Thèmes

aime aimer air amis amour amoureux belle blog bonne chez coeur demain

Rubriques

>> Toutes les rubriques <<
· Journal et pensées poète teston michel (14)
· Les templiers, tragédie michel teston (6)
· Messages Lumière de Marie - Teston (11)
· Baudelaire poète maudit Michel Teston (10)
· Prosopopée ou Dialogue avec les disparus (13)
· Le vent dans les cyprès Michel Teston (14)
· Sarah, poème de Baudelaire, Teston (0)
· Zarathoustra 68, Michel Teston écrivain (7)
· J'ai rencontré un ange teston écrivain (12)
· La nuit sur la mer teston michel poète (2)

Rechercher
Derniers commentaires Articles les plus lus

· Journal et pensées d'un jeune poète des années 60 (13)
· Les templiers, tragédie michel teston
· les templiers,tragédie michel teston
· Journal et pensées d'un jeune poète des années 60 (12)
· Messages Lumière de Marie - Teston

· Sarah, poème de Baudelaire
· journal et pensées poète teston michel (Début tome 2)
· Journal et pensées poète teston michel (suite 11)
· Messages Lumière de Marie, Luz de Maria
· La nuit sur la mer teston michel poète
· Chico Xavier 2019 date limite par Teston
· Ardèche chanson Teston Michel poète
· Le jour où tout le monde priera (Michel Teston, écrivain)
· Baudelaire poète maudit par Michel Teston
· Zarathoustra 68, Michel Teston écrivain

Voir plus 

Statistiques

Date de création : 27.01.2012
Dernière mise à jour : 26.07.2024
379 articles


J'ai rencontré un ange teston écrivain

J'ai rencontré un ange, chapitre 10 épilogue Teston roman

J'ai rencontré un ange, chapitre 10 épilogue Teston roman

Photo montage créée par l'auteur et illustrant deux des héros du roman.

 

Voici donc aujourd'hui la fin de ce roman que j'ai intitulé " Epilogue " c'est-à-dire, si on préfère, le chapitre 10 et la fin de mon roman de jeunesse : "J'ai rencontré un ange" (Michel Teston) 1994, ISBN 2-9501967- 8-0. C'est ici aussi qu'on comprendra pourquoi j'ai donné ce titre à mon livre.  

Chers lecteurs je vous remercie d'avoir lu ce roman, si possible, en entier. Bonne journée et à bientôt.

 

( Les pages que vous allez lire vont de la page 174 à la page 178 du livre original )

 

 


Epilogue

 


Aujourd'hui, c'est lundi soir, et je suis couché sur un lit d'hôpital. Toute cette aventure depuis mon départ ne cesse de défiler devant mes yeux. Il est dommage qu'il m'ait fallu tuer quelqu'un le jour même où je découvrais que j'étais libre, heureux et aimé. Mais pourtant le crime que j'ai commis me semble maintenant avoir été une chose fatale et nécessaire à mon épanouissement. Je viens de réaliser ce qu'Edouard n'avait jamais réalisé : notre péché. Mon péché, c'est un peu le péché originel, le péché que tout homme fait fatalement en naissant, le péché qui est un peu synonyme de liberté. Edouard n'avait peut-être pas péché, mais m'est avis qu'il ne vivait pas vraiment et qu'il était ni vraiment libre, ni vraiment homme.

Je n'ai pas l'impression d'avoir commis un vrai crime  - c'est peut-être là la façon de penser d'un véritable assassin - mais j'ai l'impression d'avoir tué quelqu'un de déjà mort, et puis aussi, je pourrais toujours dire que j'ai agi en état de légitime défense ; c'était ou lui ou moi qui risquait de mourir. Edouard n'était pas même détruit, c'était la destruction même ; ainsi, maintenant, il n'était pas plus détruit qu'avant, j'avais seulement supprimé, arrêté, sa puissance de destruction.

 


Malgré tout, moi qui suis si avide de nouveau, je sens monter en moi une sensation nouvelle. Cette mort ce n'était qu'une crise, et tout ne finissait pas, non, au contraire, tout allait commencer.
Et maintenant que va-t-il m'arriver ? Me suis-je vraiment libéré ? N'aurais-je pas plutôt droit aux Assises et à la prison ? Entre Edouard et moi qui c'est qui aura raison ?


J'en étais à ces tristes réflexions allongé sur mon lit d'hôpital, quand mon médecin est entré dans ma chambre avec une infirmière...


- Alors jeune homme, vous allez mieux ? Ce n'était rien. Dans quelques semaines vous serez totalement guéri, sans les moindres séquelles.

 

- Merci docteur... Je vois bien que pour moi ce n'est pas grand-chose, mais ce qui m'ennuie le plus c'est d'avoir tué un homme...

 


- Vous êtes jeune... Vous avez eu peur... Vous vous êtes laissé emporter par votre imagination... Mais je vous rassure sur ce plan-là aussi : Edouard n'est pas mort il n'a pratiquement rien eu, à peine quelques éraflures à la cuisse, au ventre et au cou. Plus de peur que de mal !
Le toubib disait ça avec un sourire radieux. Moi, je n'en croyais pas mes oreilles.

 

- Croyez-vous que j'irai en prison en sortant d'ici ?


- Sûrement pas, dit-il, vous êtes mineur. Je ne suis pas magistrat, mais il y a quasiment eu détournement de mineur. C'est Edouard qui aura tous les torts, car lui, il est majeur depuis longtemps...

 

- Je ne veux plus retourner chez moi !


- Eh bien!  pourquoi n'iriez-vous pas chez cette dame qui vient de téléphoner et qui est prête à vous prendre chez elle ?

 

- Elisabeth ?


- Oui, c'est ça.



Mon cœur se mit à battre à toute vitesse, j'étais fou de joie...

 

 

 

 

 

Elisabeth,


Juste un petit mot pour vous dire que sortant de l'hôpital, j'arriverai donc chez vous vers 18 heures. Désormais, je veux oublier le passé et ne plus penser qu'à l'avenir...

 

Les épreuves que je viens de traverser me font penser à ce qui m'est arrivé un jour, alors que j'avais à peine deux ans... Atteint d'une affection bizarre j'étais en train de mourir dans mon berceau.

 

Si j'avais pu parler comme un adulte j'aurais alors dit que j'en avais marre de la vie, que la vie était un tel enfer et une telle souffrance qu'elle ne valait pas la peine d'être vécue. A deux ans déjà je voulais retourner d'où je venais... Cependant ma marraine, à qui je dois la confirmation et les détails de ce souvenir incroyable d'un enfant de deux ans, désespérée de me voir mourant, se mit à me montrer une série d'images religieuses... j'étais toujours figé...

Tout à coup parmi ces images, elle me montra l'image d'un ange :

l'Archange Saint Michel lui-même tout de blanc vêtu avec ses ailes d'ange, sa cuirasse, son épée et son visage radieux.

 

Alors je me mis à  dire en m'exclamant de joie :

 

- Oh! le cocotte! 

 

Car avec ses ailes il me fit penser aux poules que tenaient ma mère dans la cour.

Et aussitôt, aux dires de mon entourage je sortis de ma torpeur et je fus guéri...

Et il m'a dit alors dans la langue cosmique des anges :

 

- Mon enfant, ton heure n'est pas encore venue, ne refuse pas de vivre, ne te laisse pas mourir dans ton berceau. Accepte la vie, ne la refuse pas. Il te faut vivre... Tu comprendras plus tard... Il te faut vivre, répéta-t-il.


Et donc, aux dires de mon entourage, je fus subitement guéri, je me mis à parler, sans doute pour la première fois, et à sourire...


A bientôt, donc, Elisabeth, et béni soit le jour où je vous ai rencontrée, car ce jour-là j'ai rencontré un ange.

 

Joachim

 

                                                   FIN

 

Pages 174 à 178 de l'édition originale.

 

Roman de Michel Teston :" J'ai rencontré un ange"  1994, ( paru à compte d'auteur)  ISBN 2-9501967-8-0 

Merci d'avoir lu ce livre   (M.T.)

 

 

Une de mes reprises : "Je reviens chez nous" (Jean-Pierre Ferland) avec ma guitare et mon harmonica.

A plus.    

 

                 

 

J'ai rencontré un ange Chapitre 9 Teston

J'ai rencontré un ange  Chapitre 9 Teston

              ©  teston     Photo prise par l'auteur : le lac d'Issarlès ( 07 Ardèche)

 

Voici aujourd'hui l'avant-dernier chapitre, un peu long, à savoir  le chapitre 9  de mon premier roman :"J'ai rencontré un ange"  (Michel Teston)  ISBN 2-9501967-8-0  (paru en micro édition et à compte d'auteur en 1994 pour moins que pas un rond et que je publie aujourd'hui dans mon blog, toujours gratuitement, mais c'est mon choix).

Dans ce roman le personnage trouble d'Edouard, le tuteur du héros, représente en quelque sorte le mal, le diable à la limite, dont le héros a de la peine à se débarrasser pour aller retrouver l'ange : la belle et jeune femme de trente ans, c'est-à-dire le personnage d'Elisabeth... Bonne lecture, si le cœur vous en dit.

(Pages 139 à 174 de l'édition originale)

 

 

 

                                           Chapitre  IX

 

 

Je me suis réveillé dehors lorsque j'ai vu que j'étais seul et que j'ai réalisé qu'il était très tard et qu'il me fallait rentrer à l'hôtel ; j'étais d'ailleurs en train de rentrer. Et voilà ! encore une journée qui s'achevait. Un bon dimanche, somme toute. J'avais de la peine à m'imaginer quelque chose de mieux, parce que je n'attendais pas plus de joie pour un dimanche. Il est vrai que j'ai l'esprit un peu blasé, un peu trop ancré dans la routine, cyniquement, et presque désespérément. Bah ! j'acceptais la vie comme elle venait, et puis, je ne les croyais pas ces gens qui prétendent trouver le bonheur aussi facilement qu'ils le disent. Souvent, au contraire, on ne trouve que le cafard dans les étourdissements du plaisir... J'avais bu un coup de trop, et je crois bien que je marchais droit, mais je me sentais encore léger comme un papillon. D'ailleurs, le plus beau de la soirée m'attendait, parce qu'Elisa était libre ce soir et qu'elle m'ouvrirait certainement la porte de sa chambre, le bonheur, quoi !

 

Cependant il faisait nuit depuis un bon bout de temps déjà, et, à marcher comme ça, seul ou presque, dans le noir, sous ces réverbères, j'étais inquiet, dans mon subconscient, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs. Ça m'arrive surtout les soirs de fête. Chaque fois que je me sens heureux, il y a toujours ce petit quelque chose qui m'empoisonne, une anxiété morbide, une odeur de mort.

 

Et puis ce soir-là je trouvais la rue un peu trop déserte, décidément ; pourtant je marchais très décontracté, et j'allumai une cigarette, et je constatai en l'allumant que j'étais sans doute un peu trop saoul, tant et si bien que j'étais en train de réfléchir si j'irais vraiment voir Elisa. Je la respecte un peu trop pour me présenter devant elle en état d'ébriété et à une heure pareille. Oh ! et puis après tout, elle ne m'en aimerait que plus ! Enfin j'aperçus mon hôtel, ce n'était pas trop tôt, parce que mes jambes commençaient à flageoler. Mais j'avais sommeil ! Je m'endormirais comme une brute. Allons ! Réveille-toi mon vieux, et puis arrange ta cravate, et donne-toi un coup de peigne quand tu yes ; il convient d'être correct et bienséant quand on se présente devant une belle dame comme Elisabeth ! En entrant, je saluai l'hôtelier qui m'a regardé d'une drôle de façon, comme s'il ne m'avait jamais vu. Il m'a aussi dit un mot, je ne sais plus au juste, car je n'ai pas pris le temps de l'écouter et je suis monté tout de suite dans ma chambre.

 

Allons bon, tu sais bien que ce n'est pas au premier étage que se trouve ta chambre, mais au second ! Il avait une drôle de façon de me regarder l'hôtelier, je ne dois pas avoir l'air normal, je suis saoul. Je n'irais pas voir Elisabeth, c'est décidé. Ils font bien tirer ces escaliers, enfin j'arrive... Mais ! qu'est-ce que je vois, je suis malade ou quoi, je rêve ? Mais non, c'est bien lui ! Edouard ! C'est Edouard ! Et l'hôtelier, c'est ça qu'il voulait me dire ? J'ai tressailli de tout mon être, je crois bien que j'ai failli m'évanouir ; déjà qu'il me le fallait bien tout. C'était bien lui, ça, que de m'attendre sur le pallier de ma porte... Mais qu'est-ce qu'il foutait ici, comment avait-il réussi à me retrouver, moi qui étais parti sans lui laisser d'adresse ? Mais je me suis ressaisi, j'espère qu'il n'a pas vu que j'avais eu peur. Ah ! Ma tête qui tourne ! Bon Dieu ! Tu aurais dû lui foncer dedans et lui casser la gueule ! Mais tu es saoul ! Complètement saoul ! Tu n'as pas réagi, tes réflexes t'ont trahi. Et il te regarde, il va te descendre comme un lapin ! Souviens-toi de la scène du couteau ! Fais attention ! Et moi qui l'avait complètement oublié...

 

- Qu'est-ce que tu fais là Edouard ? lui demandai-je, sans rire, pâle, de mon regard d'homme saoul ou de drogué.

 

- Mais je viens te voir. Alors, comme ça tu pars sans rien dire ?

 

- Sacré Edouard ! que je lui ai dit, et je me suis forcé à sourire.

 

Je ne lui ai pas demandé d'explication. Parce que je trouvais ça inutile, inopportun, sinon dangereux avec un gars comme Edouard. Bon sang de bon sang ! Mais qu'est-ce qu'il vient foutre ? Je l'étranglerais ! J'ai sorti ma clé, et j'ai ouvert comme si de rien n'était, mais je le surveillais. Heureusement, Edouard n'est pas très malin, en agissant bien, je m'en tirerais. Mais pourquoi a-t-il fallu que tu te saoules, et aujourd'hui de surcroît ?

 

- Rentre, assieds-toi, ne te gêne pas...

- Merci.

- Cigarette ?

- Oui, merci, tu as du feu ?

 

Je lui allumai sa cigarette, puis la mienne. A présent ma main ne tremblait plus. Un silence pénible s'établissait, que malgré moi je n'arrivais pas à rompre. Mais je sais qu'Edouard ne parle guère, et je jouais son jeu. Il ne faut pas être pressé avec lui. Une bonne minute passa, et il semblait heureux de me regarder. Agacé je finis par lui dire :

 

- C'est tout ?

 

Alors lentement le moteur se mit en marche...

 

- Pourquoi es-tu parti, tu es fâché (question stupide s'il en est) quelle drôle d'idée tu as eu de venir à Paris ? Tu crois au Père Noël ?

 

- Tu sais bien que je veux connaître la vie, la vraie vie, la grande vie...

 

- Qu'est-ce qu'il ne faut pas en tendre ! Tu verras, crois-moi, ça te passera, tout ça, ce sont des histoires de gamins. Mais tu vois bien, imbécile, que la vie que tu voudrais mener n'as pas de sens, ce n'est pas la vraie vie. Ce sont des illusions, des coups de tête ; reviens donc à Saint-Florentin. Pour mener une vie banale et effacée ? Non, jamais !

 

- Mais pour qui tu te prends ? Tu appelles vivre une vie banale et effacée que de trouver un bel emploi, bien rémunéré, et vivre tranquillement et heureux, oui, heureux mon vieux !

 

- Je m'en fous d'être heureux. Ce que je veux, c'est vivre, à cent pour cent ; me surpasser, étonner, étonner tout le monde et même moi. On est tous condamnés, on est tous sursitaires, alors, puisque demain on montera sur l'échafaud, pourquoi se gêner, pourquoi avoir peur ? Mais créons, mais construisons, mais agissons, ou bien, cassons tout, comme ça il restera quelque chose de nous. Pourquoi attendre bêtement et rester passif. Pourquoi être à demi-mort ? Les murs aussi sont passifs ! mais nous ne sommes pas des murs nous !

 

- Oui, alors tu crois que tu vas faire des choses formidables, que tu vas beaucoup réaliser, ou que tu vas beaucoup détruire ! Mon pauvre Joachim ! Des illusions que tout cela ! Je ne t'accorde pas longtemps pour t'apercevoir de ta petitesse. Tu t'apercevras vite que tu n'es qu'un pantin, et que tu n'es jamais que soixante kilos à côté de l'infini du monde. S'il y a quelque chose qui compte en toi, ça ne peut-être que ton âme, et regarde vivre les saints : eux, ils n'ont pas mené "la grande vie" comme tu dis, mais au contraire une vie effacée. L'homme n'est jamais qu'un roseau.

 

- Si je comprends bien, la seule vie qui compte, c'est la vie après la mort ; la vie actuelle n'est qu'une impasse ; le monde est comme il est, on ne pourra pas le changer, et le parfait ce sera pour l'autre monde, mais en attendant, vivons dans un cloître, d'une vie sainte et effacée, et puisque le monde est incurable, laissons-le tomber, Edouard !

 

Mais tu n'en sais rien ce que je ferais ! Ce n'est pas parce que toi, tu n'as rien fait, parce que tu étais incapable, que tu ne voulais pas, ou simplement parce que tu t'es détruit toi-même, qu'il faut que tu me détruises aussi ; mon but, ce n'est pas précisément de beaucoup construire, ou de beaucoup détruire, mon but, c'est de me surpasser, et de faire le plus possible. Et le plus possible, cela fait beaucoup, alors ne t'étonne pas et ne t'offusque pas de mon ambition, et au lieu de me détruire, laisse-moi faire, bon sang ! Ou je te casse la gueule. Tu commences à me lan ciner à la fin. Ah ! s'il n'y avait que des gens comme toi !

 

- Je n'arrive pas à comprendre, je crois que tu es fou.

 

- Evidemment, à tes yeux, je passe pour un fou, mais c'est toujours comme ça quand on fait quelque chose qui sort de l'ordinaire. Je suis fou par rapport à toi et aux gens de ton espèce qui ne peuvent vivre que dans le conformisme. Mais vas-y à ton petit emploi, ne te gène pas pour moi, fais ce que tu veux, mais laisse-moi donc faire !

 

Il eut un mouvement de tête ré préhensif. Il n'y avait rien à faire, il ne pouvait pas comprendre, mais ce que je savais, c'est qu'il éprouvait un malin plaisir à me posséder, et ça, je ne pouvais pas le lui pardonner. De mon côté, ce que je ne comprenais pas, c'était que ma façon de faire l'ennuyât, alors que lui, il pouvait bien faire ce qu'il voulait, ça me laissait indifférent. peut-être était-ce de la jalousie, ou bien une impuissance intrinsèque qui essayait de se venger en voulant rendre les autres impuissants comme lui.

 

- Et qu'est-ce que tu entends, par "grande vie" ? Reprit-il.

- Eh bien ! Je vais te dire le fond de ma pensée, une fois pour toutes. Pour moi, il n'y a qu'une chose qui compte, c'est la beauté.

- Et qu'entends-tu par beauté ?

- C'est un terme très vague évidemment... Les choses n'ont de valeur qu'en fonction de la beauté. Je néglige toutes les distinctions sociales, et même en quelque sorte la société ainsi que ce qui arapport avec elle. S'il est des personnes que je n'envie pas, ce sont bien tous ces directeurs -ces machines à responsabilités- qui coulent dans le matérialisme. La vie doit être vécue en artiste et en poète. Il faut aller droit et tout de suite au fond des choses, le reste n'est que divertissement et perte de temps. Toutes ces vies, tous ces métiers, ne sont beaux que dans le sens où ils apportent de la poésie et de la beauté. Je suis pour l'homme "homme", et pour moi, il n'y a que ça qui compte. Tout le reste c'est de la poudre aux yeux et des châteaux de cartes. Etre totalement accaparé par son travail et par son métier ? Mais j'aimerais mieux crever de suite. Je ne veux pas être une machine, moi, tu comprends, je veux être un homme, un véritable homme.

Ah ! bon sang, que j'ai soif, pen-sai-je il faudrait que je boive de l'eau minérale...

 

- Alors, quel est ton programme ?

- Mon programme ! Peuh ! La vie a ses exigences, je sais qu'il faut travailler pour pouvoir vivre, mais le tra- vail ne sera pour moi qu'une corvée, un besoin inévitable. C'est comme lorsqu'on a envie d'aller au cabinet dirait Théophraste...

 

- Qui c'est Théophraste ?

- Te creuse pas, ça n'a pas d'importance. Ne viens pas me parler de vivre tranquillement dans mon coin, comme toi, et de végéter. Au contraire, si je peux brûler les étapes, je le ferais.

J'étais moitié saoul, je ne savais pas bien ce que je lui disais ; mais je parlais, je parlais, parce qu'Edouard me forçait à aller plus loin que ma pensée. Mais il fallait bien que je lui explique, à cette tête de mule !

 

- Si je comprends bien, reprit-il, tu te prends pour ce que tu voudrais être, c'est-à-dire quelqu'un de très très bien...

- Bien sûr ! que je lui répondais sans hésiter.

 

- Ah ! La ! La ! Faudra te faire soigner mon vieux !

 

N'empêche que cette dernière réponse n'avait pas eu l'air de lui plaire, c'était pour lui comme un arrêt de mort sans doute. Il eut l'air de me prendre pour un incurable, et visiblement, je lui faisais pitié ; j'étais comme ces gens que l'on ne peut pas guérir et pour qui la mort est une délivrance. Il me regarda d'un air hébété, indécis et malheureux. Il venait de subir un échec complet ; j'étais incurable. Il avaitcru peut-être un temps que mon amour pour lui me sauverait, mais c'était évident, je ne l'aimais pas, j'étais indifférent à lui, et ça, il ne pouvait pas le supporter. En réalité, je ne lui étais pas indifférent, non, je le haïssais.

 

Le silence s'établissant à nouveau, j'eus l'impression qu'il ne savait pas que faire de ses mains ; elles avaient l'air stupides, là sur ses cuisses ; et puis aussi, elles tremblaient un peu, et je commençais à avoir la frousse qu'il prenne une autre crise de paludisme. Son visage aussi transpirait : cela devait venir de sa cravate ; elle était trop serrée et elle lui faisait mal, ou plutôt non, c'était à moi qu'elle faisait mal ; elle me coupait la respiration, déjà que ma gorge était sèche et que j'avais soif ! Soudain, il y eut une mutation en moi, la main droite d'Edouard venait de bouger. Mais qu'est-ce qu'elle faisait cette main, et pourquoi elle montait pour aller rôder vers sa poitrine ? C'est bizarre, je ne sais pas si cela venait de mon ébriété, mais j'eus une drôle d'idée à ce moment-là. Je crois que j'ai toujours trop d'imagination quand je suis avec Edouard... Heureusement, elle ne savait pas bien ce quelle voulait, cette main !

 

- Une autre cigarette ?

 

Cela dut faire son effet, parce qu'il eut un soupir de résignation. J'avais dû contrarier ses plans et le faire changer d'avis. Qu'ils sont énervants ces cerveaux lents qui fomentent des pensées ; on devine ce qu'ils vont décider, mais on le devine tellement à l'avance qu'on finit par ce demander si on ne s'est pas trompé.

 

- Oui, si tu veux, merci.

 

Je lui allumai sa seconde cigarette, et je commençai à me faire du souci. Pas moyen de savoir au juste ce qu'il était venu faire, comment il était venu. Et puis, il fallait le prendre avec des pincettes ; et j'étais à la merci d'une de ses charmantes crises du genre : "Bouge pas, je vais te faire la peau !". Une belle nuit en perspective ! Parce que ce genre de conversation pouvait bien durer toute la nuit avec un gars comme Edouard ; et puis il fallait considérer que, le pauvre, il avait fait plus de deux cents kilomètres pour venir me voir ; et qu'il avait eu la délicatesse, ô combien délicate ! de m'attendre devant la porte de ma chambre... Je le dis et je le répète, comme disaient si bien un de mes professeurs, c'est de l'Edouard tout craché. C'est incroyable comme il a changé.

 

Avant, je l'estimais beaucoup, et puis un jour je me suis aperçu qu'il était décidément beaucoup moins intelligent que moi. D'ailleurs, j'ai dû m'en apercevoir le jour où j'ai commencé à le haïr. Auparavant, tout avait été impeccable chez lui. Il fallait donc qu'il me traque comme un spectre. Je croyais voir Elisabeth, et puis voilà qu'il est ici.

 

- Je ne comprends pas, reprit-il, que tu aies gardé cette mentalité enfantine. Bien sûr, c'est tout à fait normal, après tout, que de faire des châteaux en Espagne lorsqu'on est jeune. Mais ça doit passer avec l'âge pour être normal.

 

- Mais alors, crédié ! Pourquoi nourrissais-tu précisément mes châteaux en Espagne ?

- Tu étais enfant, et moi je ne prenais pas ça au sérieux...

- Peut-être, mais moi, je l'ai tou- jours pris au sérieux. Quand je te disais : "Je veux être général", eh bien ! je me voyais déjà général ; il n'y avait pas de problème, et lorsque par la suite tu m'as empêché, pour ainsi dire, d'aller à l'école militaire, je t'ai écouté. Là-dessus j'ai grandi ; essaie un peu d'imaginer mon malheur lorsque j'ai vu, qu'étant donné l'éducation que j'avais eue, il m'était maintenant pratiquement impossible de devenir général. Oui, je sais, ça peut te paraître anodin comme anecdote, tu dois penser que c'est une histoire de gamin ça aussi, mais pour moi, c'était tout simplement dramatique, c'était une grande rature que je faisais dans ma vie, c'était une mort ; il fallait que je compense ça, que je trouve autre chose ; cette chose je l'ai trouvée maintenant, c'est l'art, c'est la musique ; je m'y venge, j'y mets toute ma rage et toute ma fureur. Ces rêves ont contribué à faire de moi une sorte d'inadapté, je le sais ; alors faute d'épanouissement normal, faute d'évolution, ne t'étonne pas si maintenant il y a en moi une révolution, sinon une explosion. Je n'ai jamais compris que certains, comme toi par exemple Edouard, soient dégoûtés de la vie et acceptent cependant la banalité et le conformisme. Mais enfin, quoi ! Où se trouvent l'originalité et la personnalité ? Tu pourrais trouver quelque chose d'un peu plus original que de t'enterrer à Saint-Florentin, pour te suicider !

 

- Mais je n'ai jamais eu envie de me suicider ! Et je ne suis pas dégoûté de la vie.

- Bien sûr, bien sûr, ça se peut d'ailleurs, mais le résultat est le même. Pourquoi est-ce que tu voudrais que j'efface ces rêves d'enfance ?

Pourquoi voudrais-tu que je supprime une partie de ma vie ? Moi, si j'accepte la vie, c'est parce que j'ai refusé de me suicider, alors tu sais, tes objections... Il n'y a pas d'intermédiaire entre la vie et la mort, Edouard, et tu meurs Edouard, parce que tu ne veux vivre qu'à moitié.

 

- Tais-toi ! Tu es saoul !

- Alors vivre sera ma vengeance.

- Ta vengeance de quoi ?

- La vengeance de ma petitesse et de ma faiblesse premières.

- Mon pauvre Joachim ! Tu es vraiment à plaindre ; est-ce le malheur qui t'a dicté une pareille conduite ? Je ne t'aurais jamais cru comme cela ; tu m'avais jamais semblé malheureux. Sou-viens-toi des jours où nous nous promenions tous deux dans les bois, tu étais si gai et si insouciant...

Mon pauvre Joachim, qu'il dit ; mais si tu savais comme tu m'exaspères Edouard ! Il y a décidément un mur d'incompréhension et de malentendus entre nous deux. Mais je te hais, tu es la seule personne que je hais au monde, et je crois que si je ne te connaissais pas, je ne saurais pas ce que c'est que la haine...

 

- Mais c'est toi ! lui dis-je, qui m'as rendu malheureux, et c'est toi qui me rends malheureux ! Tu étais toujours là à m'imposer ta personnalité et tes opinions ; tu voudrais encore me l'imposer en me rendant différent de ce que je veux être et de ce que je suis véritablement. Mais un jour, je me suis mis à rai- sonner. Je faisais ce que tu me disais mais je raisonnais, et je trouvais que ce que tu me faisais faire ne me ressemblait pas du tout, mais je le faisais quand même parce que j'étais forcé, parce que je ne savais pas que faire à ma place ; mais aujourd'hui, tout ce que je fais me ressemble, et tans pis si ça ne te ressemble pas du tout ; nous sommes différents, nous ne sommes plus complémentaires. Maintenant je me méfie de toi, et pour être en parfaite sécurité, je dis que tout, absolument tout ce qui vient de toi, est faux, tu entends ? Je ne t'écouterai plus ! Je crois bien que je criais et que je tapais des poings sur la table. De cette manière je prenais les devants, je jouais l'offensive, je me mettais en colère à sa place, pour ne pas qu'il se mette lui-même en colère.

 

- Pauvre type ! dit-il, la révolte ne mène à rien, ce n'est pas comme cela que tu "construiras" comme tu dis si bien...

 

- Mais c'est comme ça que je deviendrais le plus moi-même, et alors, au lieu de construire, je créerais.

 

Je lui avais dit le dernier mot à la manière d'un sadique.

 

- Tu créeras ? Peuh ! Il me tarde de voir ta création. Comme si on pouvait créer ! il n'y a que Dieu qui crée. Tu crois au Père Noël. Je vois ça d'ici d'avance : quelque chose de ridicule ou de rachitique ; quelque chose qui te ressemble, quoi ! Quels fruits peut bien faire un arbre pareil ? Autre chose, faire des châteaux en Espagne, et autre chose que de les réaliser. je suppose que ce que tu appelles créer est synonyme de réaliser...

 

Il commence à me plaire avec ces : "Tu crois au Père Noël". Dès que je lui parle de faire quelque chose : "Je crois au Père Noël". Je vais lui prodiguer ma main sur la figure, et puis après, je le laisserai libre de croire au Père Noël...

 

- Quand j'y pense, lui dis-je, je me demande comment j'ai fait pour ne pas être comme toi, c'est-à-dire totalement détruit.

 

- Comment oses-tu dire des choses pareilles ? C'est de la calomnie ; je ne t'ai pas détruit, mais au contraire, je t'ai créé. Songe que si tu es ainsi, c'est grâce à moi qui ai développé en toi ce raisonnement et cet esprit critique que tu as.

 

Mais en ce moment tu agis trop par sentiment, par révolte ; tu verras, tôt ou tard, tu viendras à moi, t'apercevant que j'avais raison...

 

- Non ! D'abord, tu n'y es pour rien, si je suis comme je suis. Il est vrai que les autres vous façonnent à leur manière ; il est vrai aussi que la vie, que les circonstances vous déterminent, mais il y a toujours en nous quelque chose de tout à fait singulier, qui échappe à tout, qui défie toutes les lois, et qui est libre.

 

Ce quelque chose, c'est notre être proprement dit ; et il n'y a que deux, personnes qui peuvent y toucher : Dieu et nous-mêmes ; il n'y en a même qu'une, si on tient compte qu'après la naissance nous sommes les seuls à y toucher. Seulement, il y a ceux qui ne réagissent pas contre les influences et qui ne se sont pas faits eux-même, comme toi, par exemple. Si je t'écoutais, je deviendrais comme toi : un être qui s'est laissé aller au gré des circonstances sans essayer d'ajouter à sa personne ce quelque chose qui fait qu'on garde au moins un petit jardin pour soi-même, même si le reste de l'univers ne vous appartient pas. Toi, tu erres dans les propriétésdes autres, mieux, tu cherches à t'accaparer les propriétés des autres ; tu n'es qu'un domestique, tu neseras jamais un propriétaire.

 

Je ne savais pas très bien ce que je disais à ce moment-là, parce que je parlais sans réfléchir, mais j'étais content, parce que souvent je réfléchis sans parler, ce qui n'aurait pas fait l'affaire d'Edouard.

 

- Mais toi, par contre, tu es propriétaire, reprit-il.

 

- Je ne dis pas cela, mais je cherche un endroit que j'achèterai et qui m'appartiendra. Je crois d'ailleurs que je suis sur le point de le trouver.

 

- Ah ? Alors dis-moi quel est ce jardin ?

 

C'est bien toujours le même, cet Edouard, avec sa curiosité avide et cupide...

 

- Non ! Je ne te le dirai pas, oh ! puis si... Depuis que je suis à Paris, j'ai fait la connaissance d'Elisabeth Vergerais...

 

- Ah !

 

De nouveau, il m'a semblé voir dans ses yeux un éclair de jalousie, et il m'a dévisagé d'une manière curieuse.

"Mais où compte-tu aller comme ça, Edouard ? Pensai-je, et puis quel est le but de ta visite ? Tiens ? Je ne te l'ai pas encore demandé, c'est bizarre."

 

- C'est une chanteuse, repris-je, une grande chanteuse, ou plutôt non, c'était une chanteuse, parce qu'elle a abandonné. Alors, elle me donne des cours de musique, elle voudrait me lancer dans la chanson, et je dois dire que pour le moment, ça ne marche pas mal et...

 

- Oui, oui, ça va, je commence à comprendre, si tu te sens si sûr, c'est sûrement parce que tu as obtenu des résultats positifs. Et c'est sûrement pour cela aussi qu'il ne faut pas te parler de revenir à Saint-Florentin, et c'est encore pour cela que tu ne veux plus me voir...

 

- On ne peut rien te cacher, Edouard...

 

Une habile flatterie, pour lui faire voir combien ilest malin et combien je l'estime.

 

Mais qu'est-ce qu'il peut m'énerver à force de me charcuter comme ça ! Mais si seulement il comprenait que j'en ai marre de le voir, de l'écouter et de lui parler.

 

Il y a des gens qui sont vraiment collants, et qu'il faut supporter, et qu'il faut supporter. Je ne sais pas si je vais tenir le coup encore longtemps. Il faudra bien que ça finisse un jour, et avec son charmant tempérament, des fois que ça finirait, comme qui dirait, en queue de poisson...

 

Tiens ! Il s'était laissé pousser la moustache, et je n'avais rien remarqué ; décidément, ça ne va pas aujourd'hui ; je suis saoul ; et ma tête qui commence à me faire mal. Le foie, toujours le foie. Il me faut boire de l'eau minérale.

 

- Tu bois quelque chose ? Lui demandai-je. Pour ma part je vais boire un citron à l'eau minérale ; ça te va ?

 

- Juste une goutte alors...

 

Je vais jusqu'au placard sans trop lui tourner le dos.

 

Je ne sais pas, mais depuis la scène du couteau, je n'ai plus confiance en lui. C'est bizarre tout de même : vivre près de dix ans en bon copain, puis au bout de dix ans le copain qui manque vous assassiner.

 

Et lui qui est là-bas assis près de la table comme un imbécile, et qui est en train de réfléchir sur ce qu'il va me faire ; c'est charmant. Il sent son infériorité ; il rage. Il médite sa vengeance et le moyen de m'être supérieur ; seulement voilà, jusqu'à maintenant il est battu sur toute la ligne ; il n'arrive pas à me persuader. Main-tenant, il essaye de m'avoir par la diplomatie : "Juste une goutte alors" qu'il dit, calmement, de sa voix de fillette...

 

- Raconte-moi ! dit-il soudainement et violemment.

 

Quel est ce ton, Edouard ? Moi qui croyais que tu étais en train de te calmer. Cela a bien l'air de t'intéresser, la vie que je mène ! Tu me dis ça à brûle-pourpoint, comme un ordre, comme un ultimatum, comme le juge du tribunal qui demande le récit du meurtre. J'ai envie de te mettre à la porte. Mais non ! Je suis obligé de te répondre poliment, doucement, sinon une crise risquerait de se produire.

 

- Tu sais bien, lui dis-je, que la musique m'a toujours plu ; je passais des heures à l'écouter. C'est un de mes rêves d'enfance, d'ailleurs. Bien sûr, il yen avait d'autres, mais j'ai la chance de tenir celui-là pour l'instant ; je vais le suivre un peu plus. C'est l'échappatoire, ce qui donne un sens à ma vie. Je ne veux pas trahir une partie de ma vie, je veux la prolonger le plus possible ; ainsi, je n'aurais qu'une mort, je n'en aurais pas deux ; une suffit, Dieu merci. Ah ! Si je pouvais devenir un grand chanteur, tu te rends compte : la gloire, le génie, la fortune, l'immortalité...

 

Je disais tout ça pour tester Edouard, pour lui déplaire, parce qu'il ne commençait pas, il finissait par m'ennuyer. Il accusa le coup, car il se mit à souffler entre ses dents et à les frotter les unes contre les autres.

 

- Un fou ! reprit-il.

 

- Mais je m'en fous d'être fou, et c'est pour ça que je te dis de me foutre la paix ! Accepte-moi comme un fou, si tu veux, mais ne m'empêche pas d'être moi-même, encore une fois. En attendant, cela me fait plaisir, et je suis heureux de chanter, alors toi...

 

- Pauvre type ! dit-il, méditatif.

 

- Ceux qu'on dit être des pauvres types sont ceux qui souffrent le plus, et ce sont les grandes âmes qui souffrent le plus, ou qui jouissent le plus d'ailleurs ; et ce sont ceux qui aiment le plus qui sont le plus méprisés.

 

- Et à part ça, qu'est-ce que tu fais d'autre, avec cette Elisabeth ?

 

- Alors là ! Je ne peux pas te raconter, parce que justement, on fait n'importe quoi. Et puis si je te raconte, tu vas encore me dire que je suis fou, alors ce n'est pas la peine...

 

- Raconte-moi !

 

Oh !... Je te connais Edouard. Tu es bien trop avide de savoir ce que je fais, et tu es bien trop jaloux pour ne pas m'interroger jusqu'au bout. Mais puisque tu veux le savoir, rien ne te sera pardonné. Tu boiras le calice jusqu'à la lie ! Tiens ! Ça me fait penser que j'ai soif.

 

J'ai bu, j'avais la gorge sèche. En buvant, je pensais que j'étais dans une piscine de vin, et je faillis bien m'y noyer d'ailleurs, parce que j'avais très sommeil.

 

C'est par-là à ce moment que j'ai regardé l'heure, il était près de deux heures du matin.

 

- Eh bien ! C'est très simple, repris-je, je m'habille de la façon la plus extravagante et la plus romantique possible, ensuite, je la mène de cabaret en cabaret où on danse, où on boit, où on fait un peu tout en somme. C'est pas mal à Paris, tu sais, pour mener ce genre de vie...

 

- Et ta fille, là, Elisabeth, elle s'accommode de tout cela ?

 

- Certainement ! Je dois dire même qu'elle s'en accommode très bien ; une sorte de folle, quoi. Ah ! et puis autre chose que j'allais oublier de te dire, c'est que chaque fois qu'on peut faire un scandale, on le fait, quoi, on ne se gêne pas : beuveries... bagarres... strip-tease... tu vois le genre...

 

- Tu te moques de moi ?

 

- Mais non, mais non !

 

Alors la pitié et la compassion durent l'emporter dans le coeur d'Edouard. Il voulait bien être bon jusqu'au bout ; il ne voulait sûrement pas avoir quelque chose à se reprocher sur la conscience.

 

- Écoute, Joachim, me dit-il, tu files un mauvais coton, tu fais fausse route... Tu vas rompre immédiatement avec ce genre de vie, et pour cela, tu vas quitter immédiatement Paris. Tu vas te sortir une fois pour toutes de cette mare de mal dans laquelle tu t'enlises. Te rends tu compte un peu de la vie que tu mènes ? Tu crois que c'est normal, ça ? Et tu crois que ça durera longtemps ? Ainsi, tu mènes une vie soi-disant philosophique, soi-disant artistique. C'est ça, la philosophie ? C'est ça, l'art ?... Se rouler dans le péché... Bien sûr, à t'entendre, tu es heureux, mais cette joie que tu éprouves, c'est celle qu'on a, quand on se délecte dans le mal.

 

C'est une joie sadique, malsaine, tu crois que tu vas devenir un grand chanteur comme ça, de but en blanc ? Et quand bien même tu le deviendrais, qu'est-ce que tu aurais de plus ? Des belles voitures ? Des regards qui se tourneraient sur toi ? Des autographes à signer ? Et là, tu serais heureux, pour toi, c'est ça le bonheur ? Mais comprends-moi donc ! Tout cela n'est qu'imagination, que vanité. Jamais tu ne trouveras le bonheur de cette façon. Pour vivre heureux, vivons cachés. Qui t'empêchera chez nous de lire, de te distraire, et même d'apprendre la musique ? C'est dans la simplicité que se trouve le bonheur ; et puis tu verras qu'avec l'âge tu t'adapteras mieux à la société ; tu te marieras, et la vie ne te posera plus de problèmes.

 

- Oui, et je mourrai tranquillement après une vie des plus banales. C'est comme ça que tu voudrais employer ma vie, eh bien ! non ! mon vieux, et quand je dis non, c'est non, sacré nom d'un chien !

 

- Ah ! oui, me dit-il d'un air menaçant, tu veux en faire à ta tête contre vents et marées ? Alors venons-en tout de suite au but : je te signale que j'ai vu ta famille. Ça ne leur a pas plu que tu partes comme ça sans rien dire, alors je me suis proposé avec ma voiture pour venir te chercher. Alors, tu vois, tu n'as pas le choix !

 

Ah ! C'était donc ça le but de sa visite ! L'histoire des parents, à d'autres ! Ils savaient bien que j'étais ici : mais ils ont dû lui donner mon adresse, et c'est comme ça qu'il a pu me trouver. Maintenant, j'en avais la certitude, mon départ l'avait rendu complètement malade. Il ne pouvait pas se passer de moi, et je pense qu'il était simplement amoureux de moi, et même passionnément. Mais dans son esprit, ce n'était évidemment pas possible, jamais il n'aurait dit une chose pareille, c'était contre ses principes moraux et religieux, c'était là une image qu'un jour il avait rayée définitivement de son esprit ; cela n'aurait évidemment pas été possible, et il m'aurait pris pour un fou, si en ne mâchant pas les mots j'avais traduit sa pensée et sa conduite. Oui, peut-être, mais pour moi, l'effet était le même, et, quoiqu'il en soit, il y avait en lui de la passion.

 

Eh oui ! Parce qu'Edouard était un refoulé.

 

C'est bien beau de se refouler, et d'être hypocrite avec soi-même, mais voilà où on en arrive. Maintenant, tout s'explique, je comprend certains regards, certains gestes. J'avais trouvé ça très joli et sympathique de sa part au début, eh oui ! Mais... son amitié pour moi devenait de la tyrannie.

 

Toute ma vie, il me faudrait donc la subir. Toute ma vie, il serait là derrière moi à me dire : "Ne fais pas ceci, ne fais pas cela". Jamais je ne pourrais m'en débarrasser. Et même quand il n'y serait plus, il y aurait encore son spectre qui me pourchasserait. Et même le jour où je croirais en être parfaitement débarrassé, même sans le vouloir, dans mon subconscient j'agirais selon ses principes, en un mot, je subirais ence son influence.

 

Dans ce cas, je ne serais plus libre, non, c'était là quelque chose d'insupportable. Il fallait que d'une manière où une autre je me débarrasse de lui ; je ne voulais plus le voir. Se révolter aurait été stupide, je le reconnais ; je ne peux détruire certaines choses,je ne peux pas tout condamner en bloc ; mais je viens de repérer le mal ; il ne faut pas que j'attende pour prendre le remède ; il ne faut pas non plus que je m'habitue à prendre des remèdes, car le mal apprendrait à y résister. Il faut un remède immédiat et radical, une sorte de sérum.

 

Fait comme Edouard est fait, je n'avais pas le choix, c'était ou lui ou moi la victime. Si je l'écoutais, je vivrais et je mourrais sans la moindre notion de liberté, et je ne serais qu'un vil esclave. Je serais une chose conditionnée.

 

En agissant follement, je détruirais toutes les lois du déterminisme, je serais libre. J'étais appelé à devenir un homme, il fallait bien que je le devienne pleinement ; un jour, il faudrait bien que je fasse ce que je veux, non ? Je ne serais pas toujours un sorte d'enfant, comme le voudrait Edouard, un esclave de facto et inconditionnel.

 

Il ne m'aurait pas comme ça Edouard, d'ailleurs, il le verrait bien...

Mais Edouard était là qui écumait de rage, et je n'avais pas le temps de réfléchir, et il m'exaspérait. Une idée diabolique, comme dirait Edouard, me vint à l'esprit. Je pris mon air le plus idiot possible et aussi le plus dédaigneux et le plus ironique en lui disant :

 

- Tu crois au Père Noël, Edouard !

 

Cela fit son petit effet. Il se crispa, tant il était énervé, il se mit à baver et à rougir de colère ; la marmite était en pleine ébullition, l'explosion ne tarderait pas. Il se mit à crier violemment, si violemment, que je me fis du souci pour ceux qui étaient en train de dormir dans les autres chambres de l'hôtel.

 

- Tu viendras de gré ou de force ! D'ailleurs...

 

Je ne lui donnais pas le temps d'achever sa phrase ; cette fois-ci, je pris mon air le plus dépité et le plus détaché, pour lui répéter :

 

- Tu crois au Père Noël, Edouard !

 

La vérité, c'est qu'il m'avait mis hors de moi, et que finalement, j'étais aussi en colère que lui ; j'étais près à bondir, et si je ne le faisais pas, c'est parce que je ne voulais pas être dans mon tort, et aussi parce que je pensais que cela s'arrangerait comme cela.

 

Mais Edouard transpirait et tremblait ; je pense qu'il était en proie à une crise de paludisme, mais je ne le saurais jamais, pas plus que lui, Edouard, qui ne s'est jamais posé de questions à ce sujet ; cela aussi fait partie de sa conduite : ne pas s'avouer qu'on est malade, et ne pas se faire soigner.

 

Alors, littéralement fou et hors de lui, il sortit un revolver de la poche de son veston, à une vitesse foudroyante, et il le braqua sur moi, et il se mit à tirer comme un dément. Mais j'étais prêt ; cette fois-ci, j'avais vu venir la chose, et devant le danger d'une mort certaine, mes réflexes ne me trahirent pas. Malgré la rapidité avec laquelle il avait opéré, je me demande si ce n'est pas moi qui lui ai sauté dessus le premier. La petite table qui nous séparait a volé de côté, et je lui ai saisi son poignet que j'ai relevé en l'air, juste au moment où il commençait à tirer, si bien que la première balle m'a traversé l'épaule, et je n'ai rien senti, la deuxième a percuté le plafond ainsi que la troisième, et dans une rage frénétique, il s'est jeté sur moi en un terrible corps à corps, et moi, j'ai maintenu son avant-bras plaqué contre lui, et j'ai serré, serré, serré, tandis qu'il tirait, tirait désespérément, alors la quatrième balle lui déchira le visage, et la cinquième et la sixième balles l'atteignirent au ventre.

 

Il n'y eut pas d'autre balle, parce qu'il s'écroula sur le plancher, raide mort et tout ensanglanté...

 

Cependant, partout dans l'hôtel, on entendait des cris, des bruits de meubles ou de pas. Sûrement que les gens descendaient pour venir voir. C'est alors que j'ai eu un vertige, que j'ai senti ma tête tourner, et une atroce douleur à ma clavicule, en même temps que montait en moi une odeur de sang.

 

Je regardais mon épaule qui pendait lourdement, et je tombais en m'agrippant à un fauteuil. J'ai entendu ma porte qui s'ouvrait et un cri de femme, et c'est à ce moment-là précis que je me suis évanoui.

 

Tout s'était passé si rapidement, que je n'avais pas eu le temps de réaliser ce qui m'était arrivé.

  

                           (Fin du chapitre 9)                  ( A suivre)

               (pages 139 à 174 de l'édition originale)

 

Ci-dessous, et sans rapport avec le roman, ma reprise de la chanson d'Aznavour : "Que c'est triste Venise". 

                                                                                                

                                                                          

                                              

                                                  

           

J'ai rencontré un ange, chapitre 8 teston écrivain (roman)

J'ai rencontré un ange, chapitre 8 teston écrivain (roman)

    ©  teston Photo prise par l'auteur. Bois de châtaigniers de l'Ardèche.

 

Et aujourd'hui voici la suite de mon premier roman: "J'ai rencontré un ange" (Michel Teston), 1994, ISBN 2-9501967-8-0. Il s'agit du chapitre 8 qui va des

pages 125 à 138 de l'édition originale.

Je vous souhaite une bonne lecture en vous disant à bientôt pour la suite. (M.T.)

 

 

                                Chapitre VIII

 

 

Je suis rentré dans le café, et effectivement, ils étaient là. Ils, ce sont des copains que je me suis faits en venant précisément à ce café. Je ne sais pas au juste quel est leur train de vie et ce qu'ils font dans la vie, mais ça n'a pas d'importance, le principal c'est qu'on soit là dans ce café ; nos vies se rejoignent ici ; peu importe leur direction. Il y avait Jojo et Jean-Jacques qui étaient en train de jouer au billard, et dans un coin, il y avait aussi l'illustre Théophraste qui était à une table en compagnie d'un gars que je ne connaissais pas. J'aime bien retrouver les copains, car ils sont pour moi un autre monde que je ne connaîtrais jamais assez et qui n'arrête pas de m'étonner...

 

Je ne sais pas, ce sont de drôles de types... D'abord cette façon d'être toujours ensemble et de tout faire ensemble. C'est un monde complet, peut- être très riche, mais protectionniste, qui vit sur lui-même et qui satisfait à tous ses besoins. Je n'ai jamais pu les comprendre tout à fait. On a l'impression que tout est simple chez eux, tous les problèmes sont résolus, parfois même à l'avance. Ils ne s'étudient pas, ils ne recherchent pas à se combattre et à se forcer eux-mêmes. Ils vivent aussi facilement qu'ils mangent ou qu'ils pissent ; ils s'épanouissent naturellement, comme une fleur au printemps. Ce sont des gars qui travaillent sans forcer, et cependant des gars qui réussissent. Mais ils m'ont adopté ; je ne suis pas de la famille, mais je suis un habitué, l'étranger ou l'ami que l'on invite.

 

J'ai toujours l'impression qu'ils sont inconscients. Ils rient souvent de ce rire libre, sans malheur, sans arrière-pensée ; ils parlent, ils pleurent, oui, ils souffrent aussi peut-être mais sûrement sans réfléchir, comme l'animal qui ne comprend pas pourquoi sa patte saigne, ou peut-être comme l'arbre qu'on abat ; c'est pour ça que je me demande s'ils souffrent réellement et c'est pour ça qu'ils m'attirent, parce que j'aurais aimé être comme eux, mais ils n'y a rien à faire, je ne suis pas comme eux...

 

Ils sont plus philosophes que moi parce qu'ils sont jeunes et qu'ils ne se disent pas : "Je suis heureux" quand ils le sont. Ils ne canalisent pas leurs joies et leur peines. Ils ne trient pas, ils ne contrôlent pas, ils ne s'empoisonnent pas l'existence en philosophant. Ils suivent les lois des choses, sans se révolter, peut-être un peu trop d'ailleurs, comme les moutons qui marchent tête baissée sachant qu'il y a un berger qui les mène et qu'ils n'échapperont pas quoiqu'ils fassent à sa volonté.

 

Suffit ! Ce sont mes copains s'il en ait, d'authentiques copains.
Mais l'âme damnée, le monde insondable et fou, le roi du paradoxe, et sûrement l'esprit supérieur, c'est le gars Théophraste. Il est l'homme qui m'a appris le plus, et que pourtant je connais le moins ; un individu qui défie toutes les lois qui est, au demeurant, presque méprisable tant il semble que logiquement il soit toujours trop doué pour ce qu'il fait. J'essaie de lutter avec lui en essayant de rentrer dans son jeu : jeu de comédien né, d'un comédien extraordinaire qui est le plus naturel et le plus lui-même, lorsque précisément il est le moins naturel. De ces conversations qu'on a avec lui, on ne sait absolument pas ce qu'il reste après.

 

A première vue il semblerait que tout s'en va en rigolade, et c'est certainement le but qu'il cherche et qu'il redoute ; mais à moi il semble que cela apporte quelque chose de nouveau ; d'ailleurs, je le trouve bizarre, ce rire qu'il a, ce rire forcé quoique facile, presque sadique, et qui part en salves et qui ne dure pas, quitte à reprendre. Théophraste est sûrement un snob, parce qu'il est inédit, original, qu'il a une nature intrinsèque extrêmement riche et par suite insondable et impénétrable. Et comme selon Jojo, je suis aussi un idiot, je m'entends bien avec Théo.

 

Je ne connais pas d'individu qui ait des réactions aussi inattendues, aussi contraires à la logique, et par suite aussi comiques que Théophraste. Il est fou, mais seulement une minute sur deux, et c'est pour ça sans doute qu'il est dangereux en quelque sorte. Quand je suis entré, il était en train de faire son baratin d'usage à un inconnu. On pourrait dire que Théophraste est égocentrique, mais il est badin et il se moque de tout, même de son égocentrisme ; c'est parfois pénible à supporter, de même que ce sourire forcé qu'il a, mais une fois qu'on le connaît, on trouve que c'est de l'or. Une fois que Jojo et Jean-Jacques ont eu fini leur partie de billard, j'en ai commencé une avec Théophraste.

 

Ce café est un véritable club, on y chante, on y danse etc, ça nous permet de faire un slow ou un rock entre deux parties. Et puis, il faut bien que je le dise, sur notre table, il y avait des petits verres, continuellement remplis... C'est là un moyen grossier, mais efficace et presque inévitable.

 

- Sacré Théophraste, lui disais-je, tout en frappant sur ma boule, toi, tu ne te fais pas de souci, tu es libre toi au moins, tu ne te compliques pas l'existence, tu n'as pas de scrupules ; on te dirait que tu es génial par exemple, et tu le croirais ; c'est bien ça ?

 

- Si je le croirais, mais bien sûr ! D'ailleurs, on me l'a déjà dit, et j'en suis de plus en plus persuadé. qu'est-ce que c'est, ça, que le génie ? J'ai étudié la question ; il suffisait pour cela de me considérer moi-même, hein ? qu'est-ce que tu aurais fait à ma place ?

 

- Oui, évidemment, tout le monde a du génie, surtout de nos jours, c'est un peu comme l'histoire, je plains les écoliers de demain, avec tous les moments historiques que nous vivons.

 

- Très juste !... A toi de jouer. Alors disons que le génie est un gars sensible, une sorte de machine à souffrir et à donner de la joie ; un gars ballotté par les autres et prisonnier des autres, mais qui s'évade tout de même par son art. Personne n'est gêné avec lui, et tout le monde peut le mépriser, quoique ce soit là un jeu qui se joue à deux. Tu ajoutes à tout ça un peu d'intelligence autant que possible : il y a tous les échelons dans le génie ; tu mélanges le tout, et tu as un spécimen que l'on appelle génie... Je parle du génie courant, hein ! Je ne parle pas de Molière... C'est un gars qui a l'air d'un pantin au milieu des autres, mais qui suit obstinément sa volonté et la réalise. Quant à Molière, il était celui qui supportait et qui subissait le plus, parce que le plus grand esprit est esclave de tous les autres.

 

- Ah ! Oui ? faisais-je en me grattant la tête... C'est à toi de jouer.

 

- Molière, oui, eh bien ! c'était un gars méprisable, un génie, quoi, qui menait une vie d'imbécile, mais qui n'avait pas les yeux dans sa poche. Tu te rends compte un peu, cet imbécile de Louis XIV qui lui ordonnait un tas de choses, comme si le génie était une denrée commerciale, et Molière qui était obligé de s'écraser devant lui...

 

- C'était dégoûtant ! J'en pleurerais...

 

- Il n'y a pas de quoi, il n'y a pas de quoi, parce que précisément, Molière se vengeait dans ses pièces, par certains coups de stylets. Tout le monde y avait droit. "L'impromptu de Versailles" est plein de talent, mais Molière ne s'y est pas sacrifié, ne s'y est pas trahi comme dans "Le Misanthrope" par exemple.

 

- J'aurais préféré que tu me parlasses de toi, de ton génie à toi, Théophraste.

 

- Moi ? Mais je suis un homme comme les autres ; mon génie est un petit génie ; je ne veux pas être un ouvrage d'orfèvrerie, buriné par le malheur et par la vie ; je veux bien être génial, mais jusqu'à un certain point, tout de même. Je ne veux pas être le malheureux, l'incompris, le mal aimé ; je laisse ce soin à d'autres.

 

- Cela se défend, remarque, comme opinion ; m'est avis que l'homme grand, c'est l'homme sociable.

 

- Moi je m'en fous, tu comprends, j'ai trouvé un équilibre dans la joie, alors je me passerai bien d'être malheureux, même si je pouvais être Rousseau. Il vaut mieux rire. Rousseau, il ne riait jamais ; c'était un vrai pince-sans-rire. Ha ! Ha ! Ha !

 

- Pour ma part, j'ai constaté autre chose, je crois que les grands hommes d'action, comme les génies d'ailleurs, car ce sont des génies eux aussi, sont des impuissants intimes qui se vengent sur la société ; c'est une vengeance de l'impuissance, une sorte de surpuissance.

 

- Ce que tu dis là, mon cher, ne manque pas de puissance, et personnellement je ne crois pas être un surpuissant, mais tes affirmations ont une certaine véracité. Ce sont des gars affreusement seuls, qui ressentent leur détresse, qui fixent leur malheur ; des types courageux au demeurant. Mais ce n'est pas mon genre, parce que personnellement j'aime la société, ha ! ha ! ha ! Ce sont des gars qui ont un complexe d'expression, qui ne peuvent passe vider normalement. L'homme simple, comme moi, élimine normalement ; le génie est une sorte de constipé qui se purge à l'aide d'un instrument ; je ne te dirai pas lequel ; disons que cet instrument est un art ; il se satisfait comme ça ; car on ne peut pas se satisfaire si on n'arrive pas à éliminer, ça va de soi, ça coule de source. C'est à toi de jouer.

 

J'ajustais ma baguette et je ratais mon coup magnifiquement.

 

- Oui, mais attention, lui disais-je, le génie est quelqu'un de supérieur !

 

- Pas sûr, pas sûr du tout, mon vieux. Suis-je supérieur, moi ? Remarque que, comme je te le disais tout à l'heure, pour moi c'est différent. C'est tout simplement un gars qui a trouvé un équilibre, et c'est seulement dans ce sens qu'on peut dire qu'il est supérieur ; je ne crois pas qu'il soit nécessairement intelligent. Pour reprendre l'exemple de tout à l'heure, suppose que tu sois constipé...

 

- Mais non, mais non !

 

- Si. Bon, ça durera un jour, deux jours, mettons quinze jours, à ce moment-là, ou ça se dégage, ou tu en meurs. Ceux qui meurent sont certainement les moins intelligents. Ils manquent de grandeur d'âme, ce ne sont pas des âmes fortes, parce que l'âme forte réagit ; si ça se dégage, tu es génial... voilà.

 

- Le génie, c'est de l'intuition, hasardai-je.

 

- Mais qu'est-ce que l'intuition ? On a de l'intuition lorsqu'on réfléchit ; elle est une conséquence de résultats négatifs, lesquels ne s'obtiennent que par un travail de longue haleine.

 

- On dit aussi que le génie est inné. Est-ce que tu as l'impression, toi, Théophraste, d'être génial depuis ta plus tendre enfance ?

 

- Non, le génie n'est pas inné. Prenons Mozart par exemple ; évidemment, à six ans c'était un enfant prodige. Mais il n'avait pas trouvé sa liberté à cet âge-là. C'était du déterminisme : son père était musicien et lui avait appris la musique, etc. Mozart n'avait aucun mérite à cet âge-là. Ce n'est que plus tard, lorsqu'il a su exploiter ses connaissances musicales et son talent qu'il a été génial ; il faut créer pour être génial ; on ne peut parler de génie chez un enfant. Si à vingt ans Mozart n'avait eu aucune notion musicale, il aurait peut-être été génial, mais il n'aurait pas été compositeur, alors... le génie est peut-être inné, mais il peut mourir, s'il ne trouve pas un moyen d'expression. Et puis ce que tu dis là, mon cher, est tout à fait stupide, parce qu'alors, quelle est la chose qui n'est pas innée, et comment peut-on procéder à sa vérification ?

 

Des génies, il y en a de tous, parce qu'il y a une quantité de moyens d'expression et de communion ; et puis, il ne faut pas trop chercher la petite bête ; de toute façon, c'est quelque chose d'assez paradoxal, quelque chose qui pousse n'importe où, dans n'importe quelles conditions ; autant de génies, autant d'exceptions. Et Théophraste jouait magnifiquement au billard.

 

- Sacré Théophraste, lui disais-je, tu parles, tu parles, et tout en parlant, tu me donnes une correction au billard, et on avait parié un apéritif ! Ah ! je ne l'oublierais pas cette leçon.

 

- Eh ! Oui, la vie est ingrate, ah ! ah ! ah ! on croit vivre heureux et sans souci, et puis le malheur vous attend au tournant ! ha ! ha ! ha !

 

Entre temps, on buvait tellement, qu'on s'est arrêté peu à peu de discuter ; c'est drôle, mais je ne trouvais plus mes mots, et je rabâchais affreusement. Je suis resté dans ce café très longtemps, et on buvait, et on dansait, et on jouait au billard ; mais je crois que la plupart du temps passait lorsqu'on était attablé et qu'on regardait bêtement les autres avec des yeux plus ou moins vitreux. A moitié saoul, j'ai dansé des twists et des rocks avec inspiration et démence.

 

Je ne me rappelle plus des détails tant j'y voyais trouble. Je crois que j'ai beaucoup dansé, mais je ne me rappelle plus si c'était toujours la même qui dansait avec moi. Je sais seulement qu'il y avait Françoise, celle de Jojo, et que j'ai dansé avec elle, mais je ne me souviens plus des autres. Ce soir-là, j'ai vérifié ce que m'avait dit Elisabeth à propos de l'oubli complet de soi. Lorsque vous êtes ivre, vous vous sentez tout à fait libéré ; c'est effectivement l'oubli complet de soi ; et lorsqu'en plus vous dansez au son d'un slow américain, votre corps tout entier est si bien livré aux rythmes, qu'il marche tout seul, qu'il est indépendant de vous et qu'il est véritablement possédé, télécommandé par le sorcier du rythme. Il offre aux autres un spectacle unique tant il obéit docilement ; et vous vous sentez léger, léger, en dehors de vous-même, et quasiment éthéré.

 

Le temps a passé et je suis demeuré ainsi des heures, véritablement assommé, étourdi, et vivant une sorte de cauchemar au travers duquel j'étais pourtant heureux...

 

 

Fin du chapitre 8  (pages 125 à 138 )

 

 

 

 Lien pratique pour finir en chansons sur quelques-unes de mes reprises, qu'on peut trouver aussi en cliquant sur la colonne droite et noire de ce blog :

 

  www.google.fr/#q=cover+teston&*&spf=1

 

 

 

 

 

 

J'ai rencontré un ange, chapitre 7 teston écrivain (roman)

J'ai rencontré un ange, chapitre 7 teston  écrivain (roman)

     © teston   Photo prise par l'auteur.  Le hameau ardéchois où j'ai écrit le roman.

 

Chers lecteurs, j'ai l'honneur et le plaisir de vous proposer aujourd'hui la suite de mon roman : "J'ai rencontré un ange" (Michel Teston, écrivain et poète) première édition 1994, écrit en 1962-63, ISBN 2-9501967-8-0   Je vous souhaite une bonne lecture de ce premier roman.

( Pages 117 à 124 de l'édition originale)

 

 

 


                         Chapitre  VII

 

 

 

Lorsque je me retrouvais à nouveau seul sur le boulevard, j'avais comme qui dirait la nausée. Cette aventure qui ne s'était pas terminée, qui n'avait été qu'ébauchée, me laissait sur une drôle d'impression : une impression de malaise et d'insatisfaction, une envie de vomir. Cela me rappelait le jour où j'étais malade dans le car ; le moteur me berçait et me donnait des vertiges ; je n'avais qu'une hâte, c'était de descendre au prochain arrêt ; soudain le car s'arrêta ; j'aurais dû être content : j'allais enfin pouvoir descendre ; mais cet arrêt du moteur provoqua en moi une sorte de crise, j'eus l'impression que tout s'arrêtait ; ce moteur qui m'avait rendu malade en ronflant, me tua au lieu de me guérir en s'arrêtant, et je rendis mes tripes.

 

 

 

Maintenant, je me sentais déprimé, et je pense que c'était un peu aussi ce qu'on appelle le mal d'amour : un goût fade que l'on ressent dans tout le corps, un vide lancinant qui accapare tout votre être. Je me remis à fumer et à errer comme un fou dans la ville. Mes obsessions me revinrent ; je crois que j'étais vraiment malheureux. Je me languissais et me délectais dans mon malheur avec masochisme ; je trouvais l'instant présent trop vide et trop insipide pour m'appliquer à le vivre comme il le fallait, autant être distrait et se laisser envahir par les temps féconds et nutritifs. En marchant, j'étais arrivé à un endroit où la ville ne cachait plus les montagnes et les paysages. J'étais presque sorti de la ville, et n'ayant rien à faire, je m'étais appuyé sur le rebord d'une sorte de terrasse d'où on avait un coup d'œil magnifique. Et je restais là, oisif, rêveur.

 

 

J'aurais bien aimé être romantique, mais je savais que c'était impossible, alors j'essayais de me souvenir et de me rappeler mon adolescence. Cela me demanda un effort de volonté ; le plus difficile était de revivre l'état d'âme dans lequel je me trouvais à ce moment-là ; mais j'y arrivais cependant. C'était une autre vie qui revenait en moi, un autre état, un état heureux ou souffrant, je ne sais pas au juste, mais étonnamment frais et beau. C'est un état qu'il m'arrive de retrouver quand j'aime à la passion. Et progressivement, lentement, cette sorte de névrose s'installait en moi. Je me mis même à chantonner puisque j'étais seul.

 

 

J'avais fui le monde comme un loup. C'était malgré moi, mais je ne parvenais pas à m'adapter définitivement à la société. Comme l'enfant qui emporte avec lui un jouet à l'école maternelle pour ne pas se sentir seul, pour ne pas avoir peur, pour ne pas être dépaysé, il m'était nécessaire en de pareils moments de m'isoler pour pouvoir récapituler, pour pouvoir reprendre des forces ; comme le poisson qu'on jetterait à la rivière de temps en temps pour le changer du bocal, et pour lui rappeler qu'il était sauvage originellement.

 

 

C'est sans doute une question de santé. Il me fallait deux vies. Peu à peu je retrouvais, malgré tout, ce romantisme poignant de mon enfance. J'essayais de revivre cet incomparable amour que j'avais éprouvé pour une amie d'enfance qui me donnait des vertiges aucœur tant j'étais alors capable de vibrer. C'est à ce moment-là aussi que je me rappelai les poèmes plus ou moins maladroits que je lui avais dédiés, mais je n'avais jamais osé les lui montrer. Je ne pouvais m'empêcher de sourire en me les rappelant.

 

 

Mais Véronique - elle s'appelait Véronique - m'avait quitté lorsque j'avais seize ans ; elle était partie dans le sud-ouest avec ses parents, et depuis je n'en avais plus entendu parler ; chaque matin on allait ensemble à l'école. Depuis son départ, elle était morte pour moi, elle avait été une muse, je l'avais idéalisée, et elle était tout le romantisme de mon enfance.

 

 

C'est idiot, pensais-je, de me rappeler de ces choses-là, mais ça aussi c'est indélébile. On a beau ne plus y penser - et c'est peut-être un devoir que de ne plus y penser - cela réapparaît ànouveau comme un spectre, et c'est une époque de la vie qui résume toute la vie et qui la simplifie ; plus on remonte à l'origine et plus on se découvre tel qu'on est vraiment.

 

 

C'est extraordinaire. La jeunesse est une naissance qui dure. Je me souviens aussi du jour où pour la première fois, en taquinant Véronique, j'ai eu la première vision réelle de la vie ; le jour où j'ai compris que j'étais un garçon, et que Véronique était une fille. Ce n'était pas par accident pur et simple, mais bien parce qu'il y avait quelque chose de beau, et de mystérieux et de voulu dans l'existence de deux sexes au lieu d'un seul. C'est par-là aussi à cette époque que j'avais écrit ces quelques vers :

 

 

"O viens, viens avec moi garçon, toi qui es fille...
Que ne puis-je respirer tes doux parfums ce soir,
Et pour mieux m'enivrer que ne puis-je te voir !
Viens, et l'on s'aimera puisque tu es gentille...

 

De ton jeune amoureux reçois mille caresses,
Et reçois dans toncœur tout lecœur d'un enfant,
Donne-lui en échange un baiser seulement,
Et pour calmer ses pleurs couvre-le de tendresses..."

 

 

Etrange chose que le passé ! Il ne serait qu'une illusion si on n'en avait pas des preuves concrètes. Le temps s'en va, mais la muraille de pierres édifiée par nos aïeux est là pour nous rappeler qu'elle ne s'est pas faite toute seule... Cependant le soleil déclinait ; bientôt, je le savais, le ciel serait magnifiquement coloré, comme le soir où j'étais parti seul dans la montagne déserte pour n'en revenir que vers minuit. J'avais hâte de nouveau, ce soir-là, de sensations originales.

 

 

Parti l'après-midi, j'avais regardé le soleil se coucher, et je n'avais jamais vu un ciel aussi beau ; mais le spectacle n'avait pas duré demi-heure, et je me disais : «Regarde et fixe ce crépuscule que tu ne verras jamais plus et que jamais personne n'avait vu, tu en verras d'autres, tu en verras même sûrement de plus beaux, mais celui-là, il est idiot, il est "privilégié". Romantisme perdu...

 

 

C'est comme le goudron, c'est beau le goudron, c'est romantique, le goudron ! Pourtant, il est le symbole de notre temps : L'homme infesté par l'anti-nature. Cette anti-nature, ce goudron, c'est une deuxième nature, c'est celle de l'homme, comme la première était celle de Dieu. Infâme mélange de ces deux natures ! C'est beau et réchauffant de regarder ces immenses plaques de goudron qui ne coupent non plus une forêt d'arbres, mais une forêt d'objets insolites qui portent tous le beau cachet de l'homme et de la technique, de la science et du calcul humains !

 

 

J'ai toujours été frappé par l'expression de lourde mélancolie qui caractérise si bien le regard du  bœuf, ce vaincu de la vie, muselé, assailli par les mouches, et attelé au lourd chariot de bois qu'il traîne pesamment. Tableau de contrastes ! Tableau de grandeur et d'asservissement, tableau qui serait impossible à voir si le monde n'était pas ce qu'il est. Quelle audace ! Comment a- t-on pu marier des éléments qui étaient faits pour s'opposer ? C'est de l'anti-nature. Et dire que l'homme est cebœuf ! Quel contraste avec le taureau victorieux dans l'arène ! Non, c'est la fin, il faut s'y faire. Il ne faut plus chanter "les monts fiers et sublimes", mais il faut chanter les gratte-ciel fiers et sublimes. Tu dis que c'est dégoûtant et que ça sent le réchauffé, mais tu te trompes ; ne t'en fais pas, il y aura les âmes naïves et pures qui nées dans cette deuxième nature, chanteront naïvement le romantisme du goudron et des gratte-ciel, comme Virgile chantait naïvement la beauté et le romantisme de la nature...

 

 

Je suis resté comme ça un moment, à ne rien faire sinon à recréer ces moments révolus. Mais cela n'a duré qu'un moment, car la vie a ses exigences. Je me souviens pourtant d'avoir encore pensé à Elisa que je devais aller revoir le soir. Alors, je me suis dirigé vers le "Café de la paix" où je comptais bien retrouver les copains, histoire de rire un bon coup.

 

 

( Fin du chapitre VII, pages 117 à 124 )

(A suivre)

 

 

 Pour finir en chansons voici un lien pratique de certaines de mes reprises que vous pouvez trouver également ci-dessus sur la colonne droite de mon blog. Bonne écoute.

 

 www.google.fr/#q=cover+teston&*&spf=1

    

 

 

J'ai rencontré un ange, chapitre 6 (Teston)

J'ai rencontré un ange, chapitre 6 (Teston)

                                                  © Photo montage 

 

Nous voici à présent au chapitre 6  intégral de mon premier roman : "J'ai rencontré un ange" (Michel Teston, 1994, ISBN 2-9501967-8-0) . L'action fictive se passe dans les années 1962, à l'époque de l'écriture du petit livre. Je souhaite à mes lecteurs une bonne lecture. Et à bientôt pour le chapitre 7.  Bonne journée. (Pages 100 à 115.

 

 

                             Chapitre VI

 

 

Déjà la pluie s'arrêtait, et l'orage s'éloignait lentement. Je me retrouvais à nouveau seul. Bah ! après tout je commençais à m'y habituer. Que faire un dimanche quand on est seul ?... Tranquillement je m'adossai à un banc public, afin de pouvoir réfléchir à mon aise. Je sortis ma pipe, histoire de me changer un peu des cigarettes, et je la bourrai placidement, en regardant passer le genre humain. Aller au cinéma ? Oui évidemment ; ça demeure une distraction valable pour celui qui ne sait pas où passer. J'allumai ma pipe, me grattai la tête, me remis mon chapeau en place, et cherchai un cinéma, toujours distrait. J'arrivai. Les gens faisaient la queue, drôle d'idée ; c'est malheureux qu'il faille toujours être ennuyé avant de se distraire ; jamais de plaisir pur. J'ai demandé une place au fond à celui qui tenait le guichet, et j'ai donné mille francs. Il m'a demandé si je n'avais pas cinq cent francs, sûrement parce qu'il n'avait pas de monnaie. Je lui ai dit que non, mais que ça ne faisait rien. Les gens ont ri, lui a cru que je me moquais de sa majesté, et il s'est mis à gueuler en disant qu'il n'avait pas la monnaie, et j'ai compris sa peine. Finalement une fille a payé avec de la monnaie, et il a pu me rendre la mienne. Je me suis installé, et j'ai constaté que j'étais le seul à être seul. Et j'ai attendu. Il faut toujours, mais toujours attendre dans ce genre d'endroit ; c'est comme à l'église, à la gare ou chez le docteur ; à se demander si attendre n'est pas l'essence même de la vie. Les attitudes sont différentes, certains bavardent, certains dansent sur un pied, certains marchent, certain fument, certains s'abrutissent comme moi et se désolidarisent des autres, certains lisent ou font semblant, tout le monde fait quelque chose, et il me semble qu'il pourrait y avoir mieux. C'est bizarre que l'attente nous prenne toujours au dépourvu, à croire qu'attendre c'est faire quelque chose que l'on n'a pas prévu...

 


Enfin le rideau s'écarte, tout le monde se libère, on est transporté. L'ennuyeux, c'est qu'on voit presque toujours la même chose ; on voit tantôt des hommes, tantôt des paysages, quand on ne voit pas les deux à la fois. Mais aujourd'hui, c'est des hommes qu'il s'agit... des hommes civilisés. Ils courent après un ballon, et ils ont l'air heureux, comme moi quand je tripote quelque chose ; il y en a qui ont un but précis dans la vie : courir après une balle qui court elle-même au gré des circonstances, ou plutôt du destin ; ils courent après le destin, mais d'une manière très simplifiée, très concrète, très visible ; c'est une vie en miniature, une joie de vivre. C'est fatigant mais efficace...

 


Et puis il y a ceux qui courent pour venir voir ceux qui courent après une balle qui court ; il y a ceux qui vont au cinéma comme moi et qui voient les trois à la fois ; c'est un cercle vicieux qu'on essaye d'agrandir le plus possible, afin qu'il soit le plus efficace possible, c'est pour ça que la radio et la télévision, en plus du cinéma, se mettent à leur service, afin qu'ils soient des milliers et des millions, les privilégiés pouvant jouir de l'absurde. Encore une fois, c'est comme moi quand je tripote quelque chose ; d'ailleurs, il m'arrive à moi aussi de jouer au ballon. C'est vraiment bestial ces envies de courir ou de crier, et cela prouve que civilisé ou pas, l'homme reste un sauvage, tant mieux. Après tout, tout cela vaut mieux que de se trucider purement et simplement, comme on faisait au dix-septième siècle où la politesse était reine. Maintenant, on crie : "A mort !" mais on ne se tue pas, en d'autres temps, on se parlait poliment, puis on se lardait.

 


Tiens ! voilà maintenant quelque chose de rigolo, du moins je le suppose, puisque tout le monde rit, et moi aussi. C'est bizarre ça doit être une histoire de réflexes conditionnés comme on dit si bien. Il faut autant que possible quelque chose d'idiot au possible, et qui surprenne. L'ennuyeux, c'est qu'il arrive de rire dans de mauvais endroits, comme aux enterrements par exemple ; c'est là un procédé révolutionnaire qui détruit la tradition et les conventions... Il y a aussi le rire nerveux et démoniaque du lâche, qu'on appelle parfois optimiste. Il y a aussi le fou rire, c'est d'ailleurs le seul qui ait raison d'être... Ah ! voilà ce que j'attendais : des enfants, mon Dieu que c'est touchant, c'est drôle, mais j'ai envie de pleurer de joie en les voyant... C'était un beau documentaire ! voilà la fin.

 


Voici les actualités, où l'on peut voir l'élite de la société. Les gens sociables, c'est-à-dire d'affreux commerçants, de parfaits comédiens, des esprits forts, des chefs. La société est une jungle où règne la loi du plus fort. Chacun pour soi, Dieu pour tous, comme on disait ; les animaux de la jungle ont besoin les uns des autres, mais c'est pour pouvoir se manger entre eux, sinon, ils mourraient de faim. Le lion est un affreux charcutier, il vaut mieux être un singe. Il y a aussi les chiens qui obéissent, ayant une fois pour toutes reconnu leur infériorité.

 

Pourtant tout homme est grand, tout homme est fait pour s'élever. On naît à une certaine hauteur, les yeux tournés vers le haut. Bien souvent on descend au lieu de monter ; rares sont ceux qui montent, ce sont ceux-là les grands hommes. Le voilà l'homme fort ! il est parti des plus petites, choses pour arriver aux plus grandes. Mais c'est aussi celui qui pour s'affirmer, pour s'imposer dans la vie fait l'étalage désobligeant de sa personne, et importune. Mais il ne reste pas grand. Doutant de lui-même il a besoin de s'appuyer sur d'autres qui doutent également d'eux-mêmes, car la meilleure stabilité, c'est celle qui se stabilise sur de l'instable. Plus l'homme est grand plus il doute de lui-même. D'ailleurs, plus un homme est capable de belles et grandes choses, plus il est capable aussi de grandes et mauvaises choses. Il crée au lieu de travailler, il ne meurt pas dans la routine.... Ah ! comme ils sourient !

 


Oui, un chef c'est celui qui sourit amicalement sans être votre ami, c'est celui qui s'attribue les mérites de ses subordonnés, et qui attribue à ses subordonnés ses propres erreurs. Il croit commander parce qu'il est placé aux articulations, mais il est déterminé comme les autres. Il serait trop facile de dire par exemple qu'un seul homme, Hitler, est responsable de la dernière guerre mondiale. Non ! les guerres sont des accidents, et comme dans tous les accidents, c'est un ensemble de faits et de facteurs qui ne sont pas plus responsables les uns que les autres de l'accident ; si ces facteurs ne s'étaient pas rencontrés, il n'y aurait pas eu d'accident ; ils auraient même pu se rencontrer sans accident, mais il s'est trouvé qu'il y avait des charges négatives et des charges positives qui ont provoqué une étincelle. Le jour où, par calcul ou raisonnement, on arrivera à supprimer les accidents, on sera du même coup garanti contre la guerre. Mais cela suppose une extraordinaire connaissance des faits. C'est pour cela qu'on ne peut pas s'amuser à mesurer les crimes politiques comme on mesure de simples assassinats. On ne peut pas mesurer des culpabilités pareilles, les facteurs sont trop nombreux et nous échappent, comme ils ont échappé aux soi-disant coupables. Mais si la vie ou la mort d'un seul homme était entre les mains d'un autre homme, et que celui-ci réfléchisse avant de tuer ou de faire tuer, il commettrait là le crime le plus responsable et le plus coupable qu'il soit, parce qu'il agirait en pleine connaissance de cause et en toute liberté. Je ne veux pas savoir s'il obéirait là à quelque sentiment de vengeance, de haine ou autre, mais ce que je sais c'est que cette homme-là n'aurait pas peur de faire le mal ou de rendre le mal, et que par là-même il travaillerait pour éterniser délibérément le mal sur terre.

 

Le mal a pour origine deux causes : l'ignorance et la méchanceté ; l'ignorance, synonyme de d'innocence, et la méchanceté, synonyme de culpabilité. On fait le mal en ne sachant pas, cela suffirait largement, mais il faut que certains soient méchants. Celui qui rend le mal, pour le mal est méchant. Mais l'histoire a besoin de grands hommes, et non pas de l'histoire des peuples, car c'est plus beau, plus épique, et plus facile à apprendre aux écoliers.

 


Cependant les actualités se terminaient, et c'était maintenant l'entracte. Décidément je n'avais pas de chance. J'étais venu au cinéma pour me distraire, et jusqu'à présent il n'avait réussi qu'à me plonger dans la méditation ennuyeuse d'un esprit blasé. Je décidai de réagir et de secouer ma torpeur. Je me levai. Pendant les actualités, deux filles étaient venues se mettre près de moi ; une occasion inespérée ! C'est du moins ce que je pensais tandis que je profitais de l'entracte pour prendre un peu l'air. La fille était jolie et avait l'air d'en vouloir, et je ne comprenais pas qu'on puisse parfois tant susciter l'amour, sans aimer véritablement, à croire qu'on cherche toujours, toujours désespérément, l'amour. Il était évident que si je ne faisais rien, elle passerait tranquillement sa soirée avec sa copine, tout en faisant le plus possible crever d'envie tous les garçons qu'elle verrait. La gonzesse type, celle qu'il faut dresser, celle qui vous allume pour le plaisir de vous allumer, puis qui vous fait marcher. C'était là en somme une bonne occasion qu'il fallait saisir au vol. J'avais plus envie de séduire et de vaincre ce côté inaccessible de la fille que de l'aimer réellement, parce qu'il y a aussi dans l'amour la joie enivrante et glorieuse de posséder. J'avais aussi envie de me venger en quelque sorte d'Elisabeth sur elle. Et puis, rien de tel pour apprendre à se connaître soi-même que de se mesurer, et si possible à ceux qui ne vous ressemblent pas. Il ne fallait qu'une chose : passer à l'action...

 

C'est donc en réfléchissant que j'allais agir, car, grâce aux choses qu'elles lui infligent, les femmes apprennent à l'homme à se surpasser. L'homme ayant peur d'être humilié se surpasse, ne serait-ce que pour se sortir du ridicule, dont il a tant peur. Et puis, le mal est orgueilleux par définition, et parfois il préfère se battre et être battu plutôt que de ne plus pouvoir être orgueilleux...
Pendant longtemps j'étais sorti avec d'autres garçons afin de pouvoir sortir des filles. Mais l'expérience s'était avérée défectueuse, parce que ce n'était jamais moi qui commandait, et surtout parce que je ne faisais plus parfaitement ce que je voulais. Et puis, l'amitié, voire la camaraderie, est également passionnée et exclusive. On veut avoir affaire à des filles, et on ne peut pas se sortir des garçons, et l'amitié est bien la plus grande rivale de l'amour. Alors maintenant, je préfère faire ça seul, en grand dilettante, mais il est tout de même rare que je m'amuse à ce jeu, parce que je suis sérieux. Avec les filles la camaraderie ne dure pas, n'existe pas, il faut que ça devienne de l'amour. Elles vous mûrissent, développant certains côtés, atrophiant d'autres. Bref !

 


C'est tout de même drôle, pensai-je malgré moi, cette conception qu'on a de l'amour : réfléchir avant d'agir, quelle naïveté ! Celui qui est blasé, qui ne croit plus à rien, qui est dégoûté de tout en général et de l'amour en particulier, dégoûté des autres et de lui-même, doit agir de cette manière. Ce qui prouve que l'amour vrai, sans avoir l'air, demande le concours de bien des facteurs ; il est le résultat de certaines dispositions, et non pas de certaines volontés. Aimer comme ça, sans goût, sans devoir, ce n'est pas aimer, c'est satisfaire son orgueil et son égoïsme, c'est jouer un mauvais rôle. Je jetai ma cigarette, et je rentrai ; les lumières étaient déjà éteintes, le film commençait. Je m'asseyais à côté de la fille qui avait quelque chose de plus que tout à l'heure. Elle avait un beau cou, et elle avait une sorte de tic charmant qui était de renifler légèrement de temps à autre. Nous ne nous regardions pas, mais il y avait une étrange atmosphère entre nous deux. J'avais envie de la prendre par le cou, mais je n'osais pas bien, et ce n'était pas là je crois le moyen adéquat ; elle s'offusquerait et se fâcherait peut-être, ou, ce qui serait encore pire, elle éprouverait de la répulsion pour moi, sinon du mépris.
Je me contrôlai de peur d'exploser...

 

Quel spectacle comique de voir deux glaçons l'un près de l'autre, je dirais même plus, deux icebergs... Il y a des choses passées qu'on ne peut pas se rappeler sans avoir envie de rire ; d'autres fois, au contraire, il y a des choses dont on regrette de se souvenir : on y trouve une sorte d'offense, d'attentat à la pudeur. Il est des choses aussi qu'on ne se pardonne pas ; avec le recul du temps, vient la critique, mais lorsqu'on est dans le feu de l'action, on n'agit pas toujours à la perfection, et pourtant, il faut bien agir quand même : il est aussi des souvenirs qu'on aimerait aussi pouvoir corriger, mais c'est trop tard, toujours trop tard. Il faut être franc ; le passé n'est pas très joli. Elle était là si près ; mais la fille m'aida.

 

C'était un de ces films qu'on dit être touchants. Et là je dois dire que depuis quelques instants, la "gonzesse" de tout à l'heure me semblait beaucoup plus sincère, beaucoup plus compréhensive et amoureuse, L'instant tant attendu arriva. Le film était d'une émotion vraiment poignante, ça vous prenait à la gorge. La preuve, c'est que certaines femmes se mirent à pleurer, la mienne comme les autres, la mienne plus que les autres. Moi, ça me donnait le cafard ; encore un peu et moi aussi j'allais pleurer. C'était un devoir, une fatalité. Il fallait réagir. Alors, le bras consolateur et protecteur de chevalier de la veuve et de l'orphelin, fit le tour de la tête chérie.

 

... Il n'y eut pas de réaction, ça aussi c'était fatal, c'était inévitable, c'était la conclusion d'un tas de petites actions, de petits sentiments. Mon geste avait été l'opportunité même, le calcul même, la fin d'une démonstration. Il y a des moments où on atteint une limite, la crise est alors imminente ; l'art c'est de savoir la discerner. Sachant que le fruit était mûr et qu'il allait tomber, j'avais levé la main pour le cueillir, ce que voyant, il tomba, tandis que montait ma main.

 

Elle me fixa des yeux dans la pénombre, et voyant que j'étais amoureux et bon, elle se jeta sur mon épaule en un léger soupir.
Je revois la beauté romantique de son regard, avec toute son éloquence, toute son étendue, tout son vague et tout son infini. J'étais tant amoureux, que j'ai pensé que l'amour naissait tout d'un coup. Je ne pensais qu'à celle que j'avais contre moi lorsque je lui caressais ses longs cheveux noirs ; je ne considérais qu'elle et je la respirais. Le temps s'était arrêté et j'étais tellement fou, tellement dérouté, que je ne me souviens plus au juste si j'étais heureux ou souffrant. Et ce que je trouvais de beau, c'était d'aimer en silence, sans se parler. De temps en temps, je la regardais dans les yeux et ses yeux me disaient : "Je t'aime". Pourquoi se parler ? Je ne voulais absolument pas tomber dans la camaraderie. Nous étions en équilibre sur un fil, bouger c'eut été perdre cet équilibre au reste peu durable. L'amour est un paradoxe, il risque de ne plus exister s'il se met à exister vraiment. Il contient une grande part d'imagination et de duplicité...

 

Le film comblait le vide et l'impasse dans lesquels nous aurions pu être si nous avions été seule à seul au grand jour ; et la pénombre s'accordait on ne peut mieux avec l'érotisme de ma jolie fille. Nous étions très heureux dans les bras l'un de l'autre ; mais ça ne pouvait pas durer ainsi éternellement, et le film lui aussi touchait à sa fin... Sa fin brutale nous laissa tous les deux pantois. La salle s'était éclairée, et avec elle, un temps, une époque, venait de se terminer. Je n'eus pas le réflexe de réagir. La camarade de la fille l'interpella pour lui dire de venir avec elle ; j'étais moi-même assez confus, je balbutiai un peu, puis je lui faisais des excuses sur l'air du badinage, je la saluai et je la quittai.

 

Cette petite aventure était arrivée je ne sais comment, et était repartie comme elle était venue.

 

 

 

 (Fin du chapitre 6 du roman: "J'ai rencontré un ange" de Michel Teston, publié en mini édition en 1994, écrit en 1962, ISBN 2-9501967-8-0). du livre original)

(Pages 100 à 115 du livre original)

(A suivre)

 

Pour finir en chanson, voici un lien sur quelques-unes de mes reprises :

 

 

  www.google.fr/#q=cover+teston&*&spf=1

 

 

J'ai rencontré un ange Chapitre 5 (b)

J'ai rencontré un ange Chapitre 5 (b)

 

                                © Teston   Petite route ardéchoise, photo de l'auteur

 

On continue la suite de mon premier roman, c'est-à-dire aujourd'hui la deuxième partie  du chapitre 5. Je me souviens que je vivais ici chez mes parents à l'époque, entre le premier bac et l'Armée à 19 ans. Je l'avais envoyé par la poste aux éditions du Seuil, à Paris. Jean Cayrol avait refusé mon manuscrit en me disant "qu'il pensait trop". Quant aux autres éditeurs, ils ne l'avaient même pas lu !  c'étaient mes premières déconvenues, il y en a eu une infinité d'autres par la suite. Dans la vie il y a beaucoup de choses injustes et ça ne vaut même pas la peine de chercher à comprendre pourquoi. Cependant, je suis très heureux de pouvoir le publier aujourd'hui par ce média nouveau qu'est le Net. Donc, je vous souhaite une bonne lecture si le cœur vous en dit. Je publierai la suite dans les semaines qui viennent. Très amicalement. A plus.

 

Pages 75 à 100 de l'édition originale : "J'ai rencontré un ange"  Michel Teston, 1994,  ISBN 2-9501967-8-0 (micro édition en P.A.O.)

 

L'ordre ne sert qu'à l'analyse, et c'est bon pour les impuissants que d'analyser. On analyse par faiblesse, pour s'aider à comprendre, par manque d'intelligence ; et c'est parce qu'on est incapable de dominer et de pénétrer une oeuvre qu'on a recours à l'analyse. Pour celui qui comprend le tout d'une oeuvre, l'analyse est ridicule et inutile. C'est comme celui qui comprendrait le sens parfait d'un mot français, il n'aurait pas besoin pour s'aider à le comprendre de mots anglais ou espagnols qui le traduiraient.

Je me souviens de ce professeur qui ne nous parlait que de plan et d'ordre. Vous pouviez bien avoir le plus beau style et les plus belles pensées, si vous n'aviez pas de l'ordre, vous ne risquiez pas d'avoir une bonne note. Mais pour moi, l'ordre, ça représentait trop le côté travail, et pas du tout le côté poète. Ça me paralysait l'imagination , ça m'empêchait d'être libre. Je me suis révolté, à tort peut-être, contre tout cela, comme je continue d'ailleurs à me révolter devant tout ce qui m'empêche d'être libre et moi-même.

 

Ces mathématiciens, ces esprits scientifiques, sont les plus beaux travailleurs qui aient, mais ce sont des travailleurs, c'est-à-dire d'affreux matérialistes.

 

- Voyez-vous Joachim, je pense que si vous gardez une pareille rancune, c'est une histoire de tempérament et de sentiment. Bien des facteurs nous échappent dans nos rapports avec la société. Il est des antipathies physiques qui sont à l'origine de mauvais jugements. Ce sont là des histoires de mise au point, et de malentendus. Mais pourtant, il ne faut pas avoir peur de juger, même si on se trompe, afin de trier, d'éclaircir, et de se découvrir tel qu'on est. Vous avez parfaitement raison de réfléchir comme vous le faites, même si vous condamnez, et je vois que sur ce point, vous ne vous gênez pas. Chacun condamne et juge à sa façon ; il n'existe pas de commune mesure pour ce qui est de l'admiration...

 

- Elisabeth, je vous aime pour votre amour et votre compréhension...

Comme le temps passait et que nous n'aurions pas tardé à nous ennuyer, j'ai proposé à Elisabeth d'aller faire un tour dans un café où on dansait, une sorte de cabaret. C'était dimanche, il fallait en profiter. Sitôt dit, sitôt fait.

 

C'était une salle assez grande avec de nombreuses tables et une piste pour danser. Evidemment, il y avait un peu trop de monde, mais on pouvait quand même danser ou encore écouter la musique, tranquillement à une table. Tandis que nous entrions, l'orchestre jouait un air assez langoureux à la trompette bouché. Je fus tout de suite touché par l'ambiance ; c'était presque l'ambiance d'une cérémonie religieuse ; il y avait comme une communion qui vous traversait dès l'entrée. Cela changeait du bruit des voitures. Elisabeth s'assit à une table, et d'un geste nerveux, elle rejeta ses cheveux en arrière. Je m'assis à mon tour.

- Que c'est beau la musique en particulier et l'art en général Elisabeth, lui dis-je, j'aurais tant aimé être un artiste, mais c'est une malédiction que de se sentir artiste et de ne pas pouvoir s'exprimer. Que diriez-vous d'un homme qui a toutes les aptitudes pour devenir un grand chanteur, sauf la voix ?

 

- Vous savez, je crois qu'un grand artiste doit forcer le destin. Si vous ne vous sentez pas capable de forcer les choses, m'est avis que vous n'êtes pas vraiment un grand artiste. Votre désir tient du caprice ; quand on a vraiment la vocation on se met au travail. C'est justement là toute la beauté d'un art : forcer la nature. Il y a beauté, il y a art, chaque fois qu'il y a victoire de l'homme.

- A propos de beauté et d'art, je pense qu'une oeuvre n'est belle et artistique que lorsqu'elle est capable d'éternité, et je ne crois pas qu'il n'y ait rien de plus éternel que la pensée ; la pensée existe, continue toujours d'exister, et l'art n'a de valeur que par ce côté "pensée" et ce côté "homme". Tout le reste mourra, tout le reste est mort. Mais la pensée ne peut pas exister telle quelle, elle a besoin de papiers, de marbre, de toiles, de cahiers de musique.

Quand j'écoute de la musique, je regarde moins la beauté de sons que la beauté de l'homme lui-même à travers ses sons. Selon ce que j'écoute, c'est Beethoven, c'est Chopin, c'est Wagner que je reconstitue. Je revois l'homme et sa pensé a travers les notes de musique ? Et c'est sûrement parce que je vois l'homme qu'il m'arrive d'avoir des répréhensions devant certaines musiques, comme il m'arrive d'être écoeuré devant certains visages. C'est toujours l'homme que je vois et que j'attaque, et c'est pourquoi personne ne m'intimide en quelque sorte. Il m'arrive de mépriser les plus grand hommes, quand je vois qu'il y a plus de couardise chez eux que chez un vagabond...

Chacun pense par ses œuvres. C'est en composant que Beethoven pensait le mieux, et c'est en peignant que Vinci pensait le mieux, et c'est en construisant cette maison que ce maçon pense le mieux, mais vous, ô Molière, ô Shakespeare, c'est en écrivant que vous pensez le mieux.

-Voyez-vous Elisabeth, je ne comprends pas ceux qui passent sur la terre sans laisser d'eux un souvenir : quel manque de délicatesse, quel manque de beauté !

On nous dit en naissant : "Faites ce que vous voulez, mais vous allez crevez, vous êtes mortel ; après vous d'autres vivront ; stop ! chronomètre". Faut-il se haïr soi-même, haïr l'humanité, et haïr ceux qui viendront après vous, faut-il avoir le goût du néant, pour ne rien laisser en héritage ! Il y a aussi dans la beauté et dans l'art une notion de passé. Tout s'embellit avec le temps, tout devient poignant et merveilleux. Il est certains êtres qui sont déjà morts, ils ne vivent que lorsqu'ils revivent leur passé ; à d'autres qui s'attachent à des jeunes afin de vivre en eux, afin de pouvoir recommencer leur jeunesse. Je pense à Edouard... Il y a beauté lorsqu'il y a notion de futur également, et c'est en ce sens que le jeune est beau.

 

La rose est belle , mais c'est une beauté concrète, réaliste, présente, et par-là même limitée. Mais que dire du bourgeons ? On dit : "il sera beau". Il défie le temps, parce qu'il est provisoire, il vit, mais il n'est pas encore né ; il n'est pas beau en lui même, mais sa beauté est une victoire de l'imagination, de l'espérance, de la jeunesse, de l'idéal ; elle nous échappe même, parce qu'elle est incommensurable...

 

- Ce que vous dites est bien soudain, mais il y a des choses dont vous n'avez pas l'air de vous rendre compte ; cette chose est d'ailleurs le point noir : c'est que dans l'art, comme dans tous les ouvrages, ce côté "apprentissage", ce côté technique, ce côté purement métier, et, bien que je vous l'assure, ce ne soit pas intéressant, c'est tout de même indispensable. On doit tout faire selon certaine règles si on veut communiquer son art avec les autres.

Ce côté "travail", c'est le respect de ses semblables, c'est de la politesse !

Il est vrai qu'on ne changerait pas la saveur d'un ragoût en le mangeant avec les doigts, et rien ne vous empêche de le faire quand vous êtes seul, si cela vous plaît ; mais quand vous le servez sur une table où il y a dix invités, c'est les respecter que de leur servir avec des assiettes et des fourchettes, ainsi, tout le monde pourra en manger sans crainte. La société a ses droits !

Il en est de même pour l'oeuvre artistique. L'artiste fait son ragoût, un ragoût qui est essentiellement de lui-même ; mais, pour pouvoir le servir aux autres, il est obligé de se plier à certaines règles. L'art est innée chez les individus, mais les moyens de l'exprimer s'acquièrent. C'est avec masochisme parfois que l'artiste canalise sont art dans certaines règles.

 

- Mais quand il n'y arrive pas, cela devient dramatique ; il est dramatique d'être impuissant.

 

- Mais non, au contraire, souvent l'artiste naît de l'impuissance, mais il se venge par la suite. Cette impuissance le stimule. L'artiste est faible, et tous les hommes sont faibles, mais c'est l'artiste qui ressent le mieux cette faiblesse et qui en souffre le plus. Cette faiblesse, cette impuissance, ou ce manque de liberté, si vous voulez ; ah ! si on pouvait faire tout ce qu'on veut, si on pouvait faire tout ce qu'on se sent capable de faire ! si on était parfaitement libre !

 

- Si on était parfaitement libre, il n'y aurait plus d'artiste !

 

- Peut-être ! alors bénissons la prison qui nous apporte une idée "d'ailleurs". Elle laisse place à l'imagination. Le jour où nous serions parfaitement heureux, nous ne pourrions plus nous imaginer un monde encore plus heureux. Ce serait la fin de l'imagination.

 

Je me demande si le plus grand bonheur ne se trouve pas dans l'imagination. C'est peut-être pour ça que la beauté a quelque chose de sacré et d'intouchable ; on l'idéalise trop, on l'imagine trop, et elle ne nous apparaît pas comme elle est vraiment. Les artistes sont, sans doute, les gens les plus beaux qu'il y ait, mais ils souffrent, car, sous prétexte que la beauté est sacrée, on les isole. Plus on est privé de nourriture, et plus on en demande, car le besoin est plus grand, et ce sont ceux qui sont le moins aimés qui ont le plus besoin d'amour.

Il est vrai aussi cependant que les gros mangeurs, les passionnés, ceux qui ne seront jamais rassasiés, il est vrai que ceux-là aussi ont de grands besoins.

 

- Ne croyez-vous pas aussi à propos de la beauté, qu'on ne peut être beau qu'en prenant conscience de sa beauté, après avoir pris conscience de soi-même, qu'on ne peut être beau en somme qu'en étant adulte ?

 

- Certainement, mais ce serait moins la beauté proprement dire que le style. On a du style le jour où l'on est parfaitement soi-même. Ce jour-là, on est épanoui, on est adapté à la société, on est beau en quelque sorte...

 

- Ecoutez cet air Elisabeth, ne le trouvez-vous pas langoureux et beau ?

Il m'arrive d'être transporté par l'art, et de ressentir le frisson esthétique. Je me répète sans arrêt le même air, jusqu'à ce qu'abrutissement s'en suive. D'autres fois, c'est une poésie. il m'arrive aussi de me surprendre en train de regarder un tableau sans me lasser. Je trouve cela réchauffant. Nous sommes si habitués à voir les pâles couleurs de la vie quotidienne, qu'on aime s'arrêter sur un tableau plein de grâce, de mouvements et de couleurs. Parfois, on découvre une multitude de détails pris au vol, comme la photographie suspend ce qu'on n'a pas le temps de voir dans la vie courante...

 

La beauté serait-elle faite de tous ces petits "quelque chose" ? Quand on ne voit pas la beauté, on la sent par intuition. Elle nous attire sans même qu'on sache parfois pourquoi on est attiré.

 

- Ah ! Joachim, ne me parlez pas de tout cela, ça me rappelle trop le temps où j'étais chanteuse. Maintenant que vous me le dites, je me revois chantant sur cette scène. Je revois aussi cet orchestre magnifiquement rythmé, et si bien caché dans l'ombre qui m'accompagnait. Comme vous, je sentais battre moncœur, moi-même aussi je frissonnais, je vibrais toute entière. J'étais au paroxysme du bonheur et de l'aveuglement.

 

Il n'y a rien de tel que le grand et le puissant pour vous faire vibrer... J'étais encore heureuse devant ce public qui allait me lancer ou me condamner ; j'étais encore heureuse devant ce silence qu'il gardait respectueusement. C'était pour moi l'heure de vérité... Puis, je me suis mise à chanter. J'y ai mis tout mon art, et, ce qui est plus encore, toute ma personne.

 

C'était, je dois le reconnaître, et maintenant je m'aperçois que j'ai eu tort, moi, plus que mon talent que j'aurais aimé qu'on élevât aux nues. Je me suis donnée sans restriction à ce public, mais il ne m'a pas aimée comme je l'aurais voulu ; il ne m'a pas acceptée, ou il m'a mal acceptée...

 

Après que j'aie eu chanté, je n'ai recueilli que de faibles applaudissements, je ne m'y suis pas trompée, c'était de la pure courtoisie, mais, ce qui m'a tuée ce furent ces sifflets... Moi qui croyais avoir apporté quelque chose de nouveau... Je ne me suis pas pardonnée cet échec ; j'accepte mal les échecs. Évidemment, d'autres, et je pense surtout aux garçons, auraient pu continuer à chanter, contre vents et marées, mais ce n'était pas dans mon tempérament ; je préfère refuser le combat, quand il est presque sûr qu'il soit voué à l'échec... Alors j'ai abandonné la chanson.

Il m'arrive de le regretter amèrement, mais je me suis fait des raisons. Je jette tout mon art et tout mon malheur dans la peinture que je n'ai jamais complètement abandonnée ; la vie et ses obligeances se chargent de m'accaparer pour le reste du temps.

Autrefois, j'étais sensible, j'avais envie de pleurer, je me serais même forcée à pleurer, je crois, si je n'avais pas pu, tant j'étais traversée par la musique, la mélancolie et le romantisme, mais je rêvais, j'étais inactive, maintenant j'ai trouvé un remède contre tout cela : l'action, et aussi, je crois, l'amour.

- Le remède est pire que le mal, Elisabeth, il tuera tout...

 

- Peut-être, mais, Joachim, les gens n'aiment pas celui qui porte le malheur, je veux parler du véritable artiste ; ils ne l'aiment pas, lui, son malheur et sa solitude ; pour eux, il est un peu comme une mauvaise plante qui risque de les contaminer ; quand ils voient un être comme ça, il faut qu'ils puissent en rire, qu'ils puissent s'en moquer, ou alors, il faut que sa réussite force l'admiration. Il a trop tendance à être méprisé, mais ce sont sans doute les sots qui ne l'aiment pas, les autres reconnaissent qu'il porte en lui quelque chose de beau et de respectable ; rares sont ceux qui l'aiment vraiment, et ceux-là sont souvent respectables ; parce qu'il est des choses que seuls ceux qui sont nés poètes peuvent apprécier. Dans ce genre de sensations, ils se plongent, ils se délectent, en y recherchant désespérément du beau.

 

Bien des gens ne savent pas trouver le beau et l'extraire d'où il est. Ils se méfient de tout ce qui est original, parce qu'ils savent que l'original est dangereux, et ce qui est original est, ou foncièrement beau, ou foncièrement laid, et la peur du laid leur empêche d'apprécier le beau. J'ai pu constater aussi que l'artiste séduit son public par sa beauté, mais existent aussi la haine et la jalousie, plus encore que le mépris. Il est dangereux d'être "quelque chose".

 

- Vous avez raison. Moi, ce que je ne peux pas supporter chez certains publics, c'est cette moue dédaigneuse de celui qui n'est pas satisfait, de celui qui n'est jamais satisfait, mais qui, d'autre part, est incapable de faire quelque chose de constructif de peur de se décevoir lui-même ; comme si les cailles rôties devaient tomber du ciel ! C'est un peu l'état d'âme du critique. Pourtant, s'il y a un salaud dans la littérature, c'est bien le critique ; celui qui, incapable de construire, met toute sa science, et quelle science, dans l'art de détruire.

 

La critique, c'est comme la méchanceté, ça ne devrait pas sortir de soi-même ; si une oeuvre est pitoyable, à quoi bon aller le crier sur les toits ? On s'en rendra bien compte.

Et dire que certains se sont fait un nom dans ce travail de boucher, nom d'autant plus grand que ceux qu'ils jugeaient eux-mêmes étaient très grands.

 

Je pense à Boileau, sacré Nicolas ! Mais à choisir entre lui et Ronsard, je ne me tromperais pas, vous savez, Elisa ! C'était lui vous savez, qui disait que Ronsard était pédant ; on dit de quelqu'un qu'il est pédant quand il est trop intelligent et que par suite on ne comprend pas ce qu'il dit.

 

- Pas toujours tout de même ! Prenez un écrivain pédant, de ceux que Pascal appelle "auteur", autrement dit un pédant : il vous lasse, il est incapable de faire quelque chose de précis, de concis...

 

- Peut-être, peut-être ! Mais revenons-en à ce qu'on disait tout à l'heure... Le critique, n'a que du style, il danse, il s'éloigne, il revient au thème principal qu'il prend pour point d'attache, ce point d'attache c'est l'autre, c'est celui qu'il critique, il y revient chaque fois qu'il s'en est un peu trop éloigné, tout incapable qu'il est de créer. C'est un être qui n'arrive jamais à se vider complètement, une sorte de dilettante à la recherche inlassable et égoïste de lui-même dont il n'est jamais dégoûté, un impuissant, un être qui ne sait pas ce qu'il veut, un être qui aime qu'on lui donne des coups de triques, mais qui se défend bien de les demander, enfin, passez-moi l'expression, c'est, comme on dit, un éternel "jeune chien" : il lui faut apprendre, toujours apprendre, le pauvre !

 

Je plaisante, mais ils sont réellement malheureux, ces critiques ! Ils ne planent pas, ils ne prennent pas assez de recul, ils analysent, oui, peut-être, mais en myopes, et c'est déjà une concession de leur part que d'analyser, de vouloir à tout prix analyser leur intuition.

 

Tandis que le poète, le plus haut dignitaire de la littérature, néglige ces discussions, ces critiques, ces controverses stériles qui l'ennuieraient et le détourneraient de son but. Il est au- dessus de tout cela ; il parle peu, mais il parle bien. Il ne se risque pas dans le labyrinthe de la raison et de la vérité car il sait que tout cela n'est que vanité et qu'on ne sait plus après ce qu'il faut retenir de ces tergiversations, et ce qu'en retiendra la postérité. Non il crée tranquillement, ou bien il peint, suivant ses possibilités. Et même on peut dire que dans ce sens il est bon au lieu d'être méchant, qu'il est simple au lieu d'être mesquin.

Alors vous, Elisabeth, vous qui êtes poète, comment se fait-il que vous ne croyiez pas en Dieu, que vous négligiez le mysticisme ?

 

- Mais je crois en ce qu'on appelle l'existentialisme, l'artiste étourdi, ivre, pris dans les vertiges des plaisirs et des passions. L'oubli complet de soi, voilà ce que doit aimer l'artiste. L'artiste n'est pas un mystique !

 

- Mais alors, où est l'homme dans tout cela ? L'oubli de soi, c'est l'abrutissement ; l'ivrognerie aussi, c'est l'oubli de soi ! L'oubli de soi, ce n'est plus l'homme, c'est l'animal. Vous êtes donc un animal, Elisabeth ? Et c'est pour cela que vous êtes si belle et que je vous aime tant ?

 

Je me souviens qu'à ce moment-là, elle me béait bêtement. Elle devait trouver en moi quelque chose de nouveau, ou bien alors c'était une supplication disant qu'elle en avait marre de discuter, et qu'il fallait que je pense un peu à elle. Elle ne devait sans doute pas être habituée à ce genre de conversation. Je l'aurais embrassée, mais j'avais peur d'être maladroit.

 

- Je suis hanté par la métaphysique, lui disais-je ; il m'arrive d'avoir des sortes d'extases ; à ces moments-là, je n'ai pas peur de mourir et je le ferais avec plaisir sur le champ, s'il le fallait. Mais ces extases sont si rares ! Et je ne connais rien qui ne les divertisse aussi bien que l'amour. Mais le divertissement ne doit pas être le but, c'est lui qui noie les possibilités...

 

Décidément je n'en pouvais plus, je ne pouvais plus supporter le regard d'Elisabeth ; un désir violent s'empara de moi, et le spectacle de deux amoureux mit le feu aux poudres, j'embrassais tendrement Elisabeth, tandis qu'une trompette jouait "O sole mio"...

 

Puis je la pris par la main, et je la tirai littéralement jusqu'au centre de la piste, et là, nous commençâmes un mélancolique slow. Bien que mon regard fût vague, distrait et lointain, je la buvais toute entière. Son corps long et souple s'harmonisait au mien, je respirais le parfum de sa chevelure, et aussi cette musique. J'avais l'impression d'être complètement détaché de quelque chose, je ne sais pas quoi au juste : je n'étais pas un autre, mais j'étais sûrement un autre moi-même. Nous ne parlions pas ; je n'étais pas même éloquent, j'étais silencieux parce que je frôlais l'absolu, et ce qui est purement métaphysique et silencieux, ce qui se passe de tous les moyens d'expression : l'art pur. Si une voix avait parlé, elle aurait dit :

"Vous êtes la source où il faut que je boive, je vous cherche partout et ne vous trouve pas, ô ma belle Aphrodite aux longs cheveux de lin, blonds comme les blés sous le ciel de l'aurore et cascadant sur vos épaules comme le Niagara sur ses rochers ronds et nus".

 

L'amour est fou, il est aveugle, il faudrait à l'instant même être au fond d'un bois, et n'avoir rien d'autre à faire que d'aimer.

 

Cependant la musique retentissait toujours dans cette salle et nous assourdissait. Tout en dansant, je me suis mis à penser à la beauté d'Elisabeth, et après avoir réfléchi, j'ai pensé qu'elle avait d'avantage de charme que de beauté. J'ai pensé que le charme devait être plus apprécié que la beauté, et que chez une femme et en amour, il n'y avait que la charme qui plaisait. La Vénus de Milo, me disais-je, est un symbole de beauté ; elle est éternelle, mais elle demeure figée, sans vie et sans sentiment. Le charme, c'est la vie, Elisabeth bouge toujours, sa beauté change, m'échappe, et me revient spasmodiquement ; elle est charmante.

 

Le charme est le propre de la vie, de l'amour de l'esprit et de l'intelligence, et même du  cœur qu'il réchauffe. Il est parfois tout différent de la beauté. C'est un peu comme la poésie et l'éloquence : la beauté est à la poésie, ce que le charme est à l'éloquence...

 

- Qu'avez-vous Joachim, vous êtes tout rêveur ?

 

- Je ne sais pas, c'est cette musique sans doute qui me donne le cafard. Elle est une vraie poésie. Et cette trompette me fait penser à Baudelaire. Je me demande ce qu'est devenue la poésie d'antan. Il me semble que tout est détruit ; le feu vit tant qu'il a quelque chose à brûler ; mais lorsque que tout est détruit, il meurt aussi. Actuellement tout est détruit, la poésie est morte, toute la montagne a brûlé ; il faut attendre que l'herbe repousse, et quelle sera cette herbe, y en aura-t-il une seulement ?

 

- Mais bien sûr ! ne vous inquiétez pas. Je pense que la poésie a trouvé un allié sûr avec la musique. Cette poésie vieillie et réchauffée que nous avons, donne malgré tout un frisson nouveau lorsqu'elle est épicée par un peu de musique.

Le poète actuel est, quoiqu'on en dise, un chanteur, c'est un peu le retour des ménestrels du Moyen Age.

 

La danse finie, nous sommes retournés nous asseoir à notre table. Elisa m'a dit que c'était plus de quatre heures et qu'il fallait qu'elle parte. Cela m'a d'autant plus contrarié que maintenant je ne pensais qu'à l'aimer et l'embrasser. Je l'avais trop longtemps considérée comme une simple interlocutrice, comme un philosophe froid et mathématicien, alors que c'était une femme, une belle femme que j'avais eue devant moi toute la soirée.

Maintenant je me rendais compte de mon erreur, mais c'était trop tard. Et puis, réflexion faite, j'ai pensé que l'amour, le vrai amour, y avait gagné quand même. Autrement, j'aurais été odieux, cupide, bestial. Cet érotisme ne faisait pas de mal à l'amour, et c'était le prolonger et le faire durer ; c'était un acompte pour les jours suivants.

 

Quand nous sommes sortis du cabaret, il tombait des gouttes, et on entendait le bruit assourdissant des tonnerres. Il avait fait chaud toute la journée, et ce n'était pas étonnant. Il y avait de la passion dans l'air. Le ciel était noir.

 

- Il n'y a rien qui me fasse plus peur et qui pourtant ne me plaise mieux qu'un orage, me disait-elle, et je trouvais cela très vrai.

 

Une sorte de plaisir érotique s'empare alors de vous, et vous éprouvez une sorte de joie sensuelle à vivre ce climat chargé d'électricité, surtout lorsque vous êtes tendrement enlacé.

 

Mais l'effroi l'emporte sûrement sur le plaisir dans le cœur  d'Elisabeth car elle tressaillit, et j'étais bien placé pour le savoir, en entendant un formidable coup de tonnerre qui déclencha d'ailleurs une pluie abondante.

 

Je me souviendrai toujours de la joie que j'avais à sentir cette femme de trente ans d'une rare beauté, blottie et abandonnée contre moi. Et tandis que nous marchions, mon esprit était ailleurs, sans même le vouloir, je retrouvais l'âme de mes seize ans, je retrouvais un état d'esprit propre à l'enfance, cette autre vie.

Je crois que c'est parce que j'avais dans la bouche un cheveu d'Elisa, que je me sentais envahi par ses cheveux et par leur odeur. Une vie poétique du temps où j'étais adolescent me revint.

 

"J'aime ces orages d'été qui s'abattent avec violence sur la terre toute chaude lorsque tombe le soir. Quelle poésie, quelle puissance, quelle beauté ! On voit scintiller les éclairs, on entend le fracas des tonnerres, et on sent cette odeur extraordinaire qui se dégage de la terre des bois ; même si on est sous la pluie. On sent les gouttes tomber sur ses cheveux et glisser sur ses sourcils. La peau respire. Tout le corps se sent dégagé, et l'âme, un instant abattue et assoupie par la chaleur suffocante et orageuse se sent revivre. On vit mieux, on vit plus intensément, plus passionnément. Le vent anime les branches des arbres, et les gouttes font ployer les herbes courtes et vertes...

O que j'aimerais alors sortir avec vous sous la pluie, dans le vent, sur ces herbes mouillées, parmi les éclairs et les tonnerres. Nous marcherions tous deux tendrement enlacés. Et sur vos longs cheveux, comme sur l'herbe verte, la pluie laisserait ce reflet argenté, et le vent pousserait vos cheveux dans mes yeux, et sous l'orage, nous marcherions tous deux blottis de peur, l'un contre l'autre, et courageux pourtant, même si la mort nous attendait dans un tournant...

Puis après, fraîchement nous ririons, assis près d'un buisson, devant le rayon rouge d'un soleil renaissant au crépuscule...

Ou bien, nous cheminerions tous deux le long d'une route noire et droite, au sortir de la ville, après le bal enivrant, vécu dans la poussière et la chaleur. Nous sentirions alors cette odeur de goudron mouillé, et tout en voyant ces parapluies passer rapidement sur les trottoirs, tout en voyant ces fenêtres fermées, ces vitres mouillées, ces rideaux baissés et ces lampes s'allumer de toutes parts, nous marcherions dans la nuit en silence, entendant encore la douce musique, et sur nos joues, aux gouttes de la pluie, viendraient se joindre des larmes de bonheur...

 

Ainsi revivait ma romantique adolescence, et malgré toute cette mièvrerie que je ne pouvais plus souffrir, malgré même Elisa, là contre moi, je ne pouvais plus croire à ce romantisme perdu d'un autre monde. Mais peut-être n'en était-ce que plus romantique...

J'avais de la peine à me faire à ce changement, à cette transformation qu'il y a entre l'âge enfant et l'âge adulte. C'était une véritable mort. Mais la crise a passé ; tout change ; tout s'éclaircit.

 Cependant nous sommes arrivés à l'hôtel d'Elisabeth. Elle m'a dit de l'embrasser, ce que j'ai fait dans le couloir, puis elle m'a dit de revenir la voir le soir et je le lui ai promis.  (page 100).

 

Lien sur quelques-unes de mes reprises : www.google.fr/#q=cover+teston&*&spf=1

 

 

 

 

 

J'ai rencontré un ange Chapitre 5 (a)

J'ai rencontré un ange Chapitre 5 (a)

           © Teston   Photo prise par l'auteur (Issarlès 5)

 

Voici la suite de mon premier roman, écrit dans les années 60. Ce chapitre 5 étant un peu long, par rapport aux autres, je le diviserai en 3 parties pour la publication sur mon blog. Aujourd'hui ce sera la partie 5 (a) qui va de la page 63 jusqu' au milieu de la page 75 de l'édition originale : "J'ai rencontré un ange" Michel Teston, 1994  ISBN 2-9501967-8-0

Chers lecteurs, je vous remercie d'être relativement nombreux. Il y a eu, d'ores et déjà, beaucoup plus de lecteurs sur mon blog que sur l'édition originale en P.A.O.  Je vous souhaite une bonne lecture si le cœur vous en dit.  A plus.

 

 

                  Chapitre V

 

 

 

Ainsi nous parlions, Elisabeth et moi, ou, si nous ne parlions pas exactement de la sorte, du moins parlions-nous de ces choses-là, car je suis évidemment dans l'incapacité de reconstituer mot à mot nos conversations intellectuelles bien que ma mémoire soit excellente, Dieu merci, et bien que tout ce que je vous raconte ne soit vieux que d'un jour.

Mais j'étais heureux, parce que j'avais affaire à un être extrêmement intelligent. De plus, j'avais pour elle une tendre amitié, un véritable amour, même au sens physique du terme. Je l'aimais. Elle était belle... Non seulement je pouvais librement me confier à cet ange, mais encore, j'en avais envie. Elle me donnait sa beauté, et je peux dire que sa seule présence me rendait heureux. Ce n'était sûrement pas le septième ciel, mais bien peut-être le troisième ou le quatrième... Et comme d'habitude je me traînais misérablement au septième dessous, jugez de mon bonheur !...

Elle ne s'opposait plus à mes désirs, et moi, qui dans la vie avait jusque-là l'impression de subir les autres, ou de leur faire subir quelque chose, je constatais avec plaisir qu'elle n'était pas malheureuse en ma compagnie.

Evidemment, s'il y avait eu avec nous une tierce personne, elle nous aurait trouvé complètement snobs, mais a-t-on tort d'être original ? A-t-on tort de vouloir remplir ce qui habituellement est vide ? Dès qu'on fait quelque chose d'un peu original, il y a toujours quelqu'un pour vous traiter de fou. La société a ses principes, ses règles, ses politesses, mais faudrait-il qu'elle condamne l'individu en condamnant l'originalité ?

Nous discutions, Elisa et moi, c'est vrai, et même nous nous appliquions à discuter, mais cela ne valait-il pas mieux que le sempiternel : "Je crois qu'il fera beau !" suivi du non moins sempiternel : "Oh ! vous savez, moi ça ne m'étonnerait pas qu'il pleuve !"

 

Donc, nous étions toujours à la terrasse du café, et je crois que c'est à ce moment-là que j'ai commandé deux citrons pressés...

 

- Pourquoi avez-vous abandonné vos études, Joachim, me dit-elle, à votre place j'aurais continué, et même je continuerais encore.

- Oh ! c'est très simple. Un jour je me suis posé la question, et c'est alors que je me suis demandé ce que pouvaient bien chercher les gens à collectionner diplômes sur diplômes, comme si c'était une fin en soi !

 

- Certes, non ! mais comment voulez-vous vous élever dans la hiérarchie sociale sans avoir de diplômes, sans avoir comme des signes extérieurs de votre valeur, surtout si vous êtes issu d'un milieu de pauvres paysans ?

- Oui ! c'est bien là la bêtise humaine : prendre le contenant pour le contenu. Mais depuis que j'ai vu les calices vides côtoyer les verres pleins, je préfère choisir les verres pleins... Il faut savoir se méfier du toc... Je me demande même parfois si la bêtise ne va pas jusqu'à l'agrégation, le doctorat, les diplômes les plus hauts, les honneurs les plus grands... Alors, vous comprenez, il ne faut pas me parler de diplômes. D'ailleurs, vous le savez bien, les exemples ne manquent pas... Pourquoi, par exemple, Molière n'a-t-il pas été élu à l'Académie ? C'est bien un diplôme, non, l'Académie ?

Et puis, ce que je crois surtout, c'est que le diplôme a quelque chose d'anti-artistique.

La littérature est un art, n'est-ce pas ? Mais vous avez des gens qui font de l'art un métier : par exemple leur métier, c'est d'enseigner la littérature. Alors, on ne jouit plus de l'art, on n'essaie plus de devenir un artiste, on n'est plus ému, parce qu'on se met à analyser. On se met aussi à faire des constatations banales. C'est le principe : Chatouille-moi afin que j'essaie de rire... Elisabeth se mit à rire comme une folle.

 

- Il y a beaucoup de gens comme cela, repris-je. Ils ne sont pas artistes pour un sou et ils ne comprennent rien à l'art, mais ils vous prouvent par a plus b qu'ils comprennent mieux que vous... Puis après ils vous disent qu'ils se délectent de Bach, de Mozart, etc... et le plus remarquable c'est qu'ils arrivent à se convaincre eux-mêmes !

- Vous êtes dur envers les autres, Joachim, fit Elisabeth.

- Lorsque j'étais en cours, repris-je, je m'endormais littéralement. Le premier jour je ne connaissais pas le professeur, je l'écoutais avidement, et je dois dire qu'il m'apportait quelque chose de nouveau, parce que tout homme a en lui quelque chose d'inédit, d'idiot, et par-là même de curieux et d'amusant... Mais au bout de quelque temps, lorsque j'avais épluché l'homme et qu'il n'y avait plus rien à en tirer, je m'endormais aux cours, préférant étudier seul sur le livre...

Et puis, avec des gens comme ça, il ne fallait pas s'étonner de rien... Un jour vous aviez quinze, le lendemain deux. Mais le plus souvent on voyait que le professeur avait vraiment réfléchi sur votre devoir, puisqu'il y avait une note avec une rature, puis au-dessous, on voyait un sept et demi, ou encore un six et demi... Vous voyez un peu ?... Il n'y avait pas à se plaindre : la dissertation était notée au demi-point près, c'était on ne peut plus juste. Vous me direz : "C'étaient descœurs candides et purs" oui... ou bien de sinistres idiots.

 

- Si vous dites ce que vous dites, Joachim, c'est parce que vous avez l'impression d'avoir échoué, et vous essayez de vous faire une raison. C'est une sorte de révolte. Vous voulez des excuses à votre échec, vous voulez vous justifier... mais il faut se méfier des excuses, parce qu'on peut toujours en trou ver, il y en a toujours.

 

- C'est justement là une de vos erreurs, Joachim. Tel que je vous connais, vous regardez trop l'homme et son caractère. Le sentiment, la sympathie et l'instinct priment trop chez vous. C'est peut-être une qualité, mais je comprends qu'après cela vous ayez pu être abattu, découragé, et, qui sait, peut-être, dégoûté. Je crois pouvoir dire que ceux qui agissent et ceux qui réussissent savent se dégager du sentiment, ne donnant pas plus d'importance qu'il n'en faut à des détails plus ou moins choquants. Ils font leur travail envers et contre tout...

Remarquez que les femmes sont moins douées pour l'action, et c'est sûrement parce qu'elles agissent mieux sous le coup de l'émotion. Les grands hommes d'action n'ont pas decœur : Napoléon n'était qu'un boucher !

 

- C'est très possible... mais j'avais aussi une autre impression que je ne pouvais pas supporter lorsque j'étais étudiant : celle de tout faire sous la contrainte. On n'a jamais rien fait de beau sous la contrainte des autres. Et puis, lorsqu'on travaille, il ne faut pas trop réfléchir sinon tout devient stupide, et on ne fait pas pour autant du bon travail. Je ne suis pas fait pour la stupidité, je préfère l'absurde. Le travail est trop dépourvu d'art et d'idéal et, en ce sens, on peut dire que justement il n'a pas de sens.

 

- Je ne vous suis pas très bien, Joachim, mais sûrement que le travail est loin d'être de l'art...

- Alors, parce qu'il me fallait apprendre des choses que je trouvais inutiles et stupides, d'autant plus qu'elles étaient parfois difficiles, parce que je ne voyais que le côté abrutissant du travail, j'ai voulu un jour me sortir de cette mer de stupidités et m'instruire librement. Je veux dire que j'ai abandonné mes études, et je trouve que c'est tout à fait normal... Il est normal en effet que l'on cultive soi-même son jardin le jour où on a appris à jardiner, non ?

 

- Joachim... je voulais vous demander : est-ce que vous êtes fort en mathématiques ?

- Non.

- Je l'aurais parié ! vous êtes comme moi ! Oh ! si vous saviez lorsque j'étais en cours de mathématiques ! Si seulement j'avais pu dormir tranquillement, mais non, c'était cauchemardesque, parce qu'il fallait toujours faire semblant de suivre... et puis, de temps en temps, il fallait faire voir adroitement qu'on avait compris, et ce, en restant dans de sages limites pour ne pas être envoyé au tableau. Notre professeur, c'était une femme, et elle était terrible ! J'aurais voulu que vous voyiez ça ! Mon Dieu ! comme j'ai pu regarder ma montre pendant les cours !

 

- Ah ! oui ?

- Oh ! et puis, qu'est-ce qu'elle était énervante ! Chaque fois qu'on ne pouvait pas faire un problème, elle était là à nous dire d'un air revêche : "Si vous ne pouvez pas faire ça, vous n'avez plus qu'à aller garder vos moutons !" Vous vous rendez compte, Joachim ?

 

- Bien sûr ! Moi, la rengaine que j'entendais, c'était : "N'importe quel crétin peut résoudre ce problème !" Et vous allez voir que je n'étais certainement pas un crétin puisque j'étais le seul à ne pas savoir le résoudre !

 

- Moi je trouve que c'est dégoûtant ! comme si on pouvait dire aussi facilement qu'un tel est intelligent et qu'un autre ne l'est pas !

 

- J'ai vu des professeurs faire comprendre à des élèves que c'était malheureux pour eux et pour leurs familles, mais qu'ils étaient bêtes, peuchère ! et irrécupérables !

 

- Oh ! il n'y a pas de quoi rire ! ce sont là des préjugés ou bien des signes de médiocrité, car c'est le propre des médiocres que de prendre pour des médiocres ceux qui ne le sont pas. Et puis, croyez-vous que l'intelligence soit si importante que ça ? On fait plus de cas, je crois, de la beauté que de l'intelligence, car c'est elle qui plaît, c'est elle qui touche et qui mène à la gloire...

Combien de gens qu'on croirait intelligents meurent dans l'anonymat ? On préfère toujours la beauté, quelle que soit sa forme.

 

- C'est très vrai, mais en attendant, dites à un tel qu'il n'est pas intelligent et vous le détruirez, l'insulterez, le ridiculiserez. Heureusement qu'on ne vous croira pas, car l'intelligence est finalement un argument d'imbéciles.

 

- Oui ? Attendez, je vais vous dire... pour juger, on aime avoir des choses concrètes, des preuves concrètes et précises... c'est pour cela sans doute qu'on aime à juger de l'intelligence d'un élève par les mathématiques. Car un problème est juste ou faux, il n'y a pas de milieu, ce n'est pas comme une dissertation ou un raisonnement philosophique.

Lorsque vous êtes en cours de français, bien des choses peuvent vous échapper, mais vous pouvez fixer et approfondir une idée. En mathématiques, inutile, si vous oubliez un maillon de cette chaîne qu'est une démonstration, vous ne pouvez pas comprendre le bout. Tandis qu'en philosophie, peu importe le bout, puisqu'il n'y en a pas. Il faut isoler et intercepter les idées qui passent et qui se suivent...

 

- J'ai toujours pensé que les mathématiques étaient un peu comme un jeu de construction ; on a des pièces toutes faites ; l'art consiste à les ajouter les unes aux autres, pour faire un ensemble d'après un modèle général...

C'est pourquoi, ceux qu'on dit matheux, ne sont jamais que de simples ouvriers, mêmes s'ils sont de très bons ouvriers. Par contre, il est vrai, comme vous devez le penser Elisabeth, que le littéraire ou le philosophe créent de toutes pièces. Ils inventent d'abord quelque chose dans leur esprit, puis, pour la réaliser, ils sont obligés de chercher eux-mêmes leurs pièces pour pouvoir construire. Ce sont des architectes. Ainsi, certains littéraires, comme Ampère, Descartes ou Pascal, étaient aussi des mathématiciens supérieurs, mais les "matheux" ne sont pas des littéraires. Les littéraires pour moi, ce sont les gens supérieurs ; des esprits libres, et non pas des esprits travailleurs.

 

- Evidemment Joachim ! Ce n'est certainement pas un signe d'intelligence que de toujours s'appuyer sur d'autres que soi, sur des règles et sur des principes formulés par d'autres. Il ne s'agit pas d'être esclave des hypothèses, de ne penser que par preuves et de s'appuyer toujours sur des choses concrètes. On risque de se limiter soi-même en limitant son esprit dans un parc de théorèmes ; après, on ne raisonne plus qu'avec ces théorèmes, ne sachant raisonner qu'avec ces théorèmes. On érige des lois qui se disent générales, alors qu'en fait, il n'y a que des cas particuliers. On s'éloigne de la vérité, et on appauvrit en voulant toujours analyser, tout comme les mots ne traduisent jamais exactement la pensée.

 

- Que voulez-vous, c'est l'esprit cartésien, l'esprit qui ordonne...

- Justement ! ordonner, c'est ce limiter sous prétexte de reconnaître ses limites.

 

 

(Ci-dessus, les pages 63 à 75) 

"J'ai rencontré un ange" (Michel Teston)

(A suivre)

 

 

En France, comme on dit, tout finit par des chansons. Ci-dessous, lien sur quelques-unes de mes reprises :    

  

 www.google.fr/#q=cover+teston&*&spf=1    

     

   

 

J'ai rencontré un ange 1 teston écrivain

J'ai rencontré un ange 1 teston écrivain

<top>© teston Le Pont d'Arc, en Ardèche, par l'auteur

 

Attention : avant de lire cet article, il vous faut lire d'abord le chapitre :" J'ai rencontré un ange, préliminaires, teston écrivain". (pages 5 à 18 de l'édition originale) :

http://teston.centerblog.net/46-

 

 

En effet, en me relisant, je viens de m'apercevoir que j'avais oublié le chapitre 1 de mon premier

roman : "J'ai rencontré un ange". Cette distraction s'explique par le fait que ce que j'ai intitulé "Préliminaires", est aussi long que le chapitre 1.

Voici donc le chapitre 1  qui manquait. Par conséquent, le lecteur du roman devra lui-même rétablir l'ordre chronologique des premiers chapitres car je les ai publiés de ce fait dans le désordre, et il m'est à présent impossible de faire le reclassement de ce blog.

Pour mieux guider le lecteur j'ai mis aussi, au début et à la fin des morceaux, la pagination initiale du livre.

Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne lecture de ce premier roman :"J'ai rencontré un ange" (Michel Teston, 1994, ISBN 2-9501967-8-0 

 

(Pages 1 ou 5   à 18 de l'édition originale) =   http://teston.centerblog.net/46-

 

 

 

( Pages 19 à 25 )

  

 

                                         Chapitre  1

 

  

Ainsi donc, cela fait déjà un mois que je suis parti, et je dois dire que je ne me trouve pas mal du tout ici, à Paris. Je suis parti sans rien dire, comme le vagabond qui passe son chemin après avoir demandé l'aumône sans résultat. Ce n'est pas ma famille que je plains : elle, je l'avais avertie, mais c'est Edouard, pauvre Edouard ! Evidemment, ce n'est pas magnanime comme geste, mais souviens-toi, Edouard, c'était de ta faute... uniquement de ta faute !

 

Il faut dire que c'était un drôle de gars, Edouard... Orphelin, il avait été fortement influencé par cette rigueur plus ou moins janséniste des religieux, ses éducateurs. Il n'avait absolument jamais eu l'idée de se révolter... sûrement parce qu'il sentait sa solitude et sa détresse... Il fallait bien qu'il se confiât à quelqu'un. Alors, pour lui, les lois qu'on lui avait dictées étaient irréversibles. Il y avait des règles et des consignes très précises et il les suivait minutieusement, tout sûr qu'il était d'être dans la bonne voie et dans la vérité.

 

Alors, il était allé à l'école jusqu'à vingt ans ou presque. Il avait même envisagé à certain moment de se faire prêtre ; il s'en était d'ailleurs failli de peu, puisqu'il portait déjà la soutane au moment où il pensa que cela ne pouvait pas faire tout de même, puisque ses parents lui avaient laissé un domaine et une maison. Sur ces entrefaites, il fit son service militaire dans les colonies, et c'est même là qu'il attrapa une sale maladie : le paludisme. Mais cela ne l'empêcha pas de revenir dans ses terres et de s'y installer définitivement. A partir de cette époque il fut notre voisin, et c'est à cette époque également que je l'ai connu ; j'avais alors une dizaine d'années.

 

Edouard était seul, terriblement seul, trop seul, et c'est sans doute pour cela qu'il se prit d'affection pour moi. C'était aussi un mystique, un véritable poète qui se promenait grave et fier dans ses terres. Il m'est même arrivé de le voir pleurer pour des riens. Pleurer n'est pas le mot exact, mais pour moi il pleurait vraiment. Il n'aurait pas fait de mal à une mouche... Il avait chez lui un chien et trois chats... Quel drôle de gars !... Ils étaient les seuls à connaître sa vie intime... Edouard était peut-être un saint, mais pourtant je suis sûr qu'il y avait de la passion chez lui, beaucoup de passion... et, derrière ce regard soumis, il y avait une grande puissance de volonté.

 

Mais j'en étais arrivé à le haïr, et sûrement parce que je l'avais aimé. Et puis, non ! si je le haïssais c'est parce qu'il m'empêchait d'être moi-même et qu'il me supprimait ma liberté. Rester avec lui, c'eût été devenir un esclave, un chien qui aurait obéi à son maître. Il m'avait tellement influencé que j'avais fini par devenir son ouvrage à lui... J'étais un marbre qui avait été sculpté par lui. Le sculpteur peut sans doute se permettre de façonner un marbre, mais on n'a pas le droit de façonner malgré lui un être humain qui a une conscience, en profitant de sa jeunesse et de son innocence. De sorte que j'étais devenu sa chose. Comme dans le cas de l'hypnotisme : il y en a un qui obéit à l'autre... Mais non, tu ne m'auras pas, Edouard !

 

Edouard avait une trentaine d'années ; il m'avait vu naître, pour ainsi dire. Pour moi, il avait toujours été un grand garçon.

 

Il était tout ce que je voulais, Edouard : capitaine, général, Président de la République. Il était un exemple vivant, une sorte d'idéal pour moi.

 

Pour lui, j'étais l'enfant terrible qui faisait toujours des escapades chez lui, et je passais la moitié de ma vie chez Edouard puisque c'était le seul voisin et qu'il était beau, sympathique, attrayant, bien que triste malgré tout.

 

Moi,je crois que je l'égayais, que je l'amusais, que je lui tenais compagnie. Son affection s'était sûrement portée sur moi, et même ses espoirs, car je pense qu'il était un romantique, vaincu par la vie...

 

Mais son amitié devenait trop exclusive, c'était de la dictature. Certes, j'étais content de l'amuser, cela satisfaisait mon égotisme enfantin. Il me disait : "Tu as de la chance, tu seras ceci, tu seras cela." Et moi je le croyais, bien sûr, peut-être même que je le crois encore.

 

Tout ce que faisait Edouard était bien à mes yeux. Sa morale était la morale, ses opinions étaient ou devenaient mes opinions.

 

Cependant, je grandissais et Edouard devenait mon ami et aussi une sorte de précepteur ou de tuteur, et ce, d'autant plus qu'il avait failli se faire prêtre.

 

Puis un jour je lui ai parlé de partir parce que j'en avais marre de ce genre de vie, et puis aussi parce que je me découvrais et que je commençais à douter un peu de tout. Cela l'a étonné. Il croyait que j'étais bien là où j'étais, mais moi je voulais vivre, je ne voulais pas devenir un ours comme lui, un être malheureux... Je commençais à me méfier de lui...

 

C'est alors que je me suis aperçu que je lui ressemblais affreusement. Dans tout ce que je faisais je sentais son influence: je faisais les mêmes gestes que lui, je devenais un autre lui, je sentais sa marque indélébile...

 

Et maintenant après avoir nourri tous mes rêves d'enfance, il était le premier à m'empêcher de les réaliser et à m'empêcher de partir. Il aurait voulu que je m'enterrasse à jamais dans la solitude et que je devinsse comme lui une fois pour toutes.

 

Lui parlais-je de mes projets ? Il me disait que je n'avais pas les pieds ur terre. Non ! il fallait que je devienne comme lui, coûte que coûte. Plus je voulais lui montrer mes possibilités et plus il me méprisait, et plus il cherchait à me retenir, et il devenait même de plus en plus féroce et de plus en plus passionné. Alors, au fur et à mesure, je découvrais un autre Edouard... jusqu'ici je l'avais considéré en ami, et soudain je découvrais une passion bizarre dans ce regard, une jalousie extraordinaire.

 

Un jour, j'ai eu le malheur de lui dire que tout était décidé et que j'allais partir huit jours. Il ne m'a pas répondu, mais j'ai senti sa colère passionnée et refoulée à la crispation de sa mâchoire. Il m'a fait une scène des plus terribles et des plus violentes, mais pour moi c'était comme s'il avait craché en l'air en disant que c'était la pluie. Alors, tout d'un coup, il a sorti un couteau et il s'est mis à me menacer...

 

Qu'est-ce que tu faisais, dis, Edouard, avec ce couteau ?...

 

Ne comprenant pas ce qu'il m'arrivait, je me suis affolé et j'ai voulu sortir, mais la porte avait été fermée subrepticement.

 

Dans le regard cupide et sadique qu'il avait, j'ai découvert le véritable Edouard.

 

Je ne peux pas oublier ce regard et cette main qui tenait un couteau braqué sur moi.

 

 Mais j'ai quand même retrouvé mes esprits en pensant qu'il devait être en proie à une de ses crises de paludisme, alors j'ai pris une chaise, je l'ai assommé, je suis sorti de chez lui, puis je suis allé immédiatement faire mes valises et j'ai pris le train pour Paris...

Comme ça, une idée...

 

( page 25 )

 

( A suivre ) 

 

 

Mon roman ardéchois: Le vent dans les cyprès": 

 http://teston.centerblog.net/rub-le-vent-dans-les-cypre

ou : "Les templiers"  en entier, ou :"Zarathoustra 68" en entier, ou:

"Journal et pensées d'un jeune poète des années 60".

 (Voir aussi colonne de droite sur mon blog, ainsi que pour mes chansons et poèmes récités). 

 

http://teston.centerblog.net/46-

 

 Ci-dessous, ma petite improvisation 2     

              

                      

                           

                                           

 

J'ai rencontré un ange, préliminaires, teston écrivain

J'ai rencontré un ange, préliminaires, teston écrivain

                                    © teston photo 

 

J'ai écrit ce livre alors que j'étais très jeune et que je préparais ce qu'on appelait à l'époque, la première partie du baccalauréat, dans les années soixante.

"J'ai rencontré un ange" (Michel Teston)  ISBN 2-9501967-8-0, ne fut cependant publié qu'en 1994, en auto édition et  à un très petit nombre d'exemplaires. C'est pourquoi même aujourd'hui, les lecteurs de ce blog sont encore parmi mes tout premiers lecteurs.

En gros, c'est l'histoire d'un jeune homme qui a eu une enfance psychologiquement  difficile à la campagne, qui se révolte et qui décide de s'évader de son milieu par une fugue jusqu'à Paris, alors qu'il est du sud de la France. Il quitte sa campagne de paysans brutaux pour tomber amoureux d'une riche et jolie parisienne de trente ans, le véritable ange de l'histoire, en qui il voit l'être de rêve, l'âme sœur qui le délivrera de tous ses problèmes. Il est à l'âge où on entre dans la vie. Il veut laisser derrière lui la brutalité, la misère, la pauvreté, l'alcoolisme, l'homosexualité et la paranoïa de son tuteur pour trouver le bonheur et la paix dans les bras d'une femme,véritable ange gardien

 

...

 

 ( Pages 5 à 18 du livre original, c'est-à-dire le début du livre)

 

PRÉLIMINAIRES

 

Extraits d'une correspondance entre Joachim, un jeune homme de dix-huit ans, et Elisabeth, une jeune et jolie femme de trente ans.

 

 

 

Elisabeth,

... Quand je vois tout cet ennui qui occupe et remplit toutes les heures ou presque de notre existence, et surtout de mon existence, je ne puis m'empêcher de trouver merveilleux le passé qui a été fécond, qui a servi à quelque chose, qui a vraiment été.

Et puis, ce que j'aime dans ce passé, c'est de pouvoir y puiser ce que je veux. Quant à l'avenir, il ne sera beau pour moi que s'il devient la réalisation de ce que je veux, non pas de tout ce que ne veux, je sais que cela est impossible, mais je voudrais pouvoir être libre vis-à-vis de lui, comme je le suis vis-à-vis de mon passé.

Je serais malheureux si un jour je voyais que ma vie a été étrangère à ma personne et à ma volonté. Je veux pouvoir m'y réserver des domaines, si petits soient-ils, qui ne m'échapperont pas, qui seront à moi complètement. Que m'importera alors d'être livré à telles ou telles influences, s'il me reste un domaine où je suis libre. Nous sommes ensevelis par des influences étrangères qui nous empêchent d'être nous-mêmes. Ces influences, ce sont tous les êtres qui comme nous possèdent une volonté lonté, et aussi toute cette infâme matière dans laquelle nous vivons. Les autres nous gâchent notre propre volonté comme la rouille ronge le fer, mais souvent il reste tout de même une partie de fer inoxydée. Certains croient avoir trouvé la liberté mais ils ne se rendent pas compte que leur volonté est englobée dans celle d'une autre à laquelle ils obéissent.

 

Moi, j'ai gardé ma sauvagerie parce que j'étais arc, j'y construirais une maison de berger, la réplique exacte de celle que j'avais, quand libre, je gardais à la cime des montagnes mon grand troupeau de moutons...

Joachim

 

 

 

 

Joachim,

 

... Après le rêve, il reste la réalistation. Le rêve, c'est personnel, c'est soi, c'est le domaine réservé et propre, c'est égoïste. Mais la réalisation, c'est la communion avec les autres, c'est le chrétiennement, la charité. Nul ne sait votre valeur si vous ne donnez pas un signe extérieur. Je sais que notre monde est celui du mensonge et de l'hypocrisie. Devenez donc vous-même, Joachim, je vous en prie. Je connais votre valeur, je sais aussi que vous végétez.

Vous attendez peut-être que le monde s'aperçoive de votre valeur, vous êtes même prêt à vous passer de ce monde stupide, mais moi, votre amie, je vous le dis : vous ne pouvez pas, en conscience, vous passer de lui.

Vous existez : c'est à vous de le montrer au monde et non pas au monde à s'en apercevoir... Prouvez qui vous êtes...

Je ne vous le cache pas, vous aurez sûrement plus d'ennemis que d'amis. Plus on a de l'importance, plus on fait du bien, plus on fait du mal et plus on a d'amis et plus on a d'ennemis.

Mais il n'est même pas question d'accepter de vivre puisqu'on vit, quoiqu'on fasse.

Jusqu'ici vous ne viviez pas, vous naissiez.

Dès lors qu'on joue il faut accepter les règles du jeu.

Croyez-moi, il faut jouer... et tant pis si vous faites le mal, car faire le mal, c'est tout de même rendre hommage à Celui qui, selon vous, vous a créé. Je ne vous dis donc plus qu'une chose, mon cher Joachim : Vivez !

Elisabeth

 

 

Elisabeth,

 

... J'ai reçu votre lettre. Je ne dirai pas qu'elle m'a bouleversé, mais il y a pour moi quelque chose de très important dans cette lettre : je crois que vous avez raison, et je vais faire ce que vous me dites. Je ne sais pas bien comment vous rendre hommage et vous prouver ma reconnaissance. Aussi, j'ai pensé à quelque chose qui serait original. Tant pis du reste si cette chose n'a pas de valeur ; dans ce cas vous voudrez bien considérer l'intention et non pas le cadeau proprement dit, car c'est bien d'un cadeau qu'il s'agit.

Tant pis si ce que je vais vous présenter n'est que du linge sale, du moment que nous sommes en famille. Et puis, de toutes façons, je sais bien que vous n'y attacherez pas trop d'importance, vous qui avez trente ans et qui trouveriez pour le moins prétentieux de recevoir des leçons de l'enfant que je suis... Mais ne regardez que l'amour et l'estime que j'ai pour vous.

J'aurais bien aimé faire un roman pur et simple, mais pour cela, je crois qu'il faut avoir un minimum d'expérience, il faut avoir vécu, comme on dit, or, moi je ne vis pas, je me contente de naître, comme vous dites. Mais j'ai la nostalgie du roman, alors ceci est un roman, mais un peu spécial. De l'affreux mélange qu'étaient mes pensées, j'ai essayé de faire un ensemble. J'ai choisi le roman car c'est le moyen d'expression le plus libre qui soit. C'est celui qui révèle le plus l'homme et qui lui permet le mieux de communier avec ses semblables.

Nous nous enrichissons les uns des autres. Plus nous connaissons d'autres hommes et plus nous sommes riches. Par le roman, on se révèle, on connaît, on apprend, et ce, à une échelle mondiale. L'espace est vaincu, le temps est vaincu, sublime moyen d'action ! Que ceux qui sont les plus riches jettent les premières oeuvres...

Vous n'aurez, je crois, pas de peine à vous reconnaître, bien que par précaution je vous dise tout de suite que ce n'est pas de vous qu'il s'agit, parce que vous n'êtes pas exactement comme cela, et parce que je n'ai pas voulu vous peindre de peur de vous juger, et surtout de vous mal juger. D'autre part, le fait que tout se passe en un jour limite considérablement l'action, ce que je voulais...

Joachim

 

Elisabeth,

... Pendant longtemps j'ai vécu paisible et insouciant. Je ne sais plus si j'étais heureux. Mais un jour, je me suis aperçu que j'étais bel et bien emprisonné, même si la prison était dorée. Alors je me suis mis à rêver de liberté. Je rêvais, je rêvais inlassablement qu'un jour on viendrait me délivrer, sachant que j'étais prisonnier... Mais personne ne venait. On croyait sûrement que j'aimais ma prison et que je ne voulais pas en sortir. J'espérais encore un peu, mais personne ne venait, et lentement je vieillissais... Quelle joie pouvaient donc bien trouver ceux qui étaient libres, et pourquoi ne venaient-ils pas délivrer ceux qui étaient prisonniers ?

Alors, j'ai pensé qu'on était irrémédiablement seul et impuissant, et que chacun se débrouillait comme il pouvait. Et puis, après tout, pourquoi les autres seraient-ils venus me délivrer s'ils croyaient que j'aimais ma prison ? Pour être tranquille je n'avais qu'à accepter, qu'à me laisser aller : il est si facile de fermer les yeux et de s'endormir lorsqu'on a sommeil et qu'on se trouve dans l'obscurité... Mais non, je rêvais toujours d'évasion...

J'ai tant rêvé qu'un jour je me suis dit : "Tu vas t'évader, et cette fois-ci, ce ne sera plus un rêve." Mais la tâche était difficile : il fallait briser les murs. c'était une tâche ingrate. Les murs étaient dorés et ça me faisait de la peine de les détruire. Cependant j'étais obligé, parce que la liberté se paie, c'est son inconvénient, ou son avantage. J'ai donc commencé à gratter au mur, en bon prisonnier que j'étais.

Cependant, un peu avant de sortir, je me suis mis à réfléchir, me demandant qu'est-ce qui pouvait bien m'attendre derrière ce mur. Je ne le savais pas au juste, puisque j'étais né dans cette prison, pour ainsi dire, peut-être que ma prison était au bord d'un précipice et que je me détruirais en sortant ? Dans ce cas-là je perdrais tout.

Alors, avant de m'évader, j'ai décidé de faire un post-scriptum par précaution, de sorte que, même si par la suite je me détruisais, d'un seul coup ou progressivement, il me resterait cette sorte de talisman qui serait le symbole et le souvenir d'une vie de prison, certes, mais d'une vie tout de même.

La vie que je menais en prison était d'une affreuse routine et d'une vulgarité sans précédente. Je crois que cette vie-là était en train de m'enliser complètement. J'avais les pieds sur des sables mouvants, mais je me suis tant débattu que je ne crois pas être encore complètement recouvert.

Dans ce post-scriptum, j'aurais pu parler de cette vulgarité, ou mieux, la peindre ; mais j'ai pensé que c'était tout à fait inutile, étant donné que j'en parlerais bien malgré moi, étant moi-même passablement vulgaire. La vulgarité est un parasite qui se trouve partout, et mon post-scriptum, tout comme n'importe quelle oeuvre, s'en ressentirait. Alors je n'ai considéré que le bon côté des choses, ou ce que je croyais être le bon côté, ne m'attardant pas sur les mauvais côtés. Puis, lorsque j'eus terminé ce post-scriptum, les forces ravivées, je me suis mis à taper comme un sourd sur le mur de ma prison. Quelqu'un de libre l'entendrait bien dehors, et, même si personne ne l'entendait, je m'évaderais ; c'était imminent et fatal. Que m'importerait alors ces murs que constituent les autres et la matière, je n'irais avec eux que lorsque je le voudrais, étant libre. Je ferait ce qu'il voudrait, et je la lui donnerais volontiers, moi, la liberté à je ...

A celle qui ne m'inspire que de l'amour, qui m'aime et me comprend.

Joachim

 

( Pages 5 à 18, début du livre)

 

( A suivre )

 

© Michel Teston

Extrait de: "J'ai rencontré un ange", Michel Teston, 1994, ISBN 2-9501967-8-0

 

 

 

 

Ci-dessus une des rares photos de l'auteur à l'époque de l'écriture du roman.

 

Ci-dessous une de mes vidéos: mon poème "Viens" extrait de mon recueil:"Poèmes méditerranéens" 1968, Michel Tramontane, pseudonyme de Michel Teston, ISBN  2-9501967-0-5

http://www.youtube.com/watch?v=WIdq45pP4v8

 

 

 

 

 

 

 

J'ai rencontré un ange 2 teston écrivain

J'ai rencontré un ange 2 teston écrivain

 

 Photo montage

 

 

Suite à un effacement accidentel, voici le chapitre 2 de mon premier roman:" J'ai rencontré un ange"  paru en 1994, ©  Michel Teston )

ISBN 2-9501967-8-0

J'ai écrit ce livre tout jeune, dans les années soixante, je l'ai recommencé plusieurs fois dans les années qui ont suivi, pour enfin le publier à mon compte et en un petit nombre d'exemplaires en 1994   © Michel Teston

 

 

Chapitre II

 (page 27 à 30) 

(Attention! le chapitre 1 est décalé dans le blog, que le lecteur rétablisse l'ordre chronologique que je ne peux pas corriger. Il doit lire le chapitr1 avant le chapitre 2 ci-dessous)

 

 

 

Quand je suis arrivé à Paris, j'étais extrêmement fatigué, et j'étais encore sous le coup de l'émotion.

 

N'ayant pas fermé l'oeil, j'avais pensé à mon histoire malgré moi toute la nuit au cours du voyage, et j'avais trouvé ce geste tellement inattendu que cela me rendait infiniment malheureux. Je n'arrivais pas à réaliser, bien que maintenant je pense que ce n'était pourtant pas étonnant du tout.

 

Bref ! il paraît que je faisais pitié à voir quand j'ai débarqué à Paris.

 

Complètement abattu, je me suis installé à la table d'un café. Le malheur m'avait rendu tellement triste, que c'était pour moi un besoin de me libérer, et je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à pleurer, et je sentais mon coeur libéré d'un poids qu'il avait porté pendant très longtemps. Je me sentais amoureux, poète et éloquent...

 

Maintenant, il faisait grand jour. Tout le monde s'était levé de pied ferme pour aller au travail, aussi, c'était un tableau insolite que de me voir là dans un pareil état.

 

Une des femmes qui était là près de moi, s'étant aperçue de mon étrange attitude, et comme prise de pitié, me demanda ce qu'il m'arrivait. Je lui ai dit que j'avais voyagé toute la nuit, que j'étais fatigué et que j'avais faim.

 

Alors, une autre femme qui était là et qui avait tout entendu, m'a proposé un hôtel. Elle semblait très attendrie et elle m'a tout de suite plu, parce que je la trouvais jeune et belle, d'une tenue et d'une classe extraordinaires, à mes yeux campagnards... Je l'aurais embrassée de reconnaissance... Elle s'appelait Elisabeth. On s'est embrassé longuement, passionnément... On a même fait l'amour.

 

Cependant, je suis allé à l'hôtel qu'elle m'avait proposé après l'avoir vivement remerciée.

 

C'était là qu'elle mangeait habituellement, et elle habitait juste à côté.

 

J'ai passé toute la journée du lendemain à chercher un petit emploi de bureau qui me laisserait un peu de liberté avant de trouver quelque chose de plus stable et de mieux rémunéré.

 

Le soir, lorsque j'ai revu ma bienfaitrice, j'ai tenu à lui parler, et je n'ai pas cherché à lui cacher mes sentiments, lui disant combien je l'aimais, combien elle était belle et combien je lui étais reconnaissant. Elle a bien pris ces compliments et elle m'a semblé aussi ravie qu'amusée.

 

Si bien que je suis entré dans son appartement qui était d'un luxe et d'une classe incomparables.

 

Peu à peu, j'ai vidé mon sac et je lui ai raconté ma vie. Alors, au bout d'un moment, elle est partie d'un grand éclat de rire, et elle s'est pendue à mon cou...

 

Là aussi, je n'ai pas bien compris ce qui m'arrivait. J'ai été tout surpris, restant tout d'abord morne, grave, sinon offensé.

 

Et puis tout d'un coup c'est parti. En même temps que je sentais l'émotion monter en moi, j'ai eu subitement l'impression de me réaliser et de prendre conscience de mon corps tout entier que j'avais trop ignoré jusque-là... J'ai eu l'impression, dès lors, de me connaître parfaitement et d'être libéré d'une foule de complexes qui jusqu'ici ne m'avaient pas parus être des complexes mais qui étaient pourtant à l'origine d'une vie déséquilibrée, malsaine et insupportable, parce que vue hypocritement et d'une manière trouble... Je me sentais traversé comme une passoire qui aurait été obstruée jusque-là au point d'ignorer même qu'elle était une passoire...

 

Suffit ! j'ai pleuré clandestinement de joie et de bonheur pendant toute la nuit qui a suivi...      

 (page 30) 

 

A suivre

© Michel Teston

 

(Extrait de: "J'ai rencontré un ange", 1994, Michel Teston,

ISBN 2-9501967-8-0)