à son interlocuteur, c'est même le haïr quelquefois. Un oui est plus charitable, plus intellectuel, on s'engage moins, on est plus neutre, on reste davantage dans l'anonymat. Or, Candide, dans sa modestie, ne tenait pas à se faire remarquer. Aussi, dans son jugement intuitif, ce fut pour le oui qu'il opta et il répondit :

 

 

 

- Oui.

 

 

 

- Ah ! répondit l'employé, j'en étais sûr, je l'avais deviné. Quand je pense à ces gens qui se moquent de vous sans savoir pourquoi!

 

 

 - Vous savez, je suis peut-être bête, répondit Candide avec effort tout en cherchant ses mots...

 

- Pensez-vous! Vous n'êtes évidemment pas avantagé! Vous appreniez mal à l'école? Vous étiez dur, ça ne voulait pas rentrer? Eh! bien, que voulez-vous, tout le monde n'a pas le Certificat, tout le monde n'est pas supérieurement doué. Bah! Il faut se faire une raison, et puis, après tout, ça ne prouve rien...

 

Candide qui n'était pratiquement jamais allé à l'école, comprit par les paroles soit disant réconfortantes de l'employé, qu'il était vraiment bête, et qu'il y avait des gens beaucoup moins bêtes que lui, et même que ces gens moins bêtes que lui pouvaient se permettre de lui faire des misères. Et ce rire que tout à l'heure qu’il l’avait pris pour de la sympathie n'était en fait qu'une fausse apparence, et c'était la supériorité ou le mépris qui faisaient que les gens se moquaient de lui. Dès lors, Candide devint plus craintif et plus méfiant et il commença à se surveiller lui-même dans la foule, pour ne pas se faire remarquer, et, partant, pour ne plus se faire moquer de lui. Il comprit que cette sorte de collier qu'il portait était ridicule, et, sans ambages, il le camoufla définitivement sous ses vêtements...

 

L'employé s'occupa de lui en particulier et le conduisit vers le wagon qu'il devait prendre. Puis, ainsi que le facteur, et de même qu'on flatte un chien qu'on aime bien, il lui tapa aussi sur l'épaule et lui dit :

 

- Allez, va! Bonne chance, petit!

 

Candide était également un naïf dans ses rapports avec les femmes. Bien sûr, il avait bien eu quelques troubles, mais il était cependant d'une incroyable pureté, tant physique que morale.

 

Il venait juste de monter dans le train que déjà deux jeunes filles lui faisaient comme des coups d’œRoman;">il. Il ressentit comme un attrait mystérieux pour elles, et il les considérait longuement et fixement, émerveillé par la vivacité, l'exubérance et l'éloquence des jeunes demoiselles.

 

Sa façon de regarder avait quelque chose d’incommensurablement idiot, mais les jeunes filles loin d'en être offusquées, semblaient même en jouir, et elles se moquaient de lui à voix basse et à la dérobée. Il aurait volontiers pris ces sourires pour des manifestations d'amitié ou d'amour si sa jeune candeur n'avait pas déjà été détrompée par le chef de gare. Cependant, l'attirance qu'il avait pour elles, fut victorieuse. Et il se mit à leur dire ce qu'à peu de choses près Adam avait dit des milliers d'années avant à Eve:

 

- Vous êtes belles!

 

Il aurait bien voulu ajouter: "Vous me plaisez ", ce qui aurait été déjà considérablement moins banal ou encore: " Je ne peux me lasser de vous contempler", mais c'était là des phrases que son cerveau un peu débile n'était pas encore capable d'élaborer. La pensée existait en lui, elle était même très précise, mais les mots lui manquaient. Il était un peu comme un architecte qui aurait dans l'esprit une maison toute faite, mais qui n'aurait pas le matériel pour la construire, un architecte qui serait condamné à des rêves utopiques, un architecte qui attendrait d'avoir tout son matériel pour réaliser son rêve. Pour Candide, les mots étaient autant de briques diverses qu'il fallait acquérir les unes après les autres jusqu'au jour où ces briques, peut-être par leur formes hétéroclites, lui inspireraient des constructions elles-mêmes hétéroclites. Mais en attendant, il était là qui bafouillait et il ne trouvait pas ses mots.

 

Soudain, il fut comme inspiré, car un éclair de génie se produisit en lui. En effet, à force de regarder ces filles, plus exactement à force de regarder celle qui lui semblait la plus jolie des deux, il eut comme l'envie de s'approcher d'elle et il se mit à la caresser maladroitement, ce que voyant, la fille s'esclaffa de rire.

 

Cette réaction inattendue le déconcerta quelque peu et jeta à nouveau le doute et le trouble en lui-même. Il se sentit dépassé par ces deux êtres supérieurs qui jouaient cruellement avec lui, et, de même que le chien craint l'homme parce qu'il le sent supérieur, de même Candide décida provisoirement de ne pas jouer avec elles tant qu’ il se sentirait aussi faible auprès d'elles, et il s'enferma tout seul dans un compartiment du train avec ses faiblesses et ses complexes.

 

 

Il était assis dans ce train depuis peu de temps, qu'un jeune abbé entrouvrit la porte et demanda si les places étaient prises. Devant la mine ahurie de Candide, l’abbé comprit vite et entra sans complexe, avec trois jeunes garçons, tous chargés d'immenses sacs tyroliens.

 

 

- Alors, n'oubliez pas les enfants, dit-il, que les choses profanes sont nécessaires mais ne doivent surtout pas nous faire oublier les choses religieuses, qui elles, sont vraiment indispensables. J'espère que vous allez passer de belles vacances avec tous vos camarades et que cela vous reposera de vos études.

 

 

 

- Est-ce que nous resterons longtemps près du lac? demanda un des jeunes garçons.

 

 

 

- Une semaine environ, puis nous ferons un peu d'alpinisme avec l'abbé Paul.

 

 

-Vous viendrez bien avec nous s'enquit un autre?

 

 

- Mais certainement! toutefois je ne connais pas suffisamment la montagne pour être votre guide, c'est l'abbé Paul qui s'occupera de tout cela... Vous verrez, le camping est quelque chose de très agréable et de très sain … Robert, tu n'as pas oublié la trousse pharmaceutique, au moins? Quand on est en groupe, il faut toujours penser aux petits accidents qui pourraient arriver...

 

- Non ! répondit le dénommé Robert.

 

 

Cet air doux et attentionné de l’abbé déplaisait à Candide. Il ne comprenait pas quel plaisir pouvait avoir un homme à jouer aux mères de famille........

 

(A suivre)

 

"Journal et pensées d'un jeune poète des années 60"

(Michel Teston,  ISBN 2-9509937-5-3)

 

 

 

 

Lien pour lire mon livre  "Zarathoustra 68" en entier:

 http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html

 

 Lien sur ma tragédie complète : "Les Templiers" :

http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm 

 

Vous pouvez lire aussi mes romans en entier: "Le vent dans les cyprès" ou :"J'ai rencontré un ange" ( voir colonne de droite, ci-contre).

 

 

 Ma reprise : "L'encre de tes yeux".

 

http://teston.centerblog.net/209-encre-de-tes-yeux-cabrel-cover-teston

 

journal et pensées poète teston michel

journal et pensées poète teston michel

 

                                © Photo montage réalisée par l'auteur

 

Voici donc la suite du deuxième tome de : "Journal et  pensées d'un jeune poète des années 60, tome 2" . Je rappelle que j'ai déjà publié dans ce blog le tome1  (Michel Teston, 2010, ISBN 2-9509937-5-3).

 Je vous souhaite une bonne lecture  si cela vous intéresse.

 

 

Suite: page 2 (sur le blog) du tome 2

 

 

 

Journal et pensées d'un jeune poète des années 60.

Tome 2.

 

 

 

 

Je ne crois pas, par exemple, qu'il soit indispensable d'agir ou de voyager pour mieux connaître les problèmes. Agir, voyager, sont plutôt des besoins d'amoureux. C'est plutôt l'animal qui voyage et qui agit. Sans cesse des mondes se créent, sans cesse des mondes revivent...

 

Quelles joies que de réaliser ses rêves, c'est pour ces joies que nous vivons. Par contre, quel être malheureux que celui qui fait des rêves plus beaux que les autres et par-là même plus difficiles à réaliser!

 

Moi, mon rêve, c'était de devenir musicien afin de pouvoir composer, chanter, tenir en haleine toute une foule dans le noir sous le jeu des projecteurs, vivre sa poésie, vibrer, et faire pleurer tous les cœurs avides de beauté...

 

 

 

 ***

 

 

Aujourd'hui, c'est incroyable ce que je m'ennuie aux cours. Rien, c'est le vide complet. Ce que j'entends ce ne sont que des mots qui se suivent. Je ne comprends pas les phrases du genre :« Remarquez que ceci est significatif de la misanthropie de Rousseau ! » comme dit le professeur. Je m'arrête là, je n'écoute pas la suite, je me répète la phrase, une fois, deux fois; ce ne sont que des mots vides de sens; soudain, un éclair, mon esprit semble avoir accroché, j'ai compris l'idée qui se dégageait. Et maintenant que j'ai compris, je l'analyse, j’y reste dessus en réfléchissant. Demain, ou après demain, sans même le vouloir, je vérifierai cette phrase et elle viendra toute seule dans ma dissertation. Voilà bien ce que j'aime en français: pouvoir fixer une idée. En maths, c'est inutile, si vous oubliez un maillon de la chaîne de la démonstration, vous ne comprenez pas ce qu'il y a au bout, tandis qu’en français, peu importe le bout, à la limite il n'y a pas de bout, il faut isoler, intercepter les idées qui passent et qui se suivent...

 

 

 

 

 

 

 

La fille dans la classe

 

 

 

C'est plus fort que moi, mais je ne peux plus supporter de la voir avec ses lunettes, ce visage de cochon, cette grimace dédaigneuse et continuelle de l'individu qui regarde vomir et qui vous donne envie de vomir. Non, je ne peux plus la regarder, c'est mon estomac qui me l'ordonne. Je préfère regarder Lisa, là-bas dans le coin. Elle est si belle, cette fille, je ne peux pas m'empêcher de la regarder à la dérobée, tant je suis avide de beau et il est incontestable que c'est la chose la plus belle de la classe...

 

Je tourne la tête, mais il n'y a rien à faire, mes yeux ont beau ne pas la regarder, mon esprit ne pense qu'à elle, mon esprit ne fait qu'un avec sa beauté...

 

 

 

Depuis quelques temps, je crois qu'elle s'est rendu compte que je la regardais à la dérobée, et je m'amuse à voir et à étudier ses réactions de pouliche prise au dépourvu. C'est captivant de voir de quelle manière elle se passionne elle aussi pour le cours qu'on entend sans vraiment écouter: elle regarde bien devant elle, sans retourner la tête vers moi, mais je vois très bien que sa paupière joue au rétroviseur...

 

 

 

Elles sont comiques, ces filles: vous ne pouvez pas faire un geste sans qu'elles y voient l'intention que vous avez de les draguer ou de les violer. En somme, elles savent mieux que vous quelle est votre intention. Et moi ça me fait tout drôle, parce que, plus encore avec les filles qu'avec les autres choses, je n'ai pas vraiment d'intentions précises...

 

Mais il faut de tout pour faire un monde, vous pourriez bien être un saint, il y aura toujours quelqu'un pour penser que vous n'êtes qu'un salaud, et ce sera l'enfance de l'art pour lui de le prouver à tout le monde. Quoi qu'on fasse, il y a toujours des gens avec qui on ne peut pas s'entendre; le résultat de ces mésententes ? C'est l'erreur de jugement qui fera mettre au professeur un huit à votre devoir au lieu d'un douze...

 

Enfin, l'erreur est humaine, et ils ne sont pas dégoûtés ceux qui vous disent : « Comme ceci ce n'est pas juste, mais comme ça c'est juste ! » Ce sont des cœurs candides et purs, oui, ou bien de sacrés idiots quand ce ne sont pas des professionnels de la justice, ce qui n'est pas pareil, puisque, eux, ils sont payés pour ça…

  

Enfin, on nous lâche, la journée est finie. En passant, j'accroche Lisa: 

 

 

- Tu permets que je t'accompagne?

 

 

Elle me répond par un regard dubitatif, mais elle semble flattée. Ça marche. En guise d'introduction, je lui mets la main sur l'épaule et je lui tire un peu ses cheveux noirs en arrière. Elle sourit, c'est comme ça qu'elle me plait.

 

C'est vrai, j'aime bien me promener en ville avec une fille, ça fait bien. Il est des choses, comme la vis et l'écrou, qui sont faites pour aller ensemble. Au reste, ça ne va jamais bien loin, mais, je le répète, ça fait bien et c'est beau à voir. Ça y est, on arrive déjà près de chez elle...

 

- Au revoir Michel.

 

- Je t'aime bien tu sais, Elisa, lui dis-je trop amoureux pour être franc.

 

- Pas possible ! répond-elle...

 

 

 

Voilà c'est fini pour l'amour aujourd'hui. Mais ce n'est pas le tout: il faut que j'aille voir les copains à notre club.

 

Cette sorte de club, c'est toute ma vie. Mais il faut bien reconnaître aussi que je suis en quelque sorte un des membres fondateurs. On a baptisé ce genre de réunion:"Le club des loisirs", le C.D.L., j'en suis le vice-président, même si on n'y est que cinq en tout. Mais c'est sérieux, et c'est en pleine expansion. Il y a Jojo qui joue de la guitare, Jacques, l'autre musicien: il ne se défend pas mal au piano. Et puis les copains, Pierre et Paul. Quant à moi, je me prends pour le chanteur du groupe, j'aime la musique, et comme je l'ai déjà dit, je me prends pour un grand artiste mais du genre incompris et méconnu...

 

En ce moment, on essaie de mettre au point un numéro de twist. On compte pouvoir donner une représentation dans pas longtemps, en recrutant surtout chez les gars du collège. Je trouve ça bien, parce que ça me permet de satisfaire mes besoins d'inadapté social, et c'est un exutoire à ma folie. Étant totalement fou dans ces moments-là, je peux, grâce à ça, demeurer normal pour le reste du temps.

 

On ne sait pas bien au juste ce qu'on veut faire, mais cela vaut peut-être mieux ainsi car, de cette façon, on est libre. Et quand on se retrouve dans notre salle, le spectateur peut voir cinq hystériques à l’œuvre. Jojo est un gars bien. Ce n'est pas un fils à papa, c'est un gars qui a souffert, un artiste, même s'il n'est pas très aidé en amour...

 

 

 

 

Va te coucher 

 

Je viens de rentrer dans ma chambre, j'en ai affreusement marre de cette routine journalière. C'est toujours la même chose, on nous dit :" Travaille pour avoir le bac, pour préparer ton avenir ». Et en attendant, on oublie de vivre, comme si la vie était toujours après. Qu'attend-on pour vivre ? Je veux bien préparer mon avenir et préparer ma vie, mais il faut bien aussi vivre l'instant présent, non ? L'avenir, l'avenir! Quelle barbe!

 

 

 

En attendant, je végète, et puis, je me sens terriblement seul. Il paraît que c'est pour tout le monde pareil, mais pourtant les autres me semblent bien plus heureux que moi. A la fin c'est monstrueux de n'avoir jamais à faire qu'à soi-même, sans pouvoir être quelqu'un d'autre. Je fais tout tout seul. Qu'ai-je donc fait pour être puni de la sorte ? En fait, c'est comme ça depuis que j'ai quitté mes amis.

 

L'amitié est quelque chose d'extraordinaire; lorsqu'on y a goûté et qu'on en est privé, on est alors dégoûté de tout, même de l'amour. Maintenant, ceux qui m'entourent ne sont plus que des pantins à qui il faut se livrer pour une chose ou une autre. Celui-ci me demande une leçon, cet autre, un devoir, il faut que j'écoute les sornettes de cette particulière, et que je dise à mon copain: « C'est pas fameux, aujourd'hui, la nourriture ». A chacun j’associe un devoir ou une commission...

 

 

 

Avec les camarades, il nous arrive de sortir ensemble mais, en fait, c'est du commerce, des alliances qui résolvent certains problèmes, comme celui par exemple de rester toute une soirée sans pouvoir dire un mot.

 

J'aime mieux du reste être seul et jouer des personnages. De la misanthropie? De la dépression nerveuse? En fait, je crains toujours de voir dans ma conduite ou dans celle des autres, des causes purement maladives.

 

Mais, à toujours chercher par quoi on est déterminé, on finit par en oublier d'agir. La réflexion paralyse l'action. Pour agir, seule est nécessaire une certaine intuition.

 

 

 

 

 

Tout est plus intense chez le génie, tout est poussé à l'extrême. C'est sans doute cette intensité qui fait de lui un homme supérieur et folâtre.

 

 

 

C'est par la beauté qu'on réussit.

 

 

 

C'est une entreprise de fou, tant elle est grande, que de vouloir tout trouver par ses seuls moyens.

 

 

 

Celui qui était beau de nature, réussit, mais il n'est pas grand car il a trop été aidé par la nature, il n'a pas eu besoin de chercher le beau ailleurs qu'en lui-même; il n'a guère de mérite et peu de grandeur, mais il est beau quand même physiquement, et il est mieux que la plupart des autres.

 

 

 

Celui qui était laid de nature, a dû chercher le beau ailleurs, et s'il l'a trouvé, on peut dire qu'il est grand, qu'il a du mérite, et surtout qu'il est beau moralement, et c'est alors normal qu'il réussisse quand même.

 

 

 

Quel malheur d'être un artiste et de ne pas pouvoir chanter!

 

 

 

Te souviens-tu, madame, de ces nuits passées en dissidence ? Ce que c'est que les insomnies d'un génie !

 

 

 

 

 

Observations

 

 

 

L'homme a tendance à s'endormir dans la vie banale de chaque jour. Il devient comme un prisonnier enfermé tout le jour entre quatre murs. Une sorte de maladie survient alors: une apathie chronique de l'esprit, une impuissance de cet esprit, incapable dès lors de faire quoi que ce soit de positif, et cette maladie est due précisément à un excès d' activités de l'esprit en question.

 

Regardons vivre les gens de nos jours; ils sont oisifs, blasés; à quoi cela est-il dû? Cela provient certainement d'une suractivité du monde en général; et ce qui fait le salut d'un groupe, fait le malheur de l'individu.

 

Un individu veut-il lire? Il n'a qu'à prendre un livre douteux dans sa bibliothèque. Veut-il voir des situations jadis exclusivement cornéliennes? Il n'a qu'à rentrer dans un cinéma. Rien ne manque à notre époque; dès lors, l'individu est assailli et submergé. Ce qui devrait lui apporter sa liberté et la connaissance parfaite de lui-même risque de ne rien lui apporter si ce n'est une impression de détresse et de découragement devant l'océan des éléments susceptibles de répondre à tous ses besoins.

 

 

 

Triste époque pour l'homme! Il est évident que plus on est nombreux, plus il est difficile d'organiser un jeu, aussi de nos jours plus que jamais, nombreuses sont les victimes vouées à la solitude dans tout ce qu'elle a de plus horrible.

 

 

« -Jadis, nous n'étions que dix dans cette cour, me disait un ancien élève, et tout le monde jouait au même jeu; maintenant vous êtes cinquante et plus personne ne joue à rien ».

 

Oui, c'est vrai, plus personne ne joue, ils ne vont plus que par groupes de deux ou trois. Faites venir Johnny Hallyday sur la scène et tout le monde est en joie et on peut donc dire qu'un seul homme apporte de la joie à des milliers de personnes, et c'est très beau, mais, en dehors de lui, il n'y a aucun militant, aucun esprit d'équipe, il y a seulement la multitude, autrement dit la solitude; pour un groupe il faut pour chef un individu et non pas un autre groupe, mais un chef n'est pas vraiment un camarade, encore moins un ami, et finalement tout le monde reste seul.

 

 

 

Poésie,danse, éloquence et expression

 

 

 

Il faudrait que la poésie s'occupe non plus de la beauté de la nature mais seulement de la beauté de l'art. Il faudrait trouver la poésie existentialiste.

 

Hugo est venu après Chateaubriant et Rousseau; le poète d'aujourd'hui vient après Sartre, il faut qu'il enlève la fange pour pouvoir isoler le diamant.

 

 

 

Je ne crois pas à l'anarchie complète dans la poésie; pour faire quelque chose de constructif, il faut d'abord créer une école, après seulement on peut se permettre de se dégager de cette école.

 

 

 

Peut-être cette poésie est-elle au contraire dans tout ce qui est artificiel? J'entends par artificiel tout ce qui porte un peu trop clairement le sceau de l'homme à travers la nature; exemples: les objets en général, la photographie, etc … ainsi que les monstres qui ont été engendrés par cet abominable médicament qu'on appelle la Thalidomide

 sont peut être pour la poésie existentialiste l'équivalent de la Vénus de Milo pour les romantiques ou pour les Parnassiens.

 

 

 

Tout vit ici bas puisque tout est susceptible de faire penser l'homme qui est le seul à vivre en somme; tout vit en fonction de l'homme.

 

 

 

Je ne sais plus qui a dit que la poésie est un privilège aristocratique de naissance, et comme tout privilège, elle conduit à la guillotine... peut-être bien Baudelaire...

 

 

 

Dans ce monde matérialiste, il vaut mieux apprendre à connaître les êtres plutôt que les choses, donner la primeur à la poésie des êtres plutôt qu'à la poésie des choses et des objets.

 

On ne subit jamais que la bêtise; l'intelligence, au contraire, séduit et trompe et, par conséquent, n'oppose rien à personne.

 

 

 

Pourquoi toujours choisir ? On se trompe souvent. L'amour c'est une Inconnue. C'est une équation à résoudre. La déchéance, c'est lorsqu'on 'a pas été ce que l'on aurait voulu être. Je n'ai pas su où j'ai voulu en venir.

 

 

 

Pour faire une œuvre d'art, il faut avoir un but. Quel est ton rêve, au juste? Comment veux-tu avoir la moindre chance de le réaliser si tu ne le connais même pas?

 

Maintenant que tu connais ton rêve, agis en fonction de lui. Tu ne seras pas chanteur, tu ne seras pas scandaleux... tu seras plutôt romancier...

 

 

 

Il faudrait s'émouvoir mais je ne suis jamais ému, je suis amorphe. Je pense que l'émotion apporte une sorte de lucidité supérieure.

 

 

 

Pouvoir s'exprimer pleinement, trouver l'éloquence, voilà le rêve. On devrait toujours être à la recherche de l'éloquence, c’est-à-dire de la bonne expression. Et l'expression est quelque chose de vital chez l'homme, de nécessaire et d'indispensable. Mais l'expression ne s'arrête pas seulement au langage, elle s'étend à tout le corps, car le corps lui aussi s’exprime en permanence.

 

 

 

Chez les uns, il ne faudra pas parler, il faudra chanter, chez les autres, il faudra danser. La danse est l'expression du corps tout entier.

 

 

 

L'individu condamné à ne pas pouvoir s'exprimer sera totalement condamné car l’expression est un choix vital pour l'homme.

 

 

 

Une grande partie du bonheur se trouve dans la joie de bien s’exprimer, car une sorte de joie et de satisfaction de soi arrivent lorsqu'on s'est bien exprimé.

 

 

 

 

 

 

 

A la recherche de l’expression

 

 

 

Voici le journal intime que j'ai l'honneur de vous présenter, c'est celui d'un jeune homme mort à vingt ans. J'ai bien connu ce jeune homme puisqu'il était mon ami et c'est en cette qualité qu'il m'a confié et qu'il confiait à moi seulement et ce qu'il avait de plus personnel, c'est-à-dire ses confessions.

 

 

 

Ce qu'il y avait de tragique, c'est qu'il se savait irrémédiablement condamné, car il était leucémique. Il s'appliquait donc à bien vivre le peu de temps qui lui était encore imparti ; il aurait bien aimé faire quelque chose de grand, mais il n'en n'avait pas le temps, malheureusement.

 

 

 

D'un autre côté, il ne pouvait pas accepter une vie qui lui était d'avance refusée. Il savait qu'à l'âge où naissent les autres, c'est-à-dire à vingt ans, il savait qu'à cet âge-là, lui, il mourrait. Il ne saurait jamais ce que c'est vraiment que d'être adulte. Alors, il cherchait à être un adulte prématurément; il y est peut-être mal parvenu, mais cependant, grâce à cette tentative, il a sans doute eu l'impression d'avoir vécu une vie plus complète, et non pas une simple enfance.

 

 

 

Il était tracassé par l'idée qu'il ne resterait rien de lui, et c'est sur son lit de mort qu'il me confia ses écrits, ainsi qu’un inoubliable souvenir, et c'est pour mieux le faire connaître qu'aujourd'hui que j'ai entrepris de publier son œuvre. Ainsi peut-être sera-t-il moins seul dans la mort, et ainsi pourra-t-on mieux aimer, mieux plaindre, et mieux s'apitoyer sur son avenir et sur sa vie future. Il aurait sans doute pu être grand, très grand peut-être, comme ceux qui semblent toujours vive à travers les siècles et qui vivront tant que vivra l'humanité, tant qu'un petit garçon lira sur un manuel d'histoire, sur un dictionnaire ou autre, la vie, les exploits et les œuvres de ces hommes privilégiés qu'on appelle les grands hommes.

 

 

 

A ce propos, je reste songeur devant cette citation qu'il affectionnait tant et qu'il a d'ailleurs mis en tête de ses recherches :

 

« Et ceux-là seuls sont morts qui n'ont rien laissé d'eux ».

 

 

 

Il pensait qu'il ne serait adulte que le jour où il aurait trouvé un moyen d'expression, ou plutôt non, le jour où il s'exprimerait parfaitement, le jour en somme où il serait libre, où il aurait trouvé sa liberté grâce à l'expression. C'est pour cela, je crois, qu'il a intitulé l'ensemble de ses petits essais :

 

 

 

 

Et voilà. On a l'impression que cela finit mal, ou même que cela ne finit pas du tout. C'est l'impasse, le malaise, peut-être même le trou noir. Car certaines choses ont beau être fatales et inévitables, on ne peut pas les fixer et on les imagine mal. La mort l'a-t-elle surpris à ce passage du livre, ou bien le livre était-il déjà terminé depuis longtemps ? Est-ce voulu ou non? Je trouve pour ma part qu'il a compris que la liberté était un bien grand mot; la perfection, l'expression, comme il disait, n'est qu'une chimère.

 

 

 

A mon avis, il a été plus ou moins découragé, et cette fin bizarre, ce n'est que de la résignation, de la lassitude, peut-être du désespoir.

 

 

 

Cette vie n'est qu'un labyrinthe, qu'un cercle vicieux, jamais on ne pourra s'en sortir seul, abandonnons l'orgueil et tournons-nous vers Dieu, peut-être est-ce là ce qu'il a voulu dire? parce que je savais qu'il croyait fortement en Dieu. C'était là évidemment un problème qui l’intéressait au premier chef. Je me souviens de ce mot qu'il m'avait dit un jour alors que nous parlions de la foi en général:

 

 

 

"-  Je ne peux pas ne pas croire car j'ai trop d'imagination.... Ne serait-ce que par poésie, je croirais encore, il n'y a que les orgueilleux qui ne croient pas, ou peut être les inconscients, mais peut-on mêler l'inconscience à l'innocence? "

 

 

 

Aussi, maintenant, mon cher ami, je n'ai personnellement qu'un souhait: c'est que tu nous voies de là-haut dans ton paradis...

 

 

 

Cependant, à force d'être original, d'être libre, il est devenu un véritable naufragé et il est mort de liberté...

 

 

 

Jean avait vingt-deux ans, et il aspirait à la liberté. Enfin, il est libre.

 

Il a fallu vingt-deux ans, pensait-il, pour que je trouve la liberté...

 

 

 

Vingt-deux ans! Il ne pouvait s'empêcher d'être rêveur devant ces derniers mots... Ainsi la liberté s'acquiert peu à peu; c'est toute une entreprise que d'être libre, disait-il.

 

 

 

Enfant, disait-il aussi, on ne se pose même pas la question, on ne sait pas ce que c'est que la liberté; on n'en est peut-être que plus libre; adolescent, on croit l'être, mais on s'aperçoit bientôt que l'on fait des choses qui ne nous ressemblent pas, parce que dans le fond on ne se connaît pas soi-même. On découvre la contrainte et on reste figé devant cette contrainte, sans réagir, ne sachant pas trouver sa liberté.

 

 

 

Vingt-deux ans ! Maintenant je me connais à peu près, je sais choisir, et lorsque je suis contraint, il n'y a rien à faire, je m'échappe, je trouve ma liberté... Désormais, je suis moi, je suis libre...

 

 

 

Ainsi rêvait Jean avec tout l’enthousiasme de la jeunesse, tandis qu'il se tenait debout, à la rampe, à la proue du navire, et qu'il regardait sans se lasser l'écume de la mer, la blanche écume qui sautait; et c'était un plaisir que de voir cette mer calme et bleue qui tranchait avec grâce le navire ainsi qu'une lame de couteau. Le bateau ne serait satisfait de son plaisir durable que lorsqu'il aurait traversé toute le mer; car il ne s'arrêterait pas avant.

 

 

 

Jean avait entrepris un voyage en bateau par défoulement pur. Il partait à l'aventure, à la recherche du nouveau, à la recherche de l'inattendu, de l'obstacle.

 

Il faisait ça pour fêter sa naissance, parce qu'il était heureux de se sentir vivre et il avait besoin d'expériences pour mieux se sentir vivre.

 

 

 

Il pouvait sembler bizarre qu'il ait mis toutes ses économies pour réaliser pareille folie: voyager et tout attendre d'un simple voyage.

 

Mais il aimait être bizarre et singulier, il pensait ainsi avoir davantage de personnalité et, ce traitement, il pensait que c'était aussi un signe de supériorité morale. Il voulait toujours faire des choses qui ne ressemblent à rien afin de ne rien devoir à personne, afin aussi d'être quelqu'un d'unique au monde, ayant une expérience incomparable.

 

 

 

Quel intérêt aurait la vie en général si on était tous les mêmes?

 

 

 

Les fourmis sont toutes pareilles, elles s'effacent dans la fourmilière, mais c'est le propre de l'homme que de pouvoir être différent. Il n'y avait que deux choses qu'il ne pouvait pas supporter: la première, c'était d'être commandé, et la deuxième, d'être dépassé par les événements.

 

 

 

Et le premier des ennuis, sur ce bateau, c'était le capitaine... Il avait, en effet, interdit aux voyageurs de faire ceci, et obligé de faire ou ne pas faire cela.

 

Qu'il interdise quelque chose, passe encore, mais le plus pénible dans tout ça, c'est qu'il était toujours là dans votre dos à vous surveiller, ou, plus exactement, et c’était encore pire, à vous faire surveiller par d'autres.

 

 

 

-« -Il est interdit de rentrer ici, monsieur, c'est un endroit réservé à l'équipage, ordre du capitaine ».

 

 

 

Voilà une phrase que l'on entendait sans arrêt. Il arrivait même que l'on vous dise: « Interdit d'entrer » alors que vous n'aviez nullement l'intention d'entrer; tout ceci agaçait Jean, et après moins de huit jours de navigation sur ce voilier, il ne pensait plus qu'à quitter cette prison ambulante.

 

 

 

"Patientons, se disait Jean, un voyage à Tahiti, ça vaut bien un peu de souffrance. Oui, Tahiti sera pour moi le bout du voyage, un vrai paradis terrestre!"

 

 

 

 

 

 

 

Projet de préface

 

 

 

 

 

Avis au lecteur

 

 

 

A tous ceux avec qui j'ai vécu, en bien ou en mal, je dédie ce livre.

 

 

 

Voici l'histoire d'individus que j'ai pu regarder vivre.

 

 

 

Je te connais. Et si tu fais cette moue dédaigneuse, montre-moi donc ton livre à toi dans lequel je pourrai prendre de la graine. Tu n'en as pas ou bien ton livre n'a rien d'extraordinaire? Alors, ne fais plus cette moue et dis-toi bien que chacun fait ce qu'il peut et que c'est en faisant ce que l'on peut, que l'on devient beau, et que, tous frères, nous ne devons pas nous opposer les uns aux autres mais, bien au contraire, nous devons nous aider et nous conseiller...

 

 

 

 

 

 

 

De nos jours, on attache trop d'importance à la sélection. On sélectionne toujours, mais c'est toujours, quoi qu'on fasse, d'une façon arbitraire. Tout se fait par examen et par concours. C'est peut-être une loi de la sociologique mais, chaque fois qu'on regarde l'intérêt de la société, on détruit en même temps celui de l'individu. Il faut choisir entre ces deux parties. Et, de nos jours, on se flatte d'avoir un système judiciaire jamais égalé où la science arrive à tout déterminer et il faut encore que l'on procède selon principes qui ne sont pas à l'honneur de la civilisation, bien au contraire, puisqu'ils en montrent la stérilité.

 

 

 

Conclusion; Il n'y a jamais eu autant de victimes que de nos jours, puisque ces principes sont appliqués sur un plus grand nombre d'individus. Je pense au baccalauréat, par exemple, qui est, sans contexte, le premier et le plus important de ces fléaux.

 

 

 

Chaque fois qu'il y a règle, il y a exception, et la règle c'est toujours du côté de la majorité. La règle a toujours été l'ennemie de l'exception, elle a toujours gagné, et c'est sans doute pourquoi on n'a jamais essayé de concilier la règle et l'exception.

 

 

 

Triste œuvre que l’œuvre avortée par manque de maturité ! Faudra-t-il toujours attendre le train qui n'arrive pas? Ne vaut-il pas mieux partir à pied? Même si on ne va pas si loin, au moins on vit. Conduire une voiture, c'est simple, mais c'est une fin en soi. On vit.

 

 

 

Jamais je ne suis plus poète que lorsque je me sens abattu, écrasé, fourbu.

 

 

 

C'est une poésie du vide et du néant que celle qui se passe de l'expression!

 

 

 

Il ne faut pas se donner, mais donner tout court.

 

 

 

Pour être heureux, libérez-vous, soyez fous !

 

 

 

 

 

 

 

Ecoutez l'histoire d'un jeune homme qui croyait pouvoir être écrivain ou artiste mais qui ensuite s'est enlisé parce qu'il n'a pas osé s'affirmer. Original d'abord, mais ensuite déçu, puis désespéré, il finit quand même par devenir écrivain mais décide alors de jeter son œuvre à la mer.

 

 

 

 

 

 

 

Quelques pensées

 

 

 

On a beau semer le blé, on récolte toujours un peu d’ivraie.

 

 

 

Attaquer ou défendre le fond même de l'homme sans tenir compte de l'extérieur... Quand je suis devant un directeur, ce n'est pas le directeur que je considère, mais l'homme mis à nu, et s'il est haïssable, je le méprise. Par ce procédé, je reste toujours moi-même.

 

 

 .

 

On est intelligent, le jour où, connaissant parfaitement son âme, on l'applique cette loi aux autres. Alors, on juge, on mesure et on analyse les autres avec une unité de longueur qui est soi-même.

 

 

 

Je m'adonne à la musique, je me donne à l'amour, et je me sacrifie à la littérature.

 

 

 

Il est bon d'affronter plus fort que soi, car alors on peut s'apercevoir de sa faiblesse.

 

 

 

Aussi stupide que cela puisse paraître, on ne peut se mesurer correctement qu'à une toise plus grande que soi-même.

 

 

 

On a toujours le temps, c'est plutôt le choix, l'application, le travail et la persévérance qui manquent.

 

 

 

Il faut que j'apprenne par moi-même, parce que je suis trop idiot ou trop génial. Le génie est sans doute un idiot supérieur.

 

 

 

Les mathématiques, c'est comme un jeu de construction: on a des pièces toutes faites, il faut les assembler les unes avec les autres pour faire un ensemble, avec ou sans modèle.

 

 

 

C'est pourquoi, ceux qu'on appelle mathématiciens ne sont jamais que des ouvriers, même s'ils sont de bons ouvriers.

 

 

 

Le littéraire, au contraire, crée de toutes pièces lorsqu'il invente quelque chose dans son esprit, et  pour la réaliser, il est obligé de commencer par faire ses pièces lui-même. C'est un architecte.

 

 

 

Il arrive qu'un architecte joue aux ouvriers mais il n'y a pas d'ouvriers qui jouent aux architectes.

 

 

 

Ainsi, certains littéraires ( Ampère, Pascal, etc.) sont aussi des mathématiciens supérieurs mais je n'ai jamais vu chez ces professeurs de mathématiques, ou chez ceux qu'on dit être matheux, je n'ai jamais vu, dis-je, des esprits littéraires.

 

 

 

Quant à ces petits professeurs de français, ils se rapprochent beaucoup plus des matheux que des littéraires, ce sont, si on veut, des bâtards, des fils putatifs.

 

 

 

Le génie serait-il un idiot? J'entends par-là quelqu'un de particulier, d'original, un individu qui agit et parle d'une manière spécifique, une exception, un incompris?

 

Son univers personnel, et qui lui est propre, nécessite la création d'ouvrages personnels qui lui permettent de sortir de lui-même afin de pouvoir communier malgré tout avec les autres, d'une façon ou d'une autre, car tout homme a besoin de communiquer avec les autres sous peine de sombrer dans la solitude et dans la folie.

 

 

Plus son monde intérieur est riche et plus il sait le donner aux autres, plus il enrichira les autres et plus il sera grand.

 

 

De même que celui qui connaîtrait deux langages, l'anglais et le français par exemple, serait plus riche que celui qui n’en connaitrait qu'un, de même celui qui connait deux idiots, ou deux génies, est plus riche que celui qui n'en connait qu'un.

 

 

 

 

 

 

 

 

Théophraste 

 

 

 

L'autre jour, j'ai fait la connaissance de Théophraste, et nous sommes devenus de grands amis. C'est lui qui m'a dit que j'étais idiot, mais vous pensez bien que je n'en crois rien. Entre nous, je serais plutôt un génie, mais passons, passons, je suis un idiot, et de toute façon, Théo est mon ami. Alors, avant de vous le faire connaître, je préfère vous parler un peu de moi et vous exposer mes théories d'idiot car, tel que je le connais, ce cher Théo avec son côté superficiel qui délaie toutes les pensées, il m'éclipsera.

 

 

La société, c'est bien beau et la réalité aussi, mais pour celui qui n'analyse pas, elles peuvent apparaître comme un bouillon insipide, alors que si on faisait la synthèse, on s'apercevrait que, malgré tout, on peut tirer autre chose que de l'eau, à partir de ce sacré bouillon.

 

Alors, avant de vous offrir des bouillons, je vais vous présenter des extraits qui sont teintés des fruits de mon travail et de mes analyses...

 

 

 

Le génie

 

 

 

Le génie serait une sorte d'inadapté au malheur, un être qui poursuit et réalise ses rêves d'enfance, un inadapté de l'âge adulte, ou, plus précisément, un être qui était déjà adulte pendant son enfance; c’est un incompris qui poursuit ses chimères contre vents et marées; c’est l'être plus complet qu'il y ait, et qui constitue à lui tout seul un monde, c’est un être qui n'a pas besoin de complément, un monstre.

 

Mais s'il est un être complet, c'est au prix de la solitude qu'il ressent plus que tout autre. Là où les autres trouvent une satisfaction à leurs besoins, lui il ne trouve que des divertissements. Il n’attend rien des autres si ce n’est un divertissement, au demeurant indispensable, car la solitude complète le ferait peut-être sombrer dans la folie.

 

 

 

Le fait même que le génie se manifeste dès l’enfance entraîne un certain déterminisme, un côté, semble-t-il, inné.

 

 

 

Il y a un mur d’incompréhensions et de malentendus entre le génie et la masse des autres. Ce qui pourrait faire son malheur, ce serait l’inaptitude physique ou intellectuelle à traduire ce qu’il ressent, à traduire ce qui est ancré au plus profond de son être.

 

 

 

Le génie est heureux lorsqu’il a pu réaliser et créer, malheureux lorsqu’il est absorbé, accaparé par les choses ou les événements, lorsqu’il n’est pas libre, lorsqu’il n’a pas d’exutoire. Il est très malheureux avant de trouver cet exutoire, très heureux après. Il faut qu’il s’affirme pour pouvoir être lui-même et être libre.

 

 

 

Il a des astuces à lui, des armes secrètes qui font que les autres baissent pavillon devant lui instinctivement. On ne joue pas avec son génie, comme on ne joue pas avec le feu.

 

 

 

Voilà, c’est décousu comme pensées, mais il faut reconnaître que c’est pas mal, surtout pour moi...

 

 

 

 

Je pense à Théophraste. Il va en faire une tête quand je lui montrerai ça, à lui qui a sa propre conception du roman. Lui, ce qu’il aimerait, ce serait une action vaseuse.

 

 

 

Je ne sais pas, mais lorsque je suis seul comme ça à me promener en ville, j’ai l’impression d’être une peste ambulante. Il est vrai que ce je crois être le malheur m’a marqué d’une manière indélébile; je le cache de mon mieux, me semble-t-il, et pourtant les gens me fuient et m’évitent d’instinct. Alors, comment m’adapter à cette société ?

 

 

Mais à ce compte la société n’existe plus, elle existerait si on avait la possibilité d’aborder et de parler librement au premier venu, sans que cela paraisse choquant. Mais non ! lorsqu’on se mêle à cette masse, on ne sait absolument plus quels sont les droits de l’individu. Comment aimer une pareille société? Il n’y a plus de société! il n’y a que des gens qui empêchent l’individu de respirer. Les clubs et les groupes sont des échappatoires. Avec les copains, ce n’est certes qu’une société fort réduite, mais c’est tout de même une société. On y respire...

 

 

 

 

 

Elisabeth

 

 

 

Je pensais à Elisabeth, la porte de sa chambre...

 

Le bonheur quoi! j’en avais des larmes aux yeux rien que d’y penser, et je ne sais pas si c’était dû à la fatigue, à l’alcool, ou à l’amour véritable avec tout le bonheur qu’il apporte.

 

Je crois simplement que j’étais heureux bien qu’abruti et assommé. Et puis, il y avait aussi cette promesse de plaisir... ou plus exactement, j’éprouvais déjà du plaisir, car il faut une idée de futur pour qu’il y ait vraiment du plaisir; quand il n’y a plus de notion de futur, ce n’est plus du plaisir mais de la simple satisfaction; tout le monde ne trouve pas la satisfaction et le quiétisme. On aime mieux recommencer à penser à un plaisir futur. Tout à l’heure, je suis allé au cinéma. J’avais du plaisir avant d’y aller, parce que je savais que j’allais avoir du plaisir; pendant le film j’avais encore du plaisir parce que ce n’était pas fini, parce qu’il y avait encore cette notion de futur dont je viens de parler...

 

 

 

 

 

Je ne me suis pas accepté moi-même, tel que j’étais, c'est-à-dire déterminé; j’ai voulu créer un autre moi-même qui, cette fois-ci, serait libre. Je me suis évadé et j’ai constaté que je n’étais pas le même libre qu’emprisonné. Je croyais que la liberté m’apporterait le bonheur, même pas. Cela ressemblait plus à un désir insatiable qu’au bonheur proprement dit. Maintenant je suis dehors; j’ai devant moi l’infini du monde: et je ne sais pas même où aller; ce n’est plus comme du temps où mon seul but, ma seule raison d’être, c’était de m’évader et de creuser le mur de ma prison. Maintenant, je suis comme le papillon qui va n’importe où, mais qui cependant est obligé de se poser quelque part et qui n’arrive même plus à mesurer sa liberté.

 

 

 

Comme les papillons, je mourrai un jour dans les champs, lassé d’avoir trop voleté. Je mourrai peut-être dans l’anonymat, perdu dans les bruyères d’une montagne. Mon aventure aura été formidable mais je ne pourrai la raconter à personne, surtout pas à ceux qui sont restés là-bas dans leur prison, quelque part dans la ville dont ils ne peuvent pas sortir. Mon aventure sera, je le vois bien, une sorte de suicide, une indigestion de liberté accompagnée d’inévitable solitude.

 

 

Mais ces monts que je visite en papillon auront beau être infinis, dans le détail aussi bien que dans l’ensemble, je passerai toujours mon chemin, éternel voyageur.

 

 

J’aurai sûrement la chance un jour de rencontrer un autre papillon qui comme moi aura choisi la liberté, et peut-être même je rencontrerai des multitudes de papillons… Nous sympathiserons un instant, et bien que nos aventures soient différentes et presque totalement inconnues pour les autres, nous aurons cependant un instant de communion, une petite route commune; et puis on se séparera, pour ne plus se revoir sans doute; et je continuerai donc ma route ainsi, jusqu’au bout. Et lorsque je mourrai, seul, dans les bruyères, j’aurai comme la satisfaction  d’avoir sondé le plus possible l’infini, d’avoir pris un morceau d’infini, le plus grand possible, pour le rendre fini à mes yeux. Mon aventure de papillon sera désespérée. Le but ne sera jamais atteint, car on ne mesure pas l’infini, mais l’espoir et l’amour-propre m’invitent à me rapprocher le plus possible de ce but.

 

 

Mon évasion aura été une folle évasion.

 

 

Mais ce fou qui est libre, ce fou qui est sorti de mon sein, qui s’est détaché de moi, et qui continue à s’éloigner de moi, pour le peu qu’il reste emprisonné, ce fou qui est parti délibérément pour jouer avec un destin sadique, ce fou emporte quand même avec lui mes ux, mon consentement et ma bénédiction, et je crois bien que c’est sa voix et non pas la mienne qui parle toujours dans mon ur

 

 

 

Au bistrot

 

Je suis resté très longtemps au "Café de Paris" et avec les copains, on n’arrêtait pas de boire, de danser ou de jouer au billard. A moitié saouls, on dansait le twist et le rock avec Clémence ; je ne me rappelle plus des détails, tant je me dépensais et tant je voyais trouble. Je sais que j’ai beaucoup dansé, mais je ne me rappelle plus si c’était toujours la même qui dansait avec moi. Je sais qu’il y avait là Françoise, Jojo, et que j’ai dansé avec elles, mais les autres, je ne me souviens plus. Je voyais toujours les mêmes têtes que les autres dimanches, et j’ai même failli me bagarrer avec un gars ivre à qui je ne plaisais pas, soit disant.

 

 

 

Lorsque vous êtes ivre, vous vous sentez tout à fait libéré, c'est l'oubli complet comme dit Elisa, et lorsqu'en plus vous dansez au son d'un slow américain, votre corps tout entier est si bien soumis au rythme qu'il marche tout seul, qu'il est indépendant de vous, qu'il est pour ainsi dire excédé, télécommandé par la sorcellerie du rythme, et il offre aux autres un spectacle unique car il obéit docilement, et on se sent léger léger, en dehors de soi-même, quasiment éthéré comme un pur esprit.

 

Il faut que je tue en moi-même ce cochon réaliste et vulgaire qui ne cesse de m'empoisonner.

 

 

 

Chez Elisabeth

 

 

 Si bien que je me suis retrouvé avec Elisa dans sa chambre après le dîner. J'étais en admiration devant son appartement à la fois simple et luxueux. Je trouvais, comme le poète, que:

 

"Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté" (Baudelaire).

 

 

 (A suivre) car tout n'est pas entré dans cette deuxième page du tome 2 de :"Journal et pensées d'un jeune poète des années 60" (Michel Teston)

 

Lien pour lire mon livre  "Zarathoustra 68" en entier:

 http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html

 Lien sur ma tragédie complète : "Les Templiers" :

 http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm 

 

 

 

Ma reprise de "Carte postale"  de Francis Cabrel.

 

 

 

 

journal et pensées poète teston michel (Début tome 2)

journal et pensées poète teston michel (Début tome 2)

                             © Photo montage de l'auteur.

 

 

                                                

 

 

"Journal et pensées d'un jeune poète des années 60.

Tome 2."

 

 

 

 

Chers amis et amies lecteurs de ce blog, je me résous à publier aujourd'hui un livre que je pensais pouvoir auto-éditer en micro-édition comme le tome 1, à savoir: "Journal et pensées d'un jeune poète des années 60, tome 2". En effet, je n'ai plus la combativité que j'ai eue toute ma vie dans l'adversité. Non seulement je ne publierai pas ce livre d'une manière classique, mais je n'en publierai probablement plus du tout de mon vivant.

On m'a détruit, par bêtise et par ignorance, et sans me le dire, de nombreux manuscrits de ce type que je voulais peaufiner et publier à ma retraite, ce qui a fini de me décourager le jour où je m'en suis aperçu (des décennies plus tard, car je croyais que ces manuscrits ne risquaient rien dans mon grenier campagnard) d'autant plus que j'ai toujours été un poète maudit ne gagnant pas un sou avec mes livres et pire encore, me ruinant (autrefois) pour payer les imprimeurs à prix d'or. A l'époque j'étais persuadé que j'avais du talent et je croyais qu'on finirait par s'en apercevoir. Hélas! les choses ne sont pas si simples et la justice n'est pas de ce,monde. Dans un de mes livres: "De quelques poètes maudits et troubadours", j'ai montré que de tout temps, et aujourd'hui plus que jamais, il y avait eu des poètes maudits (pareil pour les peintres et autres grands artistes) parfois même géniaux, comme Baudelaire, qui n'est devenu célèbre que longtemps après sa mort. Tout ça pour dire que je ne vais plus me crever à écrire maintenant que je suis en retraite. Bien sûr, cela ne veut pas dire que je regrette d'avoir publier mes livres. Ceux qui ont été publiés, on pourra toujours les lire, si on le veut vraiment, à l'avenir.

Bonne lecture de ce livre si le cœur vous en dit. Très amicalement. (M.T.)

 

 

Journal et pensées d'un jeune poète des années 60   (Tome 2)  

 

(suite du Tome 1  Dépôt légal août 2010, ISBN 2-9509937-5-3)

 

 

 

 Journal et pensées,  deuxième semestre 1962

 

 

(Après deux échecs successifs à la première partie du baccalauréat, je viens vivre chez mes parents, préparant par correspondance le bac pour la troisième fois, auquel j’échouerai encore, en attendant mon incorporation au Service militaire.

 

Avec le recul, je peux dire que mes échecs sont surtout dus, outre mes problèmes socio-psychologiques, familiaux, etc., au fait que je n’ai jamais été orienté dans mes études, et qu’au bout du compte j’ai un coefficient 8 en math, 7 en physique-chimie, où je rends mes feuilles blanches, et seulement 6 en français où je suis toujours dans les meilleurs).

 

 

Journal et pensées, deuxième semestre 1962

 

 

 

Jean était allongé sous un arbre, oisif, la chaleur était accablante. Les jambes appuyées contre un pommier, la tête dans l'herbe, il était là, abruti, dégoûté. Tout lui paraissait fade et tout son corps traduisait cette fadeur, que ce soit le rictus de sa bouche, sa tenue toute en mollesse, ou même ce goût vague et indéfini qui semblait monter de son estomac. Voilà, c'était tout ce qu'il éprouvait. On ne pouvait même pas dire qu'il était malheureux. Pourquoi aurait-il été malheureux? Il ne souffrait pas, il était en vacances, et il avait bien de la chance de ne rien faire et de pouvoir ainsi disposer de lui-même. Les autres voyaient qu'il était heureux, c'était l'évidence, alors, Jean était heureux …

 

D'ailleurs, il reconnaissait en lui-même que le travail ce n'était pas non plus le bonheur. On travaillait comme une bête pendant huit ou dix heures ; on travaillait, on ne faisait que travailler, et tout convergeait vers le travail, car sourire, rire, se reposer un peu, tout cela n'avait qu'un but, tout cela faisait parti, en quelque sorte, du travail. Ce n'était là que des réactions face au travail, ce travail qui est un divertissement dont le but n'est pas de délasser, mais d'absorber complètement l'être humain. C'est comme le cheval que l'on dompte, c'est comme le taureau que l'on «travaille» avant de le tuer.

 

Ce divertissement est nécessaire et indispensable à la vie, il est même la vie. Chacun le prend à sa façon, chacun essaie d'en tirer le meilleur parti, car on est obligé d'épouser le travail…

 

Une paille dans la bouche, Jean regardait l'arbre en contre plongée. Cela ferait une belle photographie,

 

pensait-il . Cette sensation d'écrasement, et cette idée de profondeur infinie avec le tronc qui s'éloigne, ses plus hautes feuilles qui se dessinent puis ce nuage blanc qui passe, puis enfin le ciel tout bleu qui soit-disant, est infini mais qui avec cette couleur si vive apparaît comme une fin en soi. Il y aurait une voûte peinte en bleu à la place, l'effet serait exactement le même.

 

 

Mais Jean n'arrivait pas à se faire à ce repos. Chez lui, tout était de la contrainte, sauf le changement. Il aurait aimé partir n'importe où mais il savait qu'il ne le pouvait pas, du moins, pour l'immédiat. Alors que son génie consistait à varier, à innover, à être original, et si possible, à créer dans l'univers limité où il se trouvait.

 

 

Il se leva et il alla uriner contre un arbre, c'était là, somme toute, un grand plaisir, et il pensa, un sourire aux lèvres, au villageois qui était obligé de faire cent mètres sur un trottoir pour satisfaire ce besoin naturel, et qui est encore obligé, entre temps, de dire bonjour à ce monsieur qui le connaît, qui l'arrête, qui le fait souffrir même, ne sachant pas son drame intérieur … L'art pour ce villageois, c'est d'organiser et de classer sa volonté, ou plus exactement ses volontés, afin de moins souffrir.

 

 

Jean se dirigeait maintenant chez lui pour aller y manger. Cela faisait partie des rites quotidiens, cela aussi contribuait à l'absorber complètement, car il vivait comme une bête ou plutôt comme un automate, n'ayant même pas besoin d'aller à la chasse pour manger.

 

L'homme est comparable à cet ouvrier dont le seul travail est de surveiller les machines. Tout marche seul mais il faut cependant qu'il soit là. L'homme est donc le roi au milieu de ses machines, mais il arrive un moment où il est esclave de ses machines, comme le roi lui-même est esclave de ses sujets. Le roi aussi peut se tromper, il peut se donner l'illusion qu'il commande à ses sujets, mais la vérité n'est pas là: en fait, ce sont ses sujets qui le commandent. Il croit précipiter son pays dans la guerre, alors que s'il connaissait tous les phénomènes historiques, démographiques ou autres, il s'apercevrait qu'il n'est après tout qu'un pantin. Plus tard, l'histoire dans ses passions affirmera avec toute l'épopée nécessaire que LouisXIV, par exemple, était grand, qu'il était génial et que c'est grâce à lui, et à lui seul, que la France a fait ceci ou cela... Le culte de la personnalité, ni plus, ni moins.

 

Il vaut mieux sans doute pour la santé morale de tous les hommes que l'histoire pense de cette manière...

 

Que serait-elle et que serions-nous s'il n'y avait pas de grands hommes ?

 

Mais Jean, bien qu'il n'acceptât pas cette vie routinière, s'y habituait cependant malgré lui, comme le corps s'acclimate au pôle nord sans que la volonté y soit pour quelque chose.

 

Ainsi, la plupart du temps, était-ce le vide complet à l'intérieur de lui-même, ses yeux se fermaient, ses oreilles se bouchaient, il n'avait plus rien à faire sinon à se laisser aller, et les choses marchaient très bien ainsi. Et, bien souvent, il se disait que c'était idiot de vouloir à tout prix rester éveillé lorsqu'on a tant sommeil, et puisque le sommeil était naturel, il s'endormait, et il y gagnait en simplicité, et aussi en santé.

 

 

Je ne devrais penser qu'à mon avenir, pensait-il, et c'est pourtant le passé qui m'envahit. Je ne revis que les beaux souvenirs et encore je pense à ce que j'aurais dû faire pour être plus heureux... En somme, j'agis afin de ne jamais subir deux échecs semblables et ça doit être là toute la valeur de l'expérience...

 

 

Quant à l'avenir, ah ! l'avenir ! Ce mot dont on me saoule les oreilles depuis dix-huit ans, il est pour moi le mot le plus vide et le plus plat qui soit. Il ne me suggère rien et je préfère ne pas me l'imaginer, car je serais sûr de me tromper...

 

 

Je préfère penser à Elisabeth, si elle n'est pas ma vie, elle est du moins la base de tout ce que je peux apprécier.

 

 

Jean l'avait connue au lycée et elle lui avait plu par sa démarche, ses airs de femme mûre et ses longs cheveux noirs qui semblaient l'empêcher de voir sur les côtés tant ils lui servaient d’œillères.

 

Dès les premiers instants, il s'était mis à la regarder

 

consciencieusement et une sorte d'amour et de complicité était née entre eux. Mais Jean se permettait de l'aimer mais, par contre, il ne voulait pas de son amour à elle, il ne pouvait pas supporter ça, il fallait à tout prix que ce soit lui qui commande.

 

 

- Je ne sais pas ce qu'il y a chez toi Jean, mais je sais que tu plais, je sais que tu plais à toutes les filles. Tu ne te sers de moi que pour être plus brillant auprès des autres, disait-elle.

 

 

- Mais non, tu sais bien que je n'aime que toi, ma fleur de printemps, lui répondait-il, dans un sourire qui visiblement était moqueur.

 

 

Et il lui tira même gentiment ses cheveux. Elle fut apparemment vexée, mais en réalité, elle était désarmée, elle ne demandait que ça, et elle rougissait de bonheur...

 

Jean sentit que malgré lui il ne pouvait faire durer à son avantage une situation aussi délicate; il se leva et s'aperçut, comme par hasard, qu'il lui manquait un livre...

 

 

Jean avait dans les yeux un pouvoir extraordinaire et d'une éloquence parfaite. Il lui suffisait de regarder la fille désirée pour que celle-ci se sente immédiatement touchée, flattée, et amoureuse. Mais cette éloquence qu'il avait dans le regard, il la perdait dans les mots, et un peu comme Hannibal, il savait vaincre mais il ne savait pas profiter de sa victoire. Il en résultait une sorte d'entente, de danse, d'érotisme qui se perdait dans le platonique.

 

 

Ce qui n'aurait dû être que du provisoire devenait un but en lui-même. Et l'équilibre ne pouvait se maintenir que par des sortes de caprices qui, pour Jean, consistaient à éviter consciencieusement celles qui auraient tant souhaité que ce provisoire n'existât pas. En ce sens, on pouvait dire que Jean plaisait à toutes les filles. Mais alors, ce qui l'exaspérait, lui, Jean, c'était lorsque Gisèle, puisqu'elle s'appelait ainsi, se mettait à discuter en simple camarade avec d'autres garçons. Il était alors malheureux car il se sentait humilié et ne pouvait même pas intervenir, à cause de son caractère exclusif et égotiste. Si cela avait été avec une autre que Gisèle, il aurait pu discuter, mais il aurait été obligé, dans ce cas encore, de tout ramener à lui ou bien de s'effacer complètement, et, dans les deux cas, il était finalement malheureux. En somme, il était fait pour l'amour et non pour l'amitié. Il en résultait parfois chez lui une sauvagerie farouche et il semblait alors inaccessible aux autres.

 

 

Le besoin de nouveau s'abattait sur Jean comme une fatalité. Il lui semblait qu'il y avait des nouveautés auxquelles on ne pouvait pas échapper, comme celle de sortir de chez lui une fois par semaine. Sortir de chez lui, cela voulait dire aller faire un tour en ville car il sentait que sa vie n'était tout de même pas dans sa tendre campagne. Jean alors était fou et extravagant, il changeait de personnalité pour devenir un gentleman aux allures très snobs.

 

 

Il avait l'impression d'être sur une scène et de faire du spectacle. Et il sacrifiait tout au spectacle jusqu'à sa personnalité. Mais pour cette nouvelle personnalité, il échappait à tout le monde et il faisait mieux ce qu'il voulait. Cette extravagance, cette expansivité et cette extériorisation, nécessaires chez lui, contribuaient à faire de lui un romantique. Il était cet enfant qui n'avait pas lâché le monde idéaliste dans lequel sa jeunesse s'était écoulée. Il ne se faisait pas à la vie qui se présentait à lui, comme il ne se faisait pas à son époque, et ce réalisme, cet existentialisme, le rendait encore plus malheureux et encore plus romantique. Il était toujours ailleurs, complètement étranger et indifférent au rôle qui aurait dû être le sien, et même étranger à tout ce que la plupart des autres était effectivement. Son ennemi, c'était le travailleur patient de tous les jours, celui qui pose chaque jour une pierre pour bâtir sa maison sans savoir s'il aura le temps de la finir; son ennemi, c'était encore celui qui attend d'avoir fini sa maison pour commencer à vivre.

 

 

Non, de tout cela, il n'en voulait pas, au seuil de sa vie, il ne voulait pas dépenser des forces simplement pour l'honneur. Il n'était pas celui qui se mesure à l'obstacle chaque jour, jusqu'à ce que l'obstacle l'écrase impitoyablement. Il n'était pas un héros. D'un seul coup d’œil, il jugeait la difficulté, il la trouvait trop grande, il l'évitait donc pour en chercher une autre qui soit moins colossale. La grandeur humaine et l'épique, comme l'histoire le veut, tout cela c'était beau pour lui, c'était poétique, mais c'était ridicule aussi à ses yeux. Il cherchait le romantisme sans y croire vraiment parce qu'il avait besoin d'un doping pour sentir qu'il vivait. Ce surromantisme (mon néologisme par rapport à surréalisme) en quelque sorte, faisait de lui un grand poète chétif et passionné, méprisé, ridicule et pourtant très orgueilleux. La poésie, c'était toujours du passé, lui, il était avide de jeunesse et de naïveté...

 

 

Le soir tombait. Il avait fait chaud et c'était samedi. C'est bizarre, pensait Jean, tout ce qu'un mot peut suggérer. Samedi, c'est l'espoir, c'est le bonheur, c'est la veille du dimanche. On va être heureux, même si on ne l'est pas encore. Le plaisir existe quand il y a une idée de futur, sitôt que cette idée de futur a disparu, le plaisir n'est plus pur. Il devient alors frelaté, il est distillé par l'homme sur commande, on le ressasse, on le tourne, et on le retourne, on l'essore jusqu'à la dernière goutte, comme on tire l'eau-de-vie du marc après avoir tiré le vin de la grappe et la grappe de la vigne.

 

C'est le propre de l'homme et de son intelligence que de trouver du plaisir dans le passé. Dans le présent, il arrive à être heureux sur commande parce qu'il sait qu'autrefois il a été plus malheureux. Mais malgré tout, il faut le reconnaître, ce genre de plaisir est celui d'un impie et d'un insatisfait...

 

 

Les passions bouillonnaient dans le cœur de Jean. La révolte, la crise et la folie hebdomadaires commençaient à agir. Aussi, il sortit le soir pour aller au bal. Le malheur chez lui, c'est qu'il prévoyait tout. Tout était classé d'avance, il y avait parfois plusieurs solutions dans son esprit mais toujours il y avait la bonne. Alors, même s'il allait au bal ce soir, c'était presque sans conviction et sans enthousiasme.

 

 

 

Heureusement, il y a toujours une proportion appréciable d'inattendus et de fatalités dans la vie, et c'est ce qui décidait Jean. Et puis, c'était là un devoir qu'il fallait faire ne serait-ce que par acquit de conscience...

 

 

Jean donc s'habilla. Il était, il faut le reconnaître, très élégant avec sa veste bleu nuit, presque noire, qui faisait ressortir son visage pâle et ses cheveux longs et plats. Un pantalon de couleur anthracite épousait bien ses souliers noirs. Cela compléta la silhouette de ce jeune gentleman qui partit pour le village de Lissas.

 

 

Il rangea sa Vespa contre la chaussée et il se dirigea de ce pas sur la place où avait lieu le bal. La musique se mit aussitôt à l'envahir, il passa sous les néons tandis que des filles criaient dans la rue. L'une d'elles le regarda avec de grands yeux amoureux, il lui rendit son sourire et continua calmement son chemin. L'air qu'on jouait lui plaisait, une certaine émotion peu à peu l'envahissait et c'est en véritable artiste qu'il arriva sur la place. Un instant, il eut la fausse et désagréable impression d'être dévisagé par tout le monde. Il sentit qu'il aurait vite l'air idiot s'il ne faisait pas quelque chose. Aussi, sans plus attendre, il invita une fille à danser. Dès la première danse, il éprouva une sorte de dégoût, tant tous ces gestes qu'il faisait lui semblaient banals, routiniers, traditionnels, et d'une platitude écœurante.

 

 

La fille, qui lui dit s'appeler Henriette, et que la vanité de ses dix-sept ans poussait à faire souffrir les garçons, finit par l'amuser tant il se moquait d'elle intérieurement en découvrant tout le jeu de sa féminité. Mais bientôt la réflexion l'abandonna, tout à son aise, car il avait remarqué qu'elle paralysait l'action; il valait mieux courir à l'aventure, et alors, une certaine intuition vous délivrait de tout embarras, vous agissez alors sans réfléchir et si vous réfléchissiez par la suite, vous vous apercevriez que vous avez choisi, sans même vous en douter, la meilleure solution.

 

 

Un air endiablé de twist le délivra tout à fait; il était heureux comme un poisson dans l'eau. Il se faisait remarquer, mais c'est pourtant comme cela qu'il était le mieux lui-même. C'est un fait qu'il aimait bien jouer les vedettes, sans doute était-ce pour compenser ces longues heures d'ennui où il se refoulait croyant toujours être, et étant sans doute, incompris. La danse s'arrêta.

 

 

- Je vous quitte, lui dit Henriette, je ne valse pas.

 

 

Jean quitta la piste lui aussi car il ne valsait pas non plus.

 

 

Voilà bien une danse de protocole, bonne seulement pour les princesses et pour tous ceux qui sont prisonniers des conventions et des traditions. Dans la valse, jamais un geste de trop, tout est fait selon les règles sur des airs classiques et dont la valeur n'est pas mise en doute. C'est une danse pour les gens traditionalistes, ennemis du nouveau, et incapables de juger correctement les nouvelles œuvres , les nouvelles musiques ; une danse pour les gens qu'on dit être biens ; pour le reste, rares sont ceux qui dansent bien la valse.

 

 

Jean sympathisa alors avec un de ces individus francs, simples et connus que l'on rencontre quelquefois et qui avait remarqué le côté modeste et puéril de Jean. Ce fut pendant un petit moment des conversations insipides à plusieurs au terme desquelles il convient bien de rire pour faire voir qu'on comprend et qu'on a suivi l'histoire, et alors on en rajoute en conversations insipides. Là-dessus, on but quelques petits verres entre garçons, c'était indispensable et ça fait toujours partie des formalités à remplir lorsqu'on va dans ces bals de campagne.

 

 

Enfin, l'alcool aidant sans doute, Jean vit une belle fille qui lui plaisait.

 

 

- Ça y est, les gars, dit-il, je suis amoureux!

 

 

Tout alors convergea sur cette fille. Jean attendit qu'elle eût fini de danser et l'invita, sans succès. Un instant décontenancé, Jean alla droit sur Henriette et la réinvita. En dansant, il s'approcha ostensiblement de l'objet de ses vœux et emprunta un air amoureux et pathétique dans les bras d'Henriette. La danse du reste s'y accordait bien, c'était un de ses airs préférés : «O sole mio ».

 

Jamais il ne se serait permis de regarder la belle fille en dansant pour lui faire comprendre qu'elle lui plaisait, mais il était dans la position parfaite qu'il fallait pour agir ainsi. L'ennuyeux pour lui était de sentir qu'Henriette devenait amoureuse alors qu'il n'éprouvait finalement aucun attrait pour elle. Il délaissa donc celle-ci d'une manière indigne pour un gentleman et, fier de ses nouveaux lauriers, il invita à nouveau la belle fille.

 

La petite démonstration avait dû faire son effet, car à sa surprise, elle accepta. Jean follement amoureux se contrôlait mal tant il vivait dans un état d'euphorie complète à ce moment-là; il avait même l'impression d'être secoué par ce tremblement intérieur qui caractérisait selon lui le grand amour. Jean était comme paralysé, il ne pouvait plus cette fois jouer aucun personnage, il ne pouvait plus parler comme il aurait fallu car il n'était plus indifférent, comme dans un rêve.

 

 

Il était amoureux et il était obligé de jouer le franc jeu, il ne pouvait même pas rire, et ce tête-à-tête était pénible car il lui fallait faire tout le travail de la déclaration. Les filles ont de la chance d'être toujours passives. Jean était très maladroit mais Elisabeth, car elle se faisait appeler Lisa, comprit bientôt le fond même de ses sentiments et ne s'y opposa pas franchement. Jean sortit alors du bal et tandis qu'il allait partir, il attira gentiment contre lui la belle tête de Lisa, et, caressant ses longs cheveux, il l'embrassa sur la joue en lui disant :

 

 

- Je vous aime Lisa, quand donc pourrai-je vous revoir?

 

 

La réponse fut vague, mais Jean savait que c'était nécessaire. Le premier pas était fait, il ne fallait pas brusquer les choses, il fallait même un certain temps pour que tout cela mûrisse. Mais il partit avec la joie au coeur en pensant que son roman d'amour continuerait dès qu'il reverrait la belle Lisa...

 

 

 

Telle se passait la vie intérieure de Jean l'idéaliste, d'autant plus idéaliste que le monde où nous vivons est pourri. Mais c'est du milieu de la fange que sont partis les plus beaux élans mystiques comme c'est du fumier que jaillissent les plus belles plantes...

 

 

Qu'était donc sa vie extérieure? Il habitait en ville mais il passait une bonne part de son temps dans le domaine qu'il tenait de sa famille. C'était pour lui son véritable pied à terre, car sa vie se passait toujours là où il n'était pas. Un phénomène perpétuel d'inadaptation, ou, si on préfère, un dédoublement de personnalité et même plus que ça, car Jean se sentait capable de jouer tous les rôles, et s'il est vrai qu'il n'était jamais complètement lui-même, il était, quoi qu'il arrive, et dans quelque situation que ce soit, toujours un peu lui-même malgré tout. Il travaillait pour l'instant comme fonctionnaire, stagiaire bien évidemment, mais il savait très bien que cela ne durerait pas et qu'il ferait bientôt autre chose. Il était absolument indispensable qu'il pensât à une autre situation pour pouvoir s'acquitter de sa tâche actuelle. Il était donc distrait, et, de cette façon, son travail ne pouvait pas l'absorber. Une origine maladive, peut-être ? Mais il était séduit par l'originalité qui avait pour base un esprit de contradiction, ou mieux, une inadaptation. Quoi qu'il en soit, il ne pouvait jamais se donner à son travail puisqu'il faisait toujours au moins deux choses à la fois.

 

 

 

Mais il n'aimait pas raconter sa vie, il n'aimait pas pleurnicher, il ne se confessait à personne et tout le monde venait se confesser à lui. Car ce sont les esprits forts qui agissent, mais en réalité ce sont les esprits faibles qui commandent à ces derniers; de même que l'homme normal agit et confectionne, de même l'homme supérieur médite et invente. Alors son état présent, sa situation, son passé, tout ça c’était sans importance et les autres n'en avaient que faire. Car tout le génie consiste à tromper, à mystifier, à dérouter, et c'est dans ces conditions qu'il peut alors faire ce qu'il veut.

 

 

Que fait-on lorsqu'on fait un roman si ce n'est de maquiller des vérités ? C'est par le clinquant qu'on attire le grand public et malheur à celui-ci s'il ne voit pas autre chose.

 

Pour celui qui sonde la profondeur qu'importe l'apparence superficielle ? Et le tragique, le solennel, le pompeux finissent par faire en rire à chaudes larmes celui qui, s'élevant au-dessus des autres, n'est pas touché. Qu'y a-t-il de plus difficile à connaître que celui qui se renie incessamment ? Mais c'est celui-là qui mène les hommes...

 

Pour Elisabeth, Jean était apparu comme un homme sans passé avec un grand point d'interrogation. Mais elle avait cet esprit épicurien qui ne considère rien d'autre, lorsqu'elle a éprouvé un plaisir, que ce plaisir lui-même. S'il vous plait, pas d'embarras au plaisir, il n'est pas si courant ! Alors, aveuglons-nous pour le reste et ne vivons jamais que lorsque cela en vaut la peine!

 

 

Jean pensait à ce professeur qui attachait tant d'importance au plan dans un devoir. Aurait-on eu le plus beau style et les plus belles idées, que le devoir était mauvais puisque on avait travaillé sans plan préalable. Et chaque fois, enfant, qu'on lui disait de faire un plan avant son devoir, il faisait au contraire le devoir avant le plan. Et il avait toujours jugé le plan comme un embarras pour l'imagination, pour la beauté et pour le plaisir qu'on peut éprouver. Le plan, cela représentait le côté travail, le côté bûcheur, celui qui force les choses parce qu'il n'a aucune aptitude, celui qui oublie d'être heureux.

 

Jean pensait qu'on n'a jamais rien fait de beau sous la contrainte.

 

On ne joue pas avec le feu, l'amour ou le génie de l'artiste. On ne force jamais ces choses-là, tout l'art consiste à savoir les prendre comme il faut quand elles se présentent. Sinon, l'amour n'est plus qu'une satisfaction et le génie n'est plus que du talent...

 

Il était dans son lit. Il ne pouvait pas dormir. Alors il prenait un livre au hasard près de son lit et il lisait quelques lignes: cela lui permettait de devenir distrait et de penser à autre chose. Autrement, il ne pensait pas, il rêvait; la rêverie s'accentuait alors pour devenir une vraie folie et ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il s'apercevait de la folie de ses pensées. Il lui fallait alors canaliser sa pensée et la dompter, et, pour cela, il lisait une phrase au hasard, de temps en temps. Au hasard, oui, parce que de nos jours, plus que jamais, tout se fait au hasard. On lit une phrase au hasard, dans un livre pris au hasard, et acheté même au hasard par quelqu'un d'autre que vous. Jean était dans ce cas. Rares étaient les livres auxquels il avait réfléchi avant de les acheter. Il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. Notre époque souffre de l'embarras du choix. On ne sait pas même ce que l'on veut et on est découragé et dissuadé devant le choix qui s'offre à nos yeux. Autrefois, on lisait systématiquement tel livre, on achetait tel cheval, noir ou blanc, peu importait. Aujourd'hui on ne lit même plus les chefs-d’oeuvre, car il y en a trop, on lit donc au hasard, et lorsqu'on achète une voiture, quelle marque va-t-on donc prendre ? Quel en sera le prix ? Combien aura-t-elle de chevaux ? Quelles seront ses particularités ? Et on pèse le pour et le contre, et on réfléchit, Dieu sait combien de temps, pour faire finalement un mauvais choix …

 

 

On lit très peu et une citation suffit pour asseoir son entourage, et un seul mot savant vous fait passer pour quelqu'un de cultivé. C'est ainsi que les choses se passent chez le peuple qui, comme tout le monde le sait, n'existe plus ! Allez parler du peuple aux braves gens, vous pouvez être sûr qu'ils ne se sentiront pas visés, c'est bien connu, et ils méprisent le peuple.

 

 

Pauvre peuple! Il existera toujours. Jadis, il était ignorant, maintenant il est simple et franc, et il marche toujours et on le fera toujours marcher comme un troupeau de moutons... L'ennuyeux, c'est sa force, son aveuglement, et ses revirements, mais un seul homme peut contenir un troupeau de bœufs car c'est un magicien aux yeux du troupeau.

 

Aux yeux du peuple, c'est toujours la façade qui compte et qui fait marcher la machine. Déguisez-vous en homme grand, puis dites ensuite que vous l'êtes, puis faites comme si vous l'étiez vraiment, et tout marchera. Peu importe votre nature intérieure. Les hommes sont tous grands, il n'y a donc pas de grands hommes aux yeux des autres hommes, mais il y a des mystificateurs.

  

Et donc, même si les grands hommes n'existaient pas, les autres hommes auraient besoin de les inventer, car, c'est connu, seuls comptent l'apparence et les signes extérieurs. Vous, vous êtes un homme normal, vous êtes donc un grand homme, vous en avez en tout cas l'étoffe. Restez dans votre monde à vous, ou, si on préfère, dans votre monde intérieur, ne donnez aucun signe extérieur de votre grandeur. Vous mourrez dans l'anonymat. C'est ainsi que meurent presque tous les grands hommes. Mais aux yeux du monde il n'y a qu'une espèce de grands hommes: celle de ceux qui se sont contentés de montrer leur grandeur. Notre monde adore montrer, il faut que tout se fasse par des signes. Mais l'apparence timide ne suffit pas encore, il faut aussi du tonitruant. Le comparatif est ridicule, seul peut encore exister le superlatif. Il ne faut plus de l'audace, il faut de la folie pure et simple, une folie que vous avez domptée et qui ne s'empare de vous qu'un jour sur deux. Ainsi vous déroutez tout le monde, et le monde, dès qu'il est dérouté, se prosterne à vos pieds...

 

 

 

Ainsi pensait Elisabeth, encore toute étonnée dans ce monde nouveau pour elle et pleine d'ambitions. Comme on le voit, elle était de ces filles qui auraient mieux été à leur aise dans la peau d'un garçon. Elle n'était pas de celles qui pensent au prince charmant ou qui souhaitent avoir beaucoup d'enfants. Et elle se cabrait, se chavirait dans son lit, admirant ses belles jambes et gonflant ses jeunes seins. Elle cultivait l'érotisme avec ravissement et sadisme pour les garçons. Elle dansait devant vous, semblant vous dire : « Tu ne m'auras pas ! »

 

Ainsi, personne ne pouvait la voir et elle devenait prisonnière de son jeu, car intérieurement elle souhaitait se faire embrasser par les garçons, dissuadant tout le monde et cultivant de plus en plus l'érotisme. Et, c'est comme le héron de la fable, qu'elle décida d'aller voir Jean le lendemain...

 

 

C'est sans doute son manque de volonté qui avait amené Jean à se faire des amis seulement parmi des gens assez peu recommandables. Mais c'était peut-être dû également à ce mépris qu'il éprouvait pour la gente snobinarde, pour qui telle ou telle chose est défendue. Ce qu'il cherchait avant tout, c'était une liberté, une insouciance qui l'empêchait de savoir ce qu'il ferait le lendemain et de ne pas faire voir ce qu'il ne pourrait jamais faire. C'est ainsi qu'il fit la connaissance dans un cabaret de Hubert, un être bizarre au possible, plutôt hypocrite mais avec le regard franc des grands escrocs, et qui avait la particularité de n'être jamais le même et de toujours apporter du nouveau, bref, c'était un être insondable, il était de ces gens qui sont aussi à l'aise dans la peau d'un épicier que dans celle d'un ministre; c'était un anarchiste à qui tout semblait permis.

 

 

De cinq ans plus âgé que Jean, il était plein de compassion avec ce dernier et il l'influençait terriblement. C'était un individu qui avait tout fait; artiste, il jouait à l'occasion du piano ou de la trompette et avait joué pendant deux ans dans des cabarets de Paris, ce qui d'ailleurs l'avait entraîné dans une affaire de trafiquants. C'est lui qui avait appris à jean comment allumer un cigare dans toutes les règles de l'art et au moment opportun. Il connaissait toutes les bottes secrètes du donjuanisme. Et Jean l'aimait bien qu'ils fussent extrêmement éloignés loin de l'autre. C'était peut-être à cause de cette pseudo indifférence qu'ils se sentaient tous deux extrêmement libres lorsqu'ils sortaient ensemble. Ce n'était pas une véritable amitié qui s'était établie entre eux mais un commerce pur et simple en vue de draguer les filles...

 

 

L'original

 

 

 

Je me présente, je m'appelle Jean, j'ai dix-huit ans, je suis étudiant, mais depuis quelque temps plus rien ne va. Je file, comme qui dirait, un mauvais coton. Je m'excuse de cette attitude franche, ami lecteur, mais, lorsque je me confesse, j'aime que les choses soient claires, et puis je n'entends pas forcer les gens à m'écouter, mais, si on m'écoute, je veux que ce soit en ami, car, comme tous les jeunes en général, j'ai un besoin égoïste d'amour, sinon je ne peux pas être vraiment moi-même.

 

Tout le monde a ses défauts, que ce soient des défauts de caractère ou des défauts professionnels. On peut toujours critiquer, mais critiquer, c'est bien souvent un aveu d'impuissance. Parfois, c'est savoir se défendre à la perfection, mais,d'autres fois, c'est être dans l'impossibilité d'attaquer,et comme c'est général, j'estime personnellement que « la meilleure défense, c'est l'attaque », comme aurait dit Napoléon.

 

 

Pour ma part, je l'avoue, je n'aime pas lire, parce que je trouve que lire, c'est toujours subir quelque chose ou quelqu'un. De nos jours, plus que jamais, car les livres abondent, il y a comme une surproduction dans tous les domaines. A force de se chercher dans les autres, on finit par s'y perdre, et on ne sait plus qui on était au commencement.

 

Mieux vaut cesser de lire et d'apprendre, s'arrêter quelque temps et réfléchir tout seul, et à vide.

 

On finit toujours par trouver avec ses propres moyens, et on gagne autant à éprouver et à expérimenter ses déductions personnelles même si elles sont entrecoupées de vide, qu'elles aient trouvé toutes faites et en quantité envahissante. C'est pourquoi, ami lecteur, je te conseille de jeter ce livre si tu as peur de trop me subir.

 

 

 

Quant à moi, j'en ai marre de subir, ça déborde. Mon drame intérieur c'est d'être extrêmement influençable.

 

Qui dit influence dit autrui, et autrui, c'est fatalement quelqu'un d'autre que soi.

 

Ce qui me fait peur, c'est de voir ce déterminisme, d'autant plus grand que l'individu est jeune. Et ce déterminisme, c'est un peu mon histoire et mon drame à moi. Je vais vous raconter …

 

 

 

Oui, c'est vrai, j'ai tort. Je reconnais que j'ai été un sacré imbécile de toujours croire à la lune et au Père Noël. Mais pourtant, est-ce ma faute si, dès mon plus jeune âge, je rêvais d'être capitaine, missionnaire ou autre chose?

 

Ce que je sais, c'est que,dans tous les cas, j'étais quelqu'un, je n'aurais reculé devant rien, je n'aurais même pas été refroidi pour deux sous si, enfant, on m'avait dit : « Tu seras un jour Président de la République ».

 

Cela ne posait pas de problèmes, être grand, pour moi, c'était être quelqu'un d'autre, et, à tant faire que d'être quelqu’un d'autre, autant aller choisir les meilleures rôles.

 

Maintenant, j'ai changé, je suis effectivement quelqu'un d'autre, mais qui exactement?

 

Je ne le sais pas au juste. Drôle d'impression que d'assister à sa propre transformation. C’est sans contexte une mort, ou une résurrection, que d'être adulte, et cette transformation se trouve précisément vers l'âge que j'ai actuellement, disons vers les dix-huit ans.

 

Quelles sont les réactions devant cette mort ? Cela dépend des individus, il y a ceux qui acceptent et ceux qui n'acceptent pas, tout comme après la vraie mort, il y aura ceux qui accepteront et ceux qui renieront Dieu. Moi, j'ai refusé cette mort, et par là même les conceptions enfantines et idéales de l'âge adulte.

 

Je refuse ce genre de mort, et je suis prêt à tout pour ça, dussé-je me suicider.

 

En tout cas, il faut que j'atteigne la célébrité, et j'ai choisi un moyen, ce moyen, c'est d'être original en tout; rien de tel pour se faire remarquer, rien de tel pour devenir célèbre.

 

Ce que je n'ai jamais compris par exemple, c'est cette façon obscure et banale qu'usent certaines gens pour se suicider. Il me semble personnellement, que si j'avais envie de faire une telle besogne, ce qu'à Dieu ne plaise, je serais dès lors vacciné contre tout scrupule et je prendrais la peine de sauter du haut de la tour Eiffel par exemple, c’est-à-dire quelque chose d'audacieux, de snob et d'original, car il y a tant de façons, me semble-t-il, de sortir de l'ordinaire. Enfin quoi ! Où se trouve la personnalité humaine ? A quoi ressemblent ces foules, ces masses sans âme, qui se meurent de par la Création ?

 

Et cette dépersonnalisation, cette vulgarité, elles existent encore à notre vingtième siècle, braves gens !

 

 

Vous vous déplacez par milliers au chapiteau et là, il faut qu'il y ait un homme qui vous dise : « Applaudissez les candidats qui l'ont bien mérité » et alors, vous applaudissez comme par un réflexe conditionné. Je comprends dès lors qu'il y ait des hommes célèbres et d'autres qui ne le soient pas, alors que nous sommes tous également humains, également dignes.

 

 

Et pourquoi donc j'aurais continué à cultiver jusqu'ici cette maladie de la célébrité? Pourquoi jusqu'ici? Tout simplement parce que je croyais avoir certaines dispositions, on peut même dire que je les ai encore, mais je les sens s'enfuir tout comme je sens que je m'enlise. Je serai totalement enlisé lorsque je serai marié et que j'irai à la pêche le dimanche au volant de ma Dauphine. Mais tout n'est pas encore perdu, car le jeune détient la puissance s'il n'a pas lui-même le commandement. C'est lui le plus démuni et le plus bas, mais c'est lui aussi qui fait peur à tout le monde quand l'avenir effraie et préoccupe les gens; il faut donc qu'il en profite.

 

J'avais des dispositions, oui, j'étais doué pour la musique; à onze ans je jouais à tâtons de quatre ou cinq instruments; je savais très bien dessiner et je savais mieux que quiconque employer la couleur, bien qu'elle fût toujours chez moi très audacieuse. Je savais aussi faire rire, j'avais un esprit plutôt subtil; je ne travaillais pas en classe, mais j'étais toujours un des meilleurs pour la composition française, enfin quoi, j'avais tout d'un petit génie en herbe...

 

Puis, avec l'adolescence, je suis devenu obscur, ténébreux, d'humeur massacrante, je me suis replié sur moi-même, je me suis en quelque sorte endormi...

 

Quand je me suis réveillé, j'avais alors dix-huit ans, je n'étais plus le même. J'avais pris un retard extraordinaire, un de ces retards qui ne se rattrapent pas. A dix-huit ans, et avec toutes mes dispositions, je n'avais suivi aucun cours de musique, aucun cours de peinture, rien. Il ne restait plus rien, tout était fini... A côté de chez moi, j'avais un camarade, un bon musicien. C'était un individu qui jadis aurait pu être mon élève en musique. Mais lui, à sept ans, on l'avait assis sur un piano, et c'était maintenant un vrai musicien... voilà ce que c'est que l'éducation, voilà ce que c'est que le déterminisme...

 

Souvent, il m'arrive de me regarder dans un miroir... Qui vois-je, ô stupeur ! Un affreux petit raté, et, ce qui est pire, un jeune affreux petit raté. Détournons les yeux, ô l'âme de mes dix ans, et espérons encore, espérons toujours... Depuis quelque temps ça ne va plus...

 

Je n'avais jamais travaillé sérieusement en classe, mais il faut reconnaître que les derniers temps je ne faisais absolument rien, mais alors rien. J'étais distrait, j'étais toujours distrait...

 

Comme par hasard, j'étais toujours dans les coups durs qui se faisaient au lycée, si bien que je fus mis à la porte, non sans une certaine satisfaction. Ne pouvant pas tenir en place et étant avide de vivre, j'ai alors, en l’espace de quelques mois, essayé plusieurs métiers qui ne me plaisaient pas du tout, si bien que je me suis retiré chez mes parents pour y vivre en ours en attendant mon service militaire, à dix-neuf ans, d’une durée de dix-huit mois...

 

Ainsi se passent les jours sans que le jour présent apporte quoi que ce soit de nouveau au jour précédent. Le temps passe. Parfois je m'amuse à retourner mon sablier et ainsi je vois mieux passer le temps, un grain de sable suit un autre et même grain de sable, rien de nouveau pendant ce laps de temps, si ce n'est un esprit qui pense sans cesse ou qui ressent quelque chose de vague, mais toujours nouveau...

 

Mon corps ne fait que peu de choses et des choses qui ressemblent à des commissions, à des besoins; je suis comme un animal bien réglé qui sait ce qu'il veut; et j'agis sur mon esprit par des réflexes conditionnés. Le reste, je veux dire ce qui ne concerne pas la matérialité, ce qui se dégage de toute autre influence physique, c'est mon moi profond. C'est un bien petit domaine, mais qui, comme l'atome, mérite qu'on s'y attarde et qu'on étudie sa puissance... C'est dans ce tout petit noyau que réside le cœur du problème et tout le reste n'est que poudre aux yeux...

 

Je ne crois pas, par exemple, qu'il soit indispensable d'agir ou de voyager pour mieux connaître les problèmes. Agir, voyager, sont plutôt des besoins d'amoureux. C'est          

 

 

(Interruption, à suivre)

 

 

 

 

P-S : Le livre n'entre pas dans la page, je publierai donc la suite un autre jour  (M.T.)  

 

(A suivre)

 

 

 

 

 

Lien pour lire mon livre  "Zarathoustra 68" en entier:

 

 http://teston.centerblog.net/rub-zarathoustra-68-michel-teston-ecrivain-.html

 

 Lien sur ma tragédie complète : "Les Templiers" :

 

 http://teston.centerblog.net/rub-les-templiers-michel-teston-.htm 

 

 Ma reprise:"L'encre de tes yeux" ci-dessous,

 et un lien sur mes reprises non mises en vidéos :

www.google.fr/#q=cover+teston&*&spf=1